Interview de M. Sébastien Lecornu, ministre des outre-mer, à France inter le 13 décembre 2021, sur le référendum d'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie.

Texte intégral

MATHILDE MUNOS
L'invité du " Cinq/sept " ce matin est le ministre des Outre-mer. Bonjour Sébastien LECORNU.

SEBASTIEN LECORNU
Bonjour.

MATHILDE MUNOS
Vous êtes en direct de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, le référendum d'autodétermination boycotté par les indépendantistes s'est soldé par la victoire écrasante du non à plus de 96%. Vous êtes satisfait du résultat vu les circonstances ?

SEBASTIEN LECORNU
Eh bien, c'est un résultat qui s'inscrit dans le cadre d'un accord qui prévoyait trois référendums, et je crois que l'honnêteté commande de regarder les résultats des trois référendums, 2018, 2020 et 2021 qui amènent trois fois non et qui confirment que la Nouvelle-Calédonie a toute sa place dans la République, mais qui montrent par trois fois une division importante du corps électoral. Les deux premières fois, par la justesse ou l'étroitesse des écarts de scores entre le oui et le non, et hier, ici, en Nouvelle-Calédonie, quand on regarde la carte de l'abstention, elle correspond à la carte du oui, et la carte de la participation correspond à la carte du non sur les deux premiers, ça veut dire quoi…

MATHILDE MUNOS
Mais quelle est la valeur justement d'un tel scrutin quand il n'y a même pas un habitant sur deux qui se rend aux urnes ?

SEBASTIEN LECORNU
Alors la question de la valeur, ça appelle deux commentaires, la valeur juridique, elle est pleine et entière, comme vous le savez, dans les consultations électorales, dans une démocratie, l'obligation… il n'y a pas d'obligation de participer à un scrutin, il n'y a pas de quorum dans les textes de l'accord de Nouméa, tels que ces référendum avaient été prévus. Donc peu importe le taux de participation en droit, c'est un scrutin qui produit ses effets, comme les deux premiers avaient déjà produit le non par deux fois. En revanche, est-ce que politiquement, ça veut dire quelque chose ? La réponse est oui, c'est ce que je suis venu dire au nom du président de la République et du Premier ministre, ici, à l'ensemble du corps électoral de Nouvelle-Calédonie, c'est qu'il faut regarder cette division, vous savez, l'accord de Nouméa, il avait prévu ces trois référendums en 1998 et il a enfermé malheureusement la fin de cet accord dans une dimension très binaire. Et donc on le voit bien que cette dimension binaire, elle ne satisfait plus personne ici sur place, quelles que soient les bases, quelles que soient les orientations politiques, et donc il faut désormais repartir de ce destin commun, c'est la formule retenue dans l'accord de Nouméa, et qu'il faut forcément tresser, travailler avec l'ensemble des deux parties, en tout cas, nous allons nous y forcer.

MATHILDE MUNOS
Et justement vous avez écrit dans un tweet hier que cette décision, le résultat de ce référendum, cette décision nous oblige, c'est-ce que vous avez écrit, mais ça veut dire quoi exactement ?

SEBASTIEN LECORNU
Eh bien, en fait, il ne s'agit pas tant que la Nouvelle-Calédonie reste française, encore faut-il que la stabilité politique, la paix sociale, la capacité à revivre et à faire revivre un développement économique, elle se fasse ici, au-delà des questions de souveraineté qui sont absolument fondamentales, il y a aussi quand même la question de la prospérité du devenir de la Nouvelle-Calédonie, et au fond d'ailleurs, ici, hier soir, tout s'est bien passé, tout était calme, y compris du côté des familles autonomistes, c'est-à-dire non indépendantistes, personne n'a crié victoire de manière arrogante, et pour cause, tout le monde a le sentiment que c'est une étape, ce n'est pas la fin d'une histoire, c'est le début d'une autre, en quelque sorte, qui est en train de se jouer sous nos yeux, il y avait les accords de Matignon 88, c'est le principe de l'autodétermination, c'est 98 les accords de Nouméa, ce sont des référendums, mais pas que, les rééquilibrages de la création des provinces, et là, c'est un moment historique dans la relation entre la République et la Nouvelle-Calédonie, parce qu'il faudra avoir le même niveau d'exigence de réponse dans les temps qui viendront, et une fois plus, on va prendre le temps de le faire dans les semaines et les mois qui viennent

MATHILDE MUNOS
Mais ça veut dire quoi ? Qu'est-ce qui va se passer, il faut redéfinir le statut de la Nouvelle-Calédonie, statut déjà très autonome ?

SEBASTIEN LECORNU
Alors, effectivement, les auditeurs de France Inter doivent le savoir, tout ce qui a été imaginé par l'accord de Nouméa est transitoire, ça veut dire que quoi qu'il arrivait, en cas de oui, comme en cas de non, il faut de toute façon revoir la Constitution, revoir la loi organique qui régit le pays ici, comme on dit si bien, la Nouvelle-Calédonie, donc un pays d'autonomistes, en clair, un territoire, jadis, on appelait ça les TOM, rappelez-vous, dans DOM-TOM, c'était la signification de TOM. Et donc, oui, il va falloir effectivement réfléchir à un statut nouveau…

MATHILDE MUNOS
Vers plus d'autonomie encore ?

