Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à Public Sénat le 21 janvier 2022, sur le passe vaccinal, les aides aux entreprises, les prix de l'énergie, les relations avec les collectivités locales, le nucléaire et la politique industrielle.

Texte intégral

ORIANE MANCINI
On accueille en direct notre invité politique, ce matin c'est Bruno LE MAIRE, bonjour Monsieur le ministre.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d'être avec nous ce matin, ministre de l'Economie, des Finances et de la Relance, et on est ensemble pendant 25 minutes pour une interview en partenariat avec la presse quotidienne régionale représentée par Stéphane VERNAY qui dirige le bureau parisien du journal " Ouest-France ", bonjour Stéphane.

STEPHANE VERNAY
Bonjour.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Bruno LE MAIRE, on va évidemment revenir sur les annonces hier soir de Jean CASTEX, alors plus de 425.000 cas de corvidé ont été recensés hier dans le pays et Jean CASTEX annonce le même jour un allégement des mesures, des restrictions sanitaires, est-ce que vous comprenez qu'on ait un peu de mal à comprendre ?

BRUNO LE MAIRE
Je crois que ce que tous les Français ont compris c'est que la vaccination les protégeait, que les choses allaient évoluer dans la bonne direction et surtout qu'il y avait besoin d'un calendrier. Je pense que ce dont les Français ont le plus besoin, vous, moi, tous ceux qui nous écoutent, c'est de la visibilité. Moi je pense à mes amis restaurateurs, ils ont besoin de savoir quand est-ce que les restrictions vont être levées, ceux qui ont un bar ils ont besoin de savoir quand est-ce qu'ils vont pouvoir à nouveau accueillir leurs clients, et ceux qui ont une discothèque ils ont besoin de savoir quand est-ce qu'ils vont pouvoir rouvrir. Quand vous rouvrez une discothèque, donc à partir de la mi-février, vous avez besoin de vous préparer, on ne va pas leur dire du jour au lendemain " tiens, demain vous pourrez rouvrir ", donc je pense que c'est de bonne politique de donner un calendrier, de la visibilité, c'est ce qu'a fait le Premier ministre hier.

STEPHANE VERNAY
Est-ce que vous percevez aussi que les Français ont le sentiment, ont l'impression que vous leur annoncez la sortie du corvidé, une fin du corvidé imminente d'ici trois semaines ?

BRUNO LE MAIRE
On leur annonce que la pandémie peut être derrière nous d'ici quelques semaines, qu'il faut continuer à se vacciner, parce que ça reste la meilleure protection contre les formes graves, mais que nous espérons bien que la vie pourra retourner à la normale vers la mi-février, et on attend tous ça parce que nous sommes tous, sans exception, épuiser par cette épidémie. On voit bien l'incidence que ça a sur la vie personnelle, sur la vie familiale, sur les enfants, évidemment sur la vie économique, donc si nous pouvons tourner la page mi-février, eh bien ça sera une excellente nouvelle pour nous tous.

STEPHANE VERNAY
On a tous très envie d'y croire, mais à 80 jours de l'élection présidentielle est-ce que ce n'est pas un peu risqué, si vous avez un retournement de la situation sanitaire juste avant l'élection, c'est quelque chose qui peut coûter cher ?

BRUNO LE MAIRE
Nous avons aussi, nous avons des instruments, le pass vaccinal il est là justement pour nous protéger, on a des instruments pour nous protéger si on devait avoir, comme l'a dit le ministre de la Santé hier, une nouvelle forme qui survenait, je crois que la pandémie nous a tous appris l'humilité, elle nous a pris par surprise à de nombreuses surprises, là nous donnons un calendrier, de la visibilité, je crois vraiment que c'est de bonne politique, mais il faut aussi se préparer si jamais effectivement il devait y avoir une nouvelle forme de virus.

ORIANE MANCINI
Et un allégement justifié par l'entrée en vigueur du pass vaccinal justement, c'est ce qu'a dit hier le Premier ministre, est-ce que c'est parce que vous sentez que les Français en ont un peu ras-le-bol de ces restrictions et vous craignez de le payer dans les urnes, c'était politique aussi les mesures annoncées hier ?

BRUNO LE MAIRE
Là, vraiment, je vais vous répondre avec beaucoup de sincérité, je ne crois pas qu'en 2 ans nous ayons pris des mesures dictées par autre chose que par la santé des Français, et la santé des Français c'est la santé physique, c'est aussi la santé mentale, ce qui veut dire qu'il faut trouver le bon équilibre entre les mesures de restriction nécessaires et la liberté qui est indispensable à chacun. J'ai participé à tous les conseils de défense sanitaire, ou presque, à chaque fois nous avons eu des débats qui étaient des débats sereins, des débats qui posaient les problèmes sur la table, en trouvant le bon équilibre, jamais, à aucun moment, je n'ai vu des discussions politiques en disant « tiens, il y a une échéance électorale, il y a ceci, il y a cela », ce n'est pas du tout comme ça que nous prenons ce genre de décisions.

