Déclaration à la presse de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les relations franco-néerlandaises, les tensions avec la Russie et la situation au Sahel, à Paris le 28 janvier 2022.

Intervenant(s) :

Circonstance : Entretien avec M. Wopke Hoekstra, ministre des affaires étrangères néerlandais

Prononcé le

Texte intégral

Je suis très heureux de recevoir à Paris mon ami Wopke Hoekstra, pour un de ses premiers déplacements dans ses nouvelles fonctions.

Comme vous le savez, les Pays-Bas sont pour la France un partenaire essentiel, comme en atteste la déclaration franco-néerlandaise adoptée à l'occasion de la rencontre entre le Président de la République et le Premier ministre Mark Rutte, à Paris, le 31 août dernier.

Je suis en effet frappé des convergences croissantes entre nos deux pays sur un agenda de souveraineté européenne. L'accord de coalition aux Pays-Bas ouvre des perspectives prometteuses sur l'énergie, par exemple, ou sur le renforcement de la défense européenne, pour nous permettre d'être des acteurs de notre propre sécurité. Ensemble, nous souhaitons donc être force de proposition au niveau européen et je me réjouis de l'intensification de nos consultations.

Les graves tensions actuelles avec la Russie sont au coeur de nos échanges. Et ce soir, à quelques jours du déplacement à Kiev de M. Hoekstra avec le Premier ministre, Mark Rutte, et alors que je me rendrai moi-même en Ukraine avec notre homologue allemande, Annalena Baerbock, dans les jours prochains, nous allons évoquer ces questions ; nous avons déjà commencé à évoquer ces questions. Je voudrais redire que la présidence française du Conseil de l'Union européenne est pleinement mobilisée pour tout faire, en européen, avec nos partenaires américains et l'ensemble des partenaires de l'OTAN, pour enrayer cette dynamique d'escalade. A cet égard, nous avons activement contribué à la préparation des réponses de l'OTAN et des Etats-Unis faites aux demandes russes et pour nous les choses sont très claires.

D'abord, nous sommes déterminés à riposter par des sanctions massives contre la Russie en cas de remise en cause de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de l'Ukraine.

Ensuite, nous sommes disposés à discuter des préoccupations de sécurité russes sur des bases sérieuses, dans le cadre d'un dialogue de substance avec Moscou, sur la sécurité et la stabilité en Europe. C'est notamment le sens des discussions en format Normandie qui se sont tenues mercredi à Paris, sur le cas spécifique du Donbass, et qui donneront lieu, je pense, normalement à des échanges très bientôt. Enfin, nous sommes solidaires de notre partenaire ukrainien, et nous serons à l'écoute de ses demandes.

La balle est donc aujourd'hui dans le camp de Vladimir Poutine. Il a le choix entre confrontation et négociation. Et c'est à lui de prendre ses responsabilités.

Nous aurons aussi à discuter, tout à l'heure, du Sahel, où les Pays-Bas, membre de la Task Force Takuba, de la mission EUTM, de la MINUSMA, sont également engagés.

S'agissant du Mali, je voudrais rappeler que l'engagement collectif de la communauté internationale, qui y déploie des ressources considérables au profit du peuple malien, a pour objectif de lutter contre les groupes terroristes qui y sévissent et d'éviter leur expansion en Afrique de l'Ouest.

Cet engagement international s'inscrit aujourd'hui dans un contexte nouveau, marqué par une rupture du cadre politique qui entourait la transition malienne, et par une rupture militaire avec le déploiement, désormais effectif, de mercenaires de Wagner dans plusieurs zones du territoire malien, et qui se traduit aussi, cette rupture militaire, par des mesures d'entrave de la junte illégitime malienne à l'action de la communauté internationale et des Etats européens.

Face à la fuite en avant de la junte qui ne cesse de s'accentuer, nous sommes solidaires de la réaction des pays de la CEDEAO qui l'ont fortement et courageusement condamnée, et nous allons, dans le cadre de l'Union européenne, prendre très rapidement des sanctions contre les responsables de la junte, le principe en ayant été adopté lors de la réunion du Conseil de lundi dernier, auquel tu participais. .