SEBASTIEN LECORNU
… Transition. Alors, déjà, l'accord de Nouméa le prévoyait, nous ne sommes pas allés jusqu'au bout de cette autonomie, jusqu'au bout, en tout cas, maintenant, il y a une période de transition qui va s'ouvrir jusqu'en juin 2023, et qui va permettre de réfléchir à ce statut d'avenir, mais je vais vous dire, malheureusement, on a des sujets plus brûlants qui vont nous rattraper avant même les questions institutionnelles, d'un mot, j'en cite trois : la crise Covid et le sanitaire, parce que, malheureusement, là aussi, nous sommes concernés, 2°) : la question du nickel, dont vous savez qu'elle est centrale en Nouvelle-Calédonie, avec des usines qui ne sont parfois pas en bonne santé, on va dire ça comme ça, assez rapidement, puis, 3°) : la question des finances locales, parce que c'est un pays d'autonomie, vous l'avez dit, mais malheureusement, l'autonomie n'est pas suffisamment bien financée aujourd'hui, et il y a malheureusement des impasses budgétaires dans les semaines qui vont venir, et ça, ce sont des dossiers pour la fin de ce quinquennat, car ils ne pourront pas attendre juin 2023 ou le début du prochain quinquennat.

MATHILDE MUNOS
Et Emmanuel MACRON a cité d'autres enjeux, d'autres chantiers importants, la lutte contre les inégalités, le taux de pauvreté en Nouvelle-Calédonie est bien plus important qu'en métropole, il y a aussi le problème de l'autonomie alimentaire où tous les aliments coûtent bien plus cher, là encore, qu'en métropole. Mais concrètement, qu'est-ce que vous pouvez faire contre ça ?

SEBASTIEN LECORNU
Eh bien, ça pose la question du rôle de l'Etat, puisque sur la plupart des thèmes que vous avez cités ou énumérés, que le président de la République a rappelés hier au soir, eh bien, ce sont parfois des thématiques ou des politiques publiques sur lesquelles l'Etat n'est plus compétent, or, la population, qu'elle soit d'ailleurs kanak, non-kanak, indépendantiste, par indépendantiste, présente sur le caillou depuis peu de temps ou depuis très longtemps, nous demande désormais de bouger. Les inégalités sociales, il faut bien comprendre qu'on est sur un rapport pratiquement de 1 à 10, là où dans l'hexagone le rapport est de 1 à 4. Cette question-là, elle n'est plus tolérable, et d'ailleurs, elle vient nourrir aussi beaucoup de ressenti ; on a mis beaucoup d'argent ces dernières années dans le nickel, je pense que c'était une bonne chose, mais chemin faisant, il y a encore beaucoup de tribus dans lesquelles il n'y a pas d'eau potable, alors, l'eau potable, vous allez me dire, ce n'est pas l'Etat qui est compétent, c'est vrai, mais on voit bien que ces questions, désormais aussi, vont dominer le débat local, notamment aussi la place faite aux femmes, malheureusement, la Nouvelle-Calédonie détient un triste record des violences faites aux femmes notamment dans le cadre intrafamilial, autant de sujets que la jeune société calédonienne, les moins de 30 ans, entend bien traiter dans les temps qui viendront, et ça, évidemment, il faudra qu'on soit au rendez-vous, en tout cas, c'est aussi le sens de ma présence sur le territoire…

MATHILDE MUNOS
Et je vous repose la question, que peut faire l'Etat par exemple pour lutter contre les inégalités, ce serait d'augmenter le salaire minimum, qui est inférieur là encore à celui de la métropole par exemple ?

SEBASTIEN LECORNU
Ça, c'est une décision du pays, mais en tout cas, il est clair que sur une réforme par exemple de la fiscalité, pour financer les services publics, pour permettre aussi peut-être d'avoir une égalité territoriale plus forte entre les îles, la province Nord, la province du sud, et le Grand Nouméa, il est possible que l'Etat puisse se tenir à la disposition des formations politiques locales pour le faire, mais il faut bien comprendre quelque chose depuis Paris, ici, on n'imposera pas les choses, parce que la culture et la délicatesse du dossier d'une part, et le statut d'autonomie d'autre part, fait que de toute façon, l'Etat devra agir de manière multipartite avec les indépendantistes, parce qu'ils sont au pouvoir, je pense qu'il faut le dire aux auditeurs de France-Inter, les indépendantistes, ils sont à la tête du Congrès, du gouvernement collégial de deux provinces sur trois, et de 18 communes sur 33. Donc, de toute façon, le dialogue avec les familles politiques indépendantistes, même si le non l'a emporté trois fois, est à… parce qu'il y a une démocratie derrière qui fait que les indépendantistes ont gagné l'élection…

MATHILDE MUNOS
Oui, mais ils ne veulent pas discuter avec vous les indépendantistes…

SEBASTIEN LECORNU
Il faut discuter avec eux, alors sur les questions institutionnelles…

MATHILDE MUNOS
Et ils ne veulent pas discuter avec vous, en tout cas, pas avant la présidentielle ?

SEBASTIEN LECORNU
Oui, mais, enfin, pour bien les connaître, parce que c'est mon cinquième déplacement en Nouvelle-Calédonie, moi, je comprends qu'ils se laissent du temps pour traiter les questions institutionnelles au début d'un prochain quinquennat, moi, je n'y vois pas d'obstacles pour être complètement transparent et clair avec vous, néanmoins, je verrai des leaders politiques, y compris indépendantistes sur les questions financières, sur les questions de nickel ou sur les questions de santé, parce qu'ils sont aux affaires, et donc, au quotidien, le Haut-commissaire de la République, ici, qui représente l'Etat, travaille avec eux, et donc je continuerai de le faire de mon côté, sans aucun problème.

MATHILDE MUNOS
Merci Sébastien LECORNU, ministre des Outre-mer, est l'invité du « Cinq/sept ».

SEBASTIEN LECORNU
C'est moi.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 décembre 2021