ORIANE MANCINI
Sur l'économie, puisque Jean CASTEX n'a pas répondu hier à la question, est-ce que les aides économiques prendront fin en même temps que les restrictions, pour les entreprises concernées ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, là aussi simplicité, les Français ont besoin de simplicité.

ORIANE MANCINI
Donc c'est-à-dire le 16 février plus d'aide économique pour les boîtes de nuit ?

BRUNO LE MAIRE
J'ai toujours dit, depuis 2 ans, que nous soutiendrions les secteurs en difficulté, il y a des mesures de restriction sanitaires, la justice c'est que ceux qui ont des mesures de restriction sanitaires, ça peut les bars, ils n'ont plus le droit d'accueillir des consommateurs debout, c'est évidemment les discothèques, elles sont fermées, c'est l'événementiel parce qu'il y a moins d'événements, ça peut être les salles de théâtre ou les salles de cinéma, parce qu'on ne peut plus consommer à l'intérieur et qu'il y a des jauges, dès qu'il y a restriction, il y a aide des pouvoirs publics, donc je maintiendrai toutes les aides sectorielles tant que les mesures de restriction sanitaires seront maintenues, pour des raisons à la fois de protection sanitaire, et je le redis de justice. Les mesures qui sont comprises c'est des mesures qui sont justes.

ORIANE MANCINI
Ça veut dire que, pour être clairs, le 2 février plus d'aide pour ceux qui sont concernés, notamment ceux qui subissent les jauges, et le 16 février plus d'aide par exemple pour les boîtes de nuit ?

BRUNO LE MAIRE
Ça veut surtout dire que jusqu'au 16 février les boîtes de nuit, qui sont fermées, continueront à bénéficier de l'intégralité des aides, les coûts fixes, l'activité partielle, les mesures qui ont été annoncées sur la masse salariale, et puis des aides qui vont aussi se poursuivre sur les prêts garantis par l'Etat, j'ai annoncé hier la signature d'un accord de place entre la Fédération bancaire française et les banques pour permettre aux plus petits entreprises, les TPE, les PME, qui voient arriver l'échéance de mars-avril avec beaucoup d'inquiétude, leur dire si vous avez un problème de remboursement, vous pouvez décaler de 6 mois, et vous pouvez étaler le remboursement de votre prêt garanti par l'Etat de 6 ans jusqu'à 10 ans, donc vous voyez qu'on est toujours aux côtés de ceux qui souffrent le plus de la crise.

STEPHANE VERNAY
Où est-ce qu'on en est au niveau de la facture économique pour les dépenses publiques de l'Etat, combien elle coûte cette crise, en cumulé depuis le départ ?

BRUNO LE MAIRE
Je n'ai pas le chiffre cumulé tant que la crise n'est pas totalement terminée, tant qu'on n'a pas fini avec les aides. Je vais vous dire, ce qui coûte le plus cher c'est les tests, ce n'est pas le soutien, soyons très clairs, ce n'est pas le soutien aux restaurateurs, au tourisme, à l'évènementiel, aux boîtes de nuit, c'est des soutiens qui sont parfaitement légitimes, ça se chiffre à 100 ou 120 millions d'euros, à peu près, uniquement pour les mesures sur les coûts fixes, sur l'activité partielle je n'ai pas encore le chiffre exact, mais c'est des sommes qui restent raisonnables. Ce qui coûte le plus cher, disons-le, c'est les tests.

ORIANE MANCINI
A combien ce matin vous évaluez le coût des tests pour le pays ?

BRUNO LE MAIRE
A peu près 1,5 milliard, donc vous voyez que nous prenons vraiment toutes les mesures pour protéger les Français et pour que l'accès à la santé, à la protection, aux tests, soit le plus facile possible, donc nous avons apporté toute la protection nécessaire aux Français pendant cette crise.

ORIANE MANCINI
Et Jean CASTEX a défendu hier cette politique des tests, est-ce que financièrement elle est encore tenable cette politique de tests ?

BRUNO LE MAIRE
La santé, comme on dit, n'a pas de prix, donc je crois qu'il était nécessaire, pour garantir la sécurité sanitaire des Français, que les tests soient gratuits, sous certaines conditions, je le rappelle, ensuite nous, ce que nous espérons tous, et ce que le ministre des Finances espère aussi, c'est qu'on puisse sortir de cette crise sanitaire rapidement.

