Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec CNews le 13 décembre 2021, sur la situation en Arménie, la candidate Les Républicains à l'élection présidentielle et les questions européennes, les tensions concernant la pêche avec le Royaume-Uni et les relations franco-hongroises.

Texte intégral


Q - Bonjour Monsieur le Ministre.

R - Bonjour.

(...)

Q - Alors, Eric Zemmour précisément est en visite en Arménie, il s'est recueilli au mémorial du génocide ; il a appelé à mieux défendre l'Arménie "nation chrétienne au milieu d'un océan islamique". Cette visite, elle est symbolique pour vous ? Qu'est-ce qu'elle représente ?

R - Là aussi, je crois qu'il y a une grande confusion d'un cynisme parfait. M. Zemmour faisait référence sans doute au conflit encore chaud entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan ; ce conflit est très grave, nous avons soutenu les Arméniens qui ont été en danger, menacés, par une aide humanitaire, par des efforts diplomatiques et de sécurité aussi. La France l'a fait dès le premier jour ; plusieurs ministres sont allés sur place, ils n'ont pas fait autant de raffut que M. Zemmour. Ce n'est pas un conflit religieux entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan ; il faut quand même ne pas instrumentaliser chaque drame humain. Ce n'est pas un conflit religieux ; c'est un conflit qui est très grave, dans lequel nous avons soutenu les douleurs et les combats arméniens...

Q - Il vous reproche de ne pas les soutenir assez fortement.

R - Mais qu'est-ce qu'il propose, M. Zemmour ? D'aller sur place avec une caméra ? C'est ça, le soutien aux Arméniens ? Nous, ce qu'on a fait, c'est apporter une aide humanitaire, c'est apporter un soutien ici et là-bas aux communautés arméniennes ; c'est faire un effort diplomatique pour mettre fin à ce conflit et maintenant, surveiller l'application des accords fragiles ; la France est dans ce qu'on appelle le Groupe de Minsk qui permet cette négociation diplomatique. Donc, franchement, sur des sujets comme ça où il y a des dizaines de morts, des centaines de prisonniers, notre action en faveur de l'Arménie n'a pas attendu M. Zemmour et je crois qu'elle est plus efficace que de dire d'abord quelque chose d'inexact, qui est du grand n'importe quoi - ce n'est pas un conflit religieux -, et de soutenir l'Arménie et les Arméniens concrètement par une aide humanitaire et diplomatique notamment comme nous le faisons depuis plusieurs mois.

Q - Mais vous avez aussi évoqué entre les lignes Valérie Pécresse en parlant des peines différenciées en fonction du lieu où l'on habite dans notre pays. Elle a consacré une large tribune à l'Europe, elle a plaidé pour une Europe des nations. D'ailleurs, elle a regretté qu'Emmanuel Macron ait refusé de décaler cette présidence du conseil de l'Europe, que cela affaiblirait la parole de la France. Est-ce que vous auriez pu décaler cette présidence de façon qu'elle ne soit pas interrompue par la présidentielle ?

R - D'abord, cette tribune est quand même intéressante ; elle arrive le jour où Emmanuel Macron fait une conférence de presse, ce n'est pas totalement un hasard de calendrier, et Valérie Pécresse est un peu obsédée, depuis quelques jours, par le Président de la République, à tel point ...

Q - Ce qui est normal, elle est la candidate des Républicains.

R - Oui mais très bien !

Q - Heureusement qu'elle est obsédée par la présidentielle !

R - Elle est tellement obsédée que c'est un copier-coller de textes européens, je les connais assez bien, du Président de la République. Tant mieux, c'est une forme ...

Q - Oui, on a du mal à trouver les différences sur la vision sur l'Europe.

R - Moi, je ne vais pas dire que ce n'est pas bien quand elle propose des choses qu'on a déjà proposées, et souvent déjà faites. Elle veut une taxe carbone aux frontières ; c'est la priorité de la présidence française. Elle veut créer une agence de police aux frontières européennes ; on l'a fait et on est en train de monter en puissance. Elle veut lutter contre le dumping social ; c'est ce qu'on a fait avec la réforme du travail détaché, elle ne s'en est peut-être pas aperçue, et on défend pour aller plus loin. Tant mieux si elle soutient ...

Q - Elle veut 10.000 gardes-frontières de plus pour Frontex.

R - Oui, c'est exactement l'objectif qu'on a acté. Elle propose de les accélérer ; c'est exactement le mot qu'on utilise et le combat qu'on mène.

(...)

R - ...Sur la présidence française, vous me posiez la question du décalage.

Q - Oui pourquoi ne pas avoir décalé ? On sait très bien que vous la commencez en janvier, en avril, on a l'élection présidentielle.