C'est donc une réponse unanime, ferme et déterminée qui doit être apportée par les partenaires régionaux et internationaux du Mali, et nous allons continuer de traiter le sujet dans un cadre collectif dans les prochains jours.

Quelle que soit l'issue de cette concertation, nous sommes déterminés à rester engagés au Sahel et plus largement en Afrique de l'Ouest pour lutter contre le terrorisme, parce que c'est bien la mission que nous remplissons dans cette partie de l'Afrique et c'est aussi la volonté de nos partenaires.

Je pense que nous aurons aussi, dans la réunion qui va suivre, l'occasion d'aborder les relations avec la Chine, à la suite de la discussion de la réunion informelle des ministres des affaires étrangères à Brest sur la façon d'avancer sur notre stratégie européenne, qui, je vous le rappelle, qualifie la Chine à la fois de "partenaire, de concurrent et de rival systémique". Il nous faut rééquilibrer notre relation avec Pékin, notamment en avançant, sous présidence française, sur les outils de défense commerciale, et en particulier sur l'instrument anti-coercition. Et à ce titre, nous réitérons notre pleine solidarité avec la Lituanie.

Enfin, nous évoquerons les travaux en cours sur la Boussole stratégique, qui sera le premier vrai Livre blanc de la défense européenne, et nous allons aussi travailler sur sa complémentarité avec les travaux en cours sur le Concept stratégique de l'OTAN.

Cher Wopke, je te souhaite la bienvenue à Paris et je me réjouis de pouvoir échanger avec toi, ce soir, sur tous ces sujets majeurs de notre situation internationale.

(...)

Q - Monsieur Le Drian, ce matin, sur RTL, vous avez déclaré que la France et les Européens ne pouvaient pas rester dans les conditions actuelles au Mali. Concrètement est-ce que cela veut dire que cela pourrait aller jusqu'à un retrait du Mali, immédiat ?

(...)

R - Je vais être extrêmement précis, comme je l'ai été ce matin, et ce ne sont pas les mots que j'ai prononcés que vous venez de redire. Donc, je vais vous redire ce que j'ai dit ce matin : d'abord, j'ai évoqué, comme je viens de le faire, le fait qu'il y avait une rupture du cadre politique et une rupture du cadre militaire au Mali. J'en ai fait la description. Et j'ai conclu cette description, que j'ai faite rapidement, il y a un instant, par cette phrase : la situation en l'état n'est plus possible. Et j'ai indiqué, ce que je viens de reprendre en partie, que désormais nous lancions une concertation avec nos partenaires pour évaluer la situation et adapter notre dispositif à la nouvelle donne et à l'analyse que nous pouvons faire ensemble. Quand je dis que nous ouvrons une concertation, c'est qu'elle a déjà commencé dans le cadre de la Coalition - nous sommes dans une coalition, nous ne sommes donc pas seuls - et la décision d'agir et de s'adapter doit être collective. Ceci étant, notre volonté est de continuer à combattre contre le terrorisme au Sahel, parce que nous avons été invités à le faire et par les Etats du Sahel, et par une confirmation de cette volonté par les Nations unies. Il faudra peut-être le faire dans d'autres conditions, et c'est ce sur quoi la concertation que nous avons engagée va porter.

(...)

Q (traduction) - Vous ne vous étiez peut-être pas rencontrés personnellement, mais vous vous connaissez, certainement, j'imagine, M. Hoekstra était ministre des finances, précédemment. Quelle est sa réputation et comment cette réputation pèse sur vos relations, aujourd'hui ?

R - Je n'ai pas à faire de commentaire sur la réputation de mon collègue. Nous ne nous connaissions pas. Nous nous rencontrons. C'est la deuxième fois que nous nous voyons, nous nous sommes vus la première fois, lundi dernier. Mais je dois vous dire que le premier entretien que je viens d'avoir en tête à tête avec Wopke s'est très bien passé. Nous avons trouvé, je pense, des ressentis communs ; une forme de complicité progressive s'est créée, et je m'en réjouis. Je sais aussi que Wopke est un Européen convaincu, qu'il croit au destin de notre Union européenne et qu'il est très attaché à affirmer la souveraineté européenne, dans ce contexte de brutalisation internationale. Et je suis tout à fait certain que nous allons faire un bon chemin ensemble.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 février 2022