ORIANE MANCINI
On va parler d'un autre sujet qui inquiète les Français, les Unes de la presse régionale se multiplient ces derniers jours sur ce sujet, c'est la hausse des prix. Avant de parler de la hausse des prix de l'énergie, la hausse des prix dans l'alimentaire. Ce matin l'association de consommateurs Familles rurales alerte sur cette hausse des prix, et notamment sur la hausse des prix des fruits et légumes, qui a augmenté de 9 % entre 2019 et 2021, elle réclame un chèque fruits et légumes, est-ce que vous êtes prêt à le mettre en place ce chèque ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne suis pas favorable à la multiplication des chèques, je l'ai déjà dit. Il y a une interrogation, une inquiétude des Français sur leur pouvoir d'achat, la première réponse que nous apportons, je tiens à le redire, c'est l'emploi, quand on a un emploi, quand on a un salaire, on voit ces questions-là avec un peu plus de sécurité intérieure, donc lorsque nous créons un million d'emplois sur le quinquennat, lorsque nous avons le taux d'emploi le plus élevé depuis un demi-siècle, pour moi c'est la meilleure réponse à la question du pouvoir d'achat des Français. un emploi, et un emploi bien rémunéré, là aussi c'est ce que nous avons fait, nous avons baissé massivement les impôts, baissé l'impôt sur le revenu pour les ménages les plus modestes, ce qu'on appelle les premiers déciles, nous avons augmenté la prime d'activité de 100 euros par mois, nous avons défiscalisé les heures supplémentaires, tout ça ça permet à une personne qui est au niveau du SMIC, puisqu'on parle pouvoir d'achat, parlons concrètement, de toucher non pas 1270 euros net par mois, mais quasiment pas loin de 1500 euros net par mois, c'est ça notre politique du pouvoir d'achat, le travail, le travail, le travail. Et tous ceux qui expliquent que la solution serait que l'Etat fasse plus de chèques, qu'il y ait plus de redistribution, eh bien avant de redistribuer de la richesse, il faut créer de la richesse, et la meilleure richesse pour les Français c'est leur travail, leur emploi, et un travail, un emploi, bien rémunéré.

STEPHANE VERNAY
Est-ce que malgré tout, alors vous n'êtes pas favorable à la multiplication des chèques, mais que vous prendrez des mesures complémentaires, ou supplémentaires, pour aider les Français à faire face à la hausse des prix de l'énergie, on voit que les prix des carburants atteignent des sommets inégalés, est-ce qu'il y a besoin d'un coup de pouce supplémentaire en la matière ?

BRUNO LE MAIRE
La question, vous avez parfaitement raison de la poser, c'est l'énergie, ce qui explique aujourd'hui plus de la moitié de l'augmentation des prix que vivent les Français, c'est le gaz, l'électricité, l'essence, une fois que vous avez fait ces trois pôles de dépenses, déjà ça pèse très lourdement sur le pouvoir d'achat des Français. Nous, nous avons garanti une protection rapide et efficace, ça fait 3 mois que nous anticipons cette hausse des prix de l'énergie, 3 mois que j'explique, comme ministre de l'Economie, qu'il y a une reprise économique forte, donc beaucoup de demandes d'énergie, donc une augmentation des prix. Ce que nous avons décidé, je le redis, est massif, prenez uniquement les prix de l'électricité, nous avons renoncé à la taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité, 8 milliards d'euros de recettes en moins pour l'Etat, 8 milliards d'euros de pertes fiscales pour l'Etat, pour protéger les Français. Deuxième décision, qui a fait couler beaucoup d'encre, nous avons relevé le plafond de l'énergie à prix bas, de l'énergie nucléaire à prix bas, pour que les Français puissent en bénéficier, quand je dis les Français, les ménages et les entreprises, je rappelle que dans l'opposition personne n'apportait de solution à ce problème, et si au 1er février il n'y a pas une augmentation de 45% la facture d'électricité, ni des ménages, ni des très petites entreprises, du boulanger, du coiffeur, du restaurateur, c'est parce que seuls nous avons eu le courage de prendre cette décision. Moi j'entends Madame PECRESSE qui nous dit « je ne saurais pas quoi faire, je n'ai pas la solution », j'entends Madame LE PEN qui nous dit « il faut baisser la TVA », je rappelle que les petites entreprises ne payent pas la TVA sur l'électricité, donc elles n'auraient pas été protégées contre cette augmentation des prix, nous nous avons pris des décisions massives, radicales, qui fait qu'au 1er février les Français ne verront pas leur facture d'électricité augmenter de plus de 4 %.