R - D'abord, ça arrive à beaucoup de pays, et c'est arrivé, même, à notre pays puisque Valérie Pécresse et d'autres rendent aussi hommage au Président Chirac ; le Président Chirac, il a pris ses fonctions en 1995 en plein milieu d'une présidence. Je crois qu'il n'avait jamais, de mémoire, critiqué ce problème. Si on avait décalé de six mois, je pense que les critiques auraient été les mêmes ; on nous aurait dit "la France n'exerce pas ses responsabilités, passe la patate chaude peut-être au suivant ou à un deuxième mandat du Président de la République."

Q - Mais il y avait une possibilité ou pas ?

R - On pouvait le demander, il fallait négocier avec nos partenaires, on ne l'a pas fait. Moi, je l'assume parce que quand on est pro-européen, qu'on croit au projet de la France en Europe et qu'en plus il y a urgence, sur la régulation du numérique, sur le salaire minimum en Europe, sur la taxe carbone aux frontières (...) Moi, je ne me vois pas dire aux Français, c'est tellement secondaire, qu'on ne va pas réguler les grands GAFA, qu'on ne va pas avoir un salaire minimum en Europe, on va attendre six mois, puis on verra bien si c'est important ou pas.

Toutes ces idées, on les défend depuis quatre ans. On ne va pas dire maintenant - on a l'occasion de les faire accélérer, se concrétiser -, "on passe notre tour, désolés, ce sera la République tchèque qui va s'en occuper." C'est bizarre comme conception de l'Europe quand on a une certaine notion de la grandeur de la France en Europe.

Q - Un dernier mot sur ce qu'elle propose, sur les élargissements de l'UE, notamment à la Turquie, elle demande que le processus soit vraiment arrêté ; là, il est uniquement suspendu. Elle demande qu'il y ait un arrêt définitif. Vous êtes d'accord avec ça ?

R - Je suis d'accord pour qu'on dise que la Turquie ne va pas rentrer dans l'Union européenne, c'est très clair. Le Président de la République l'a dit, je l'ai moi-même écrit à plusieurs reprises. Après, ce sont les modalités techniques, on est dans une suspension des négociations ; est-ce que l'arrêt juridique ferme et définitif serait un changement ? En rien, c'est purement symbolique ; on peut jouer avec des symboles, mais attention là-dessus aussi, parce qu'on peut faire un cadeau très important aux nationalistes turcs qui peuvent se servir de cela pour avoir un discours et des actes encore plus antieuropéens. Quand on fait de la diplomatie et qu'on est aux responsabilités, on doit avoir un discours très clair - je le tiens sur la Turquie ce matin - mais ne pas jouer de manière immature avec des symboles.

Q - Autre dossier qui vous dans vos "filets", si j'ose me permettre, l'accord sur les licences aux pêcheurs français : 23 licences accordées par Londres alors que 104 étaient attendues. À quel moment est-ce que la France va taper vraiment du poing sur la table et ne pas laisser Boris Johnson nous accorder, par-ci par-là, 20, 7, 10 licences, au petit bonheur la chance, en fait ?

R - Ce n'est pas au petit bonheur la chance, mais la fermeté, je crois que c'était devant vous, j'avais été très clair, il y a quelques semaines, sur ce sujet. Je veux quand même redire ce qui s'est passé.

Q - Non, mais vous aviez menacé de fermer les ports français, vous ne l'avez pas fait, des contrôles systématiques, vous ne l'avez pas fait.

R - Je vais vous dire ce qui s'est passé exactement. Non, c'est très précisément ce qui s'est passé ; nous avons ici même proféré des menaces très claires, très fermes, on les a même préparées.

Q - Et on ne les a pas tenues.

R - Non, attendez, on a débloqué une négociation avec ça, c'était début novembre. Vous savez ce qui s'est passé, depuis début novembre ; depuis début novembre, on a obtenu plusieurs dizaines de licences. Ces derniers jours, on a obtenu plus de 80 licences ; début novembre, il faut être très précis, on avait un peu plus de 60% des licences auxquelles nous avions droit. Aujourd'hui, c'est 93% des licences que nous avons obtenues. Ça ne s'est pas fait par l'opération du Saint-Esprit ou par l'amabilité de Boris Johnson ; c'est fait parce que la France, moi-même, la ministre de la Mer, le Président de la République, ont dit très fermement aux Britanniques publiquement et en coulisses : "stop, on arrête de se foutre de nous nous et on négocie, on débloque la négociation." Ça s'est débloqué. Est-ce qu'on est au bout du chemin ? Non.

Q - Combien il nous en reste à avoir ?

R - On a obtenu 93% des licences, c'est quand même un résultat important ; on était très loin de ça, il y a quelques semaines, et il nous en reste quelques dizaines à obtenir.