ORIANE MANCINI
On va y revenir sur les prix de l'électricité évidemment, ce que vous nous dites c'est qu'il n'y a pas de nouvelles mesures sur la table à l'heure actuelle…

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne dis pas ça, je dis que je suis de très près… le dernier sujet…

ORIANE MANCINI
Parce qu'il y a quelques jours vous n'étiez pas fermé à de nouvelles mesures.

BRUNO LE MAIRE
Tout à fait ; le dernier sujet qui reste c'est des prix de l'essence, c'est sûr que quand vous avez le litre de diesel qui dépasse les 1,60 euro, moi je suis élu d'un territoire rural, dans l'Eure, je vois bien à quel point mes administrés, lorsqu'ils prennent leur véhicule, ce n'est pas par choix, et ce n'est pas 10 bornes qu'ils font dans la journée, ça peut de 90, 100, 120, 150, donc ça coûte cher. Il y a eu une première réponse, l'indemnité inflation, 100 euros, elle couvre déjà une partie de cette augmentation, elle a été faite pour cela, pour, je le rappelle, 38 millions de Français, là encore les oppositions ne proposaient pas quelque chose d'aussi généreux et d'aussi efficace. Est-ce qu'il faut aller plus loin ? Moi je travaille sur ce sujet, on va y travailler aussi pendant le week-end avec mes équipes, on va voir s'il y a des solutions supplémentaires qui sont nécessaires, qui sont possibles, évaluer leur coût…

ORIANE MANCINI
Quelles sont les pistes envisagées ?

BRUNO LE MAIRE
Pour l'instant je ne veux pas mettre de pistes sur la table, je dis simplement que je ne reste pas les bras croisés en disant « écoutez tant pis, les prix de l'essence sont hauts, débrouillez-vous », évidemment que non.

ORIANE MANCINI
Donc il pourrait y avoir des annonces dans les prochains jours ?

BRUNO LE MAIRE
Nous regardons ce qui est possible, une fois encore je ne ferme la porte à aucune solution, je veux juste garantir que ce soit efficace, que ce ne soit pas excessif pour les finances publiques, et que ça aide surtout ceux qui n'ont pas d'autre choix, c'est-à-dire ceux qui travaillent, qui n'ont pas d'autre choix pour aller travailler que de prendre leur voiture et de remplir leur voiture avec du carburant.

ORIANE MANCINI
Et est-ce que vous craignez la colère de ces Français, est-ce qu'il y a un risque de retour des Gilets jaunes avec l'augmentation de ces prix du carburant ?

BRUNO LE MAIRE
Mais, ce n'est pas comme ça que nous prenons nos décisions avec le Premier ministre, avec le président de la République, nous voyons un problème stratégique, qui est l'augmentation des prix de l'énergie, nous apportons une réponse immédiate, le bouclier tarifaire sur le gaz, le gel des prix sur l'électricité, pas plus de 4 %, et nous regardons aujourd'hui ce qui se passe sur les carburants, et nous apportons aussi une réponse de long terme, elle tient en un seul mot : indépendance énergétique.

ORIANE MANCINI
Et vous nous l'avez dit, Bruno LE MAIRE, ces mesures elles sont prises pour les particuliers, pour les entreprises, mais qu'en est-il des collectivités, certaines communes aujourd'hui alertent sur les difficultés qu'elles ont à faire face à cette augmentation des prix de l'énergie, est-ce que les collectivités sont oubliées par le gouvernement ?

BRUNO LE MAIRE
Non, elles ne sont pas oubliées, les collectivités vont bénéficier aussi des décisions que nous avons prises sur l'augmentation de l'ARENH, du volume de tarif réduit de l'électricité nucléaire, les associations vont en bénéficier aussi, c'est pour ça que je défends avec autant de vigueur cette décision, je vois bien qu'elle est attaquée par les oppositions, j'étais au Sénat il y a deux jours, j'ai été attaqué par la présidente de la Commission des Affaires économiques, j'ai juste rappelé que cette augmentation du volume de l'électricité nucléaire à prix réduit, c'était une proposition de François FILLON en 2009, parce que tous les gens raisonnables, tous les gens responsables, et Dieu sait que beaucoup de responsables politiques aujourd'hui ne regardent pas les choses avec suffisamment de lucidité, savent que la seule solution efficace pour empêcher la flambée des prix d'électricité c'est l'augmentation du volume de l'électricité nucléaire à prix réduit.

ORIANE MANCINI
Une dernière question sur les collectivités, puisque l'Association des petites villes vous a écrit, elle vous demande la mise en place d'une dotation énergie, et vous dites ce matin, non, ça ne sera pas fait, ça ne sera pas possible ?

BRUNO LE MAIRE
Nous avons pris… mais vous voyez, si je vous écoute depuis le début de l'émission, c'est intéressant, il faudrait une dotation, il faudra un chèque, il faudrait, très bien, nous nous avons une politique…

ORIANE MANCINI
Je vous dis ce que vous demandent les associations.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr, mais je dis simplement que si le ministre des Finances, à chaque fois lui demandait une dotation ou un chèque, répondait " oui ", eh bien la France aujourd'hui serait ruinée, le Trésor public il n'y aurait plus un euro dedans, nous avons, nous, une politique qui est responsable, nous prenons le sujet stratégique, l'énergie, nous apportons une réponse qui est une réponse efficace et rapide, mais qui passe par la participation de tous, l'Etat, mais aussi EDF.

ORIANE MANCINI
Justement on va parler d'EDF.

STEPHANE VERNAY
EDF, vous disiez que les oppositions critiquaient la mesure, que vous venez d'évoquer, sur la fourniture d'électricité nucléaire à prix réduit, vous demandez à EDF de passer de 100 térawatts…

BRUNO LE MAIRE
A 120.

STEPHANE VERNAY
A 120.

BRUNO LE MAIRE
+20 %.

STEPHANE VERNAY
A 120. Il n'y a pas que les oppositions qui s'inquiètent de cette décision, et on a Jean-Bernard LEVY, le patron d'EDF, qui s'exprimait sur le sujet, en disant qu'en fait vous faisiez un cadeau à ses concurrents. Qu'est-ce que vous inspire sa réaction ? Je rappelle que l'Etat est actionnaire ultra-majoritaire d'EDF…

ORIANE MANCINI
A 84 %.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr, l'Etat...

STEPHANE VERNAY
Quasiment 84 %, c'est surprenant.

BRUNO LE MAIRE
L'Etat est actionnaire majoritaire, donc je pense que c'est légitime que nous demandions à d'EDF un effort, quand on estime que c'est l'intérêt général qui est en jeu. Vous savez, quand on prend une décision comme ça, ça fait 2 mois que j'y travaille, jour et nuit, ça a été un travail intense, on pèse le pour, on voit bien le contre, bien sûr que c'est un effort que nous demandons à EDF, mais imaginez ce que cela aurait été en France, si le 1er février des dizaines de milliers de petits entrepreneurs, qui ont des factures d'électricité très élevées, parce qu'ils sont restaurateurs, parce qu'ils sont boulangers, parce qu'ils sont coiffeurs, parce qu'ils travaillent dans la métallurgie, avaient vus une augmentation de 45% leurs factures, c'était des dizaines de milliers de faillites. Je pense que ça aurait été insupportable socialement et économiquement. Imaginez les ménages modestes qui ouvrent leurs factures et qui s'aperçoivent que la facture moyenne c'est à peu près 900 €, 1 000 €, finalement ce n'est pas 1 000 € qu'ils doivent payer, c'est 1 450 ? Mais, vous imaginez la réaction ? Ils auraient dit : mais le gouvernement, vous faites quoi ? Ça aurait été insupportable. Donc nous avons demandé un effort à EDF, nous serons toujours aux côtés d'EDF. Quand les prix étaient très bas il y a une dizaine d'années, et qu'il fallait recapitaliser EDF, renoncer à un dividende de l'Etat, nous avons pris des décisions pour protégé EDF. Aujourd'hui où les prix sont plus hauts, nous demandons un effort à EDF. Il me semble que c'est une question de justice et de protection des Français. Si jamais il devait y avoir la moindre difficulté pour EDF, l'Etat sera toujours aux côtés d'EDF. C'est un fleuron national, c'est une fierté, c'est un des éléments de la puissance économique française absolument décisif. Donc nous serons toujours aux côtés des salariés, aux côtés d'EDF…

ORIANE MANCINI
Mais de quelles manières, concrètement ?

BRUNO LE MAIRE
Mais, de toutes les manières qui ont été employées par le passé, et de toutes les manières que nous avons envisagées pour le futur. Je rappelle que quand on a parlé du projet d'Hercule, nous étions prêts à nationaliser la partie nucléaire d'EDF. Donc nous sommes de toute façon, quand je dis nous, c'est l'Etat, c'est-à-dire les Français, c'est-à-dire la société française, aux côtés d'EDF.

ORIANE MANCINI
Et vous recapitaliserez si nécessaire ?