Q - 50, 60 ?

R - C'est de l'ordre de 60 à peu près, c'est l'ordre de grandeur. Ce qu'on va faire, depuis ce week-end, on le fait avec Annick Girardin, avec les pêcheurs, avec la Commission européenne, les deux à la fois, nous regardons chaque dossier qui reste, parce que ce sont quelques dizaines de dossiers. Mais ce n'est pas des dossiers, c'est à chaque fois des pêcheurs, des embarcations ...

Q - Ce sont des vies, voilà, des vies.

R - Des activités économiques et des vies, des villes aussi, qui en vivent ; et donc, nous ne laisserons pas tomber, même si c'est quelques dizaines de licences, nous ne laisserons tomber aucun de ces pêcheurs. Maintenant, nous sommes en train d'examiner avec eux le dernier kilomètre de cette négociation qui, je le redis, a beaucoup avancé. Ça, ça peut être le dialogue sur certaines licences et ça peut être le contentieux juridique sur d'autres licences ; ce sont les options. D'ici mercredi, nous réunissons les pêcheurs, avec Annick Girardin pour définir avec les professionnels, avec les élus des régions concernées, la dernière étape de cette stratégie de pression et de dialogue.

Q - Vous allez, là, prendre l'avion pour la Hongrie ...

R - Tout de suite.

Q - Vous allez avec le président Macron rencontrer Viktor Orbán qui est un opposant politique mais qui est un partenaire européen comme l'a souligné le président, lors de sa conférence de presse. Qu'est-ce que vous allez lui dire à Viktor Orbán et d'ailleurs, évidemment le fait que vous le visitiez en tout dernier a une forte portée symbolique ?

R - Oui, je le dirais aussi autrement : le Président de la République est le seul qui, en quatre ans de mandat, quatre ans et demi, aujourd'hui, aura visité l'ensemble des pays de l'Union européenne, c'est un engagement très fort, y compris ceux avec qui c'est difficile : il est allé en Pologne, l'an dernier, il va en Hongrie, ce matin, c'est effectivement le dernier. Il ne vous a pas échappé qu'on avait quelques désaccords. Et la méthode est la même : on dira Viktor Orbán, le Président de la République dira à Viktor Orbán ce qu'on pense des sujets d'Etat de droit, d'atteintes à un certain nombre de libertés qui sont très préoccupantes, c'est un combat politique, mais on le voit malheureusement dans les déclarations du "Guantanamo à la française" ou des attaques contre les journalistes, que ces problèmes se posent chez nous aussi. C'est un combat qu'on mène pour la France, d'abord, ce combat sur les valeurs. Et nous avons d'autres sujets.

Q - Vous allez mener le combat pour la France en Hongrie ? Expliquez-moi.

R - Mais c'est un combat pour les valeurs européennes ; ce n'est pas seulement en Hongrie qu'on attaque parfois la liberté des journalistes, des universités ou de l'opposition. Il y a des gens qui tiennent ce discours en France. Même Eric Zemmour, depuis qu'il est allé à Budapest, il a pris les mots exacts de Viktor Orbán, sur la propagande LGBT, par exemple. Donc, on voit bien que, malheureusement, le rayonnement politique de ces idées ...

Q - L'université française est attaquée, de la même façon que l'université en Hongrie, c'est ce que vous voulez dire ?

R - Non, ce que je dis, c'est qu'il y a des candidats à l'élection présidentielle qui pensent que ces valeurs, auxquelles je tiens, qui sont européennes - la liberté de la presse, l'indépendance des juges, le respect de toutes les oppositions et un discours qui soit plus apaisé que celui qu'on entend-, il y a des gens en France comme Eric Zemmour, comme Marine Le Pen, qui prennent Viktor Orbán pour modèle, qui le défendent. Et donc moi, je mène ce combat, pas seulement en Europe, mais aussi chez nous. Mais il y a des sujets sur lesquels, même avec la Hongrie, même avec Viktor Orbán, nous avons des coopérations européennes qui fonctionnent, sur la politique de l'énergie, sur la politique industrielle, sur le plan de relance européen. Viktor Orbán a soutenu le plan de relance européen ; il est autour de la table de l'Union européenne.

Q - C'est un partenaire ?

R - C'est aussi un partenaire, aussi difficile soit-il, mais cela ne veut pas dire, parce qu'on travaille sur certains sujets, que l'on met notre langue dans notre poche sur des sujets de valeurs, d'Etat de droit, parce que ça se passe en Hongrie, et parce que c'est un discours qui contamine le débat politique européen.

(...)

Q - Merci beaucoup, Clément Beaune, d'être venu, ce matin, dans la matinale de C News.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 décembre 2021