BRUNO LE MAIRE
Nous verrons quelles seront les décisions nécessaires. Je dis simplement qu'il n'y a pas d'inquiétude à avoir, et qu'il ne faut pas créer dans ces moments politiques qui sont comme tous les moments politiques un peu intenses, d'inquiétudes inutiles. Les salariés d'EDF n'ont aucune inquiétude à avoir. Nous allons investir dans de nouveaux réacteurs nucléaires, nous allons ouvrir des perspectives de développement massives à EDF sur le nucléaire. EDF s'est engagé sur les énergies renouvelables, elle a aussi des perspectives de développement qui sont formidables, elle a des talents, elle a des compétences, elle a un savoir-faire et elle a le soutien total et absolu à tout instant, de l'Etat. Donc cette entreprise, qui est une grande entreprise publique française, n'a aucune inquiétude à se faire.

ORIANE MANCINI
Et on va parler du nucléaire, mais juste un mot, puisqu'EDF assure que la mesure de limitation à 4 % de la hausse des prix entraîne un manque à gagner de 8 milliards pour l'entreprise. Vous confirmez ce chiffre ?

BRUNO LE MAIRE
Non, enfin ça dépend comment on le calcule. C'est une perte de chances, on pourrait dire, c'est-à-dire qu'EDF aurait pu gagner beaucoup d'argent parce que les prix sont très élevés, et on lui demande aussi de renoncer à une part de cet argent pour le rendre aux Français. Mais est-ce que ce n'est pas la définition d'un service public ? Est-ce que ce n'est pas ça un service public, renoncer à gagner beaucoup d'argent sur le marché, pour que les consommateurs français et les entreprises françaises puissent en bénéficier. Si on ne veut pas qu'EDF fasse ça, mais dans ce cas-là ne parlons plus de service public de l'énergie, ne parlons plus de capital détenu par l'Etat, et privatisons EDF. Allons au bout de la logique et de la cohérence. Si vraiment on estime qu'EDF, dès que les prix sont très hauts, doit en profiter, faire des profits considérables, et ne pas protéger des Français, eh bien dans ce cas-là privatisons EDF. Ce n'est pas ma vision d'un grand service public de l'énergie, je tiens à la participation de l'Etat, à la participation très majoritaire et donc à la possibilité que l'Etat, lorsqu'il voit que les Français sont touchés dans leur coeur, dans leur vie quotidienne, par l'augmentation des prix, soient protégés par l'Etat et protégés par EDF.

STEPHANE VERNAY
On comprend vos arguments, mais enfin EDF n'est quand même pas dans une forme olympienne, l'entreprise a été obligée d'importer massivement de l'électricité au mois de novembre par exemple. Vous avez évoqué les défis colossaux auxquels elle a à faire face, notamment sur les nouveaux EPR, quand on voit les difficultés de Flamanville par exemple, on se demande si un, l'entreprise est calibrée pour faire face, et si tout ça est bien raisonnable.

BRUNO LE MAIRE
Il y a deux choses. D'abord il y a la question que vous avez posée sur les fournisseurs, qui est très importante. Je peux vous dire que nous veillerons au grain, et que nous nous assurerons que les fournisseurs répercutent bien l'intégralité de la baisse des prix sur le consommateur final. Et croyez-moi, je ne suis pas prêt à laisser passer les abus sur ce sujet. On a demandé à la Commission de régulation de l'énergie de surveiller, et je veillerai personnellement à ce que la répercussion de la baisse des prix soit intégrale, et que, au passage, les fournisseurs ne s'en mettent pas plein les poches.

ORIANE MANCINI
Parce que vous avez des doutes.

STEPHANE VERNAY
C'est la crainte d'EDF.

BRUNO LE MAIRE
Mais je peux comprendre cette crainte, nous avons fait ça avec le président de la République et Jean CASTEX, pour les Français, pour protéger les Français, et certainement pas pour les fournisseurs. Donc nous veillerons au grain, lorsque nous prenons des décisions comme celle-là, nous devons nous assurer qu'effectivement ça aille bien aux ménages français et aux entreprises françaises. Sur le sujet nucléaire, là aussi mettons cartes sur table, la réalité c'est qu'on a tellement hésité au cours des dernières décennies pour savoir si oui ou non on continuait dans le nucléaire, eh ben il y a eu quoi ? Une perte de compétences. Le drame, c'est la perte de compétences sur la fabrication des réacteurs nucléaires, et qui a fait qu'il y a eu certains défauts, il y a eu certaines difficultés. J'ai été le ministre de l'Economie qui a demandé un audit de la filière nucléaire à Jean-Martin FOLTZ, précisément parce que j'ai découvert en arrivant dans mon poste, qu'il y avait eu une perte de compétences, une perte de savoir-faire, qui n'est pas du tout la faute des salariés d'EDF, mais qui résultent des hésitations qu'il y a eu en France depuis 10 ou 20 ans, sur la réalisation de nouveaux réacteurs. Maintenant que le cap est fixé, que le président de la République a annoncé la construction de nouveaux réacteurs, et un engagement total sur la filière nucléaire, avec de la recherche sur des petits réacteurs modulaires, avec de la recherche fondamentale sur le nucléaire, eh bien tout ça nous permet d'envisager l'avenir avec plus de sérénité et de retrouver les compétences qui ont été perdues.

ORIANE MANCINI
Mais quand voyez la facture…

BRUNO LE MAIRE
Je prends juste l'exemple de Flamanville ou d'autres réacteurs…

ORIANE MANCINI
Justement.

BRUNO LE MAIRE
… c'est la soudure à chaque fois qui pose une difficulté. Un soudeur nucléaire c'est 5 ans de formation, c'est une technicité incroyable. Si vous voulez vous engager pour 5 ans de formation…

ORIANE MANCINI
Mais quand vous voyez la facture de Flamanville…

BRUNO LE MAIRE
… Il faut savoir qu'il y aura 15 ans ou 20 ans de chantier devant vous.

ORIANE MANCINI
Quand vous voyez la facture de Flamanville, Bruno LE MAIRE, est-ce que c'est économiquement raisonnable de se lancer dans la construction de nouveaux EPR ?

BRUNO LE MAIRE
Eh bien moi je vois surtout la facture d'électricité. Et je vois qu'avec la facture d'électricité, si vous n'avez pas de nucléaire, eh bien je ne vois pas très bien comment est-ce qu'on va alimenter les consommateurs, alimenter nos voitures électriques, réindustrialiser le pays et décarbonner notre industrie.

ORIANE MANCINI
Un mot sur une autre actualité, puisqu'ALSTOM annonce ce matin 7 500 recrutements nets dans le monde en 2022. Est-ce que parmi ces recrutements il y en aura en France ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, il y en aura en France, près de 1 000 en France. Et ça prouve une seule chose, c'est que nous sommes en train de réussir la réindustrialisation de la France. C'est le début, et je reste prudent, mais nous sommes dans la bonne direction. Nous réindustrialiser la France, nous créons des emplois industriels, et regardez les annonces qui ont été faites par les grands groupes étrangers, 10 000 emplois nouveaux qui vont être créés en France grâce à l'attractivité retrouvée de la France. Donc la reconquête industrielle qui a longtemps été une grande Chimère, avec des déclarations et pas de décisions, nous c'est des décisions, des choix fiscaux favorisant la compétitivité des entreprises, avec notamment la baisse des impôts de production, de la formation, la valorisation de grandes filières industrielles comme le nucléaire, et des résultats concrets en termes d'emploi et en termes d'ouvertures de sites industriels.

STEPHANE VERNAY
Alors, il y a des résultats mais il y a aussi des sujets qui posent problème en matière d'industrialisation ou de maintien de l'activité, je pense à la Société Aveyronnaise de Métallurgie, la SAM dans l'Aveyron, dont les salariés sont en grève, occupent le site depuis 57 jours. L'entreprise avait été rachetée par un groupe chinois en 2017, elle a été placée en redressement judiciaire en 2019, est en cessation d'activité depuis la fin de l'année. Qu'est-ce que vous pouvez faire ? Vous êtes intervenu dans ce dossier, et eux disent que le compte n'y est pas. Quel est votre…

BRUNO LE MAIRE
Moi, ce que je redis aux salariés que j'ai reçus, enfin j'ai reçu leurs syndicats à Bercy. Je suis un homme de parole. Je tiens mes engagements. Quand j'ai dit il y a quelques années aux salariés d'ASCOVAL dans le Nord, votre aciérie ne fermera pas, elle n'a pas fermé. J'ai dit aux salariés de la SAM, que nous allions réindustrialiser le site Decazeville. Et là, il y a des vraies perspectives, notamment dans le retraitement des batteries électriques, là je crois qu'il y a des perspectives de réindustrialisation qui sont très intéressantes pour le bassin de Decazeville, c'est la première que j'ai faite, nous la tiendrons. J'ai fait une deuxième promesse, qu'il y ait un accompagnement de chaque salarié et que RENAULT ferait le nécessaire. J'ai reçu le président et le directeur général Luca de MEO, qui ont pris des engagements, dans mon bureau, sur l'accompagnement, y compris l'accompagnement financier des salariés. Deuxième promesse tenue. Et puis il y a une troisième promesse, c'est à peu difficile et je ne le leur ai pas caché, là aussi je leur ai dis les choses avec sincérité, c'est de trouver un repreneur pour le site industriel de la SAM. Là c'est plus difficile, il y a des perspectives. J'ai appelé hier la présidente de la région, Carole DELGA, pour en parler avec elle, c'est des pistes qui restent encore très préliminaires, donc je ne veux pas créer de faux espoirs. Il y a une piste qui commence à se dégager, elle est une fois encore très préliminaire, nous sommes prêts à la soutenir, il y en aura peut-être d'autres, mais je tiendrai aussi cette troisième promesse.

STEPHANE VERNAY
C'est sur cette troisième promesse, sur la reconversion du site, qu'il y a un doute de la part des gens de la SAM ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, c'est là-dessus qu'il y a un doute, et je vais être très franc avec vous, si j'avais une solution toute faite je ne dirais pas " n'ayez pas d'inquiétude ", comme je le disais sur EDF, là ce n'est pas le cas, je ne peux pas vous dire avec certitude que nous avons un repreneur industriel aujourd'hui, je dis juste que j'ai fait une promesse, et je ferai tout pour la tenir.

STEPHANE VERNAY
Autre sujet en ce début d'année sur la situation économique du pays, le déficit commercial de la France, qui a atteint des records au mois de novembre, avec une année terrible, est-ce que ça ce n'est pas un indicateur qui vous pose question, qui vous pose problème pour l'avenir ? On est en situation de reprise, il n'empêche que sur ce point précis on accumule des retards et c'est quand même une grande faiblesse pour le pays.

BRUNO LE MAIRE
Vous avez parfaitement raison. Les indicateurs aujourd'hui économiques ils sont très positifs, l'emploi, indicateur orienté à la hausse, les investissements indicateur orienté à la hausse, la croissance, nous allons être l'un des grands pays de la zone euro qui fera la croissance la plus forte en 2021, avec l'inflation la plus faible, c'est ça la réalité de la situation économique française, un des grands pays de la zone euro qui a la croissance la plus forte, avec l'inflation la plus faible, et donc les résultats économiques de la France, grâce aux salariés, grâce aux entrepreneurs, sont tout simplement exceptionnels. Mais il y a un point rouge, le point rouge c'est le déficit commercial. Pourquoi ? Parce qu'on importe beaucoup d'énergie, beaucoup de produits étrangers, et que notre capacité d'exportation, de nos propres produits, notamment parce qu'il y a eu une désindustrialisation massive, est insuffisante. Moi j'en fais l'objectif stratégique de l'économie française à 10 ans, parce qu'il faudra 10 ans pour retrouver un solde commercial qui soit positif, mais je ne vois pas pourquoi jusqu'aux années 2000 on avait un solde commercial positif et qu'on se résignerait à avoir effectivement une balance commerciale négative, c'est-à-dire importer plus de produits et payer plus de produits, produits à l'étranger, que nous n'en exportons ou que nous n'en produisons en France, donc j'en fais effectivement l'objectif stratégique de l'économie française à 10 ans.

ORIANE MANCINI
Une dernière question Bruno LE MAIRE, puisque vous avez été secrétaire d'Etat aux Affaires européennes, quel regard vous avez porté sur ce qui s'est passé mercredi matin au Parlement européen lors du discours d'Emmanuel MACRON, le chef de l'Etat a répondu aux questions des députés français et européens, des eurodéputés français, dans ce qui ressemblait plus à un débat de campagne présidentielle qu'à un débat du Parlement européen ?

BRUNO LE MAIRE
Moi je pense que la France ne sort jamais grandie quand les oppositions utilisent une tribune européenne pour livrer des débats de politique intérieure nationale. Sur la scène européenne il y a des débats européens, la question des frontières, la question de l'immigration illégale, la question de la réindustrialisation, de l'autonomie technologique face à la Chine ou face aux Etats-Unis, du meilleur moyen de parvenir à nos objectifs de décarbonation de l'économie, moi je regrette qu'on se serve d'une tribune européenne pour se livrer à des jeux politiciens, c'est ce qu'ont fait les oppositions face au président de la République, je ne suis pas sûr que cela grandisse la France.

ORIANE MANCINI
Mais est-ce que du coup ce n'est pas facilité par le fait que cette présidence elle tombe en pleine campagne présidentielle et qu'elle n'a pas été décalée ?

BRUNO LE MAIRE
Vous savez, comme je crois profondément à la lucidité des Français, je pense que lorsqu'ils voient un débat au Parlement européen, ce qu'ils attendent de leurs responsables politiques, quelle que soit leur affiliation politique, c'est qu'ils parlent d'Europe et du projet européen, et que tous ceux qui parlent de l'Europe et du projet européen, au Parlement européen, en sortent grandis aux yeux des Français.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.

ORIANE MANCINI
Merci Bruno LE MAIRE d'avoir été notre invité ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 janvier 2022