Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, ministre de l'industrie, à Radio J le 2 février 2022, sur les batteries électriques, l'usine de jantes aluminium Alvance Wheels, les travailleurs détachés, la politique industrielle, l'énergie nucléaire et le télétravail.

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Agnès PANNIER-RUNACHER, bonjour.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Bonjour Christophe BARBIER.

CHRISTOPHE BARBIER
Une usine de batteries électriques sera installée dans le Nord, ce qu'on appelle une gigafactory, c'est le président de la République qui l'annonce aujourd'hui, combien d'emplois ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Mille deux cent emplois en cible, directs, et jusqu'à 4000 emplois indirects sur le site de Dunkerque, c'est énorme et c'est une excellente nouvelle, c'est la troisième gigafactory qui est construite dans le département du Nord.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, on fabrique des batteries électriques pour la mutation de la voiture, il y a beaucoup d'électronique aussi dans ces nouvelles voitures, mais il faut des composants, est-ce qu'on n'est pas en pénurie de terres rares, est-ce qu'on ne va pas vers des usines qui vont devoir s'arrêter parce qu'il n'y aura pas ces composants ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, les composants aujourd'hui c'est surtout les semi-conducteurs qui manquent, ils sont produits en Asie et sur ce sujet-là nous allons annoncer la semaine prochaine, avec le commissaire BRETON au niveau européen, une stratégie, le " Chips European Act ", qui sera autour des semi-conducteurs, avec l'objectif de doubler notre production européenne en semi-conducteurs.

CHRISTOPHE BARBIER
Ça nous permet d'atteindre l'autarcie, l'autonomie ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
L'enjeu c'est d'atteindre un niveau de production suffisant pour avoir un rapport de force avec nos concurrents internationaux. On est très fort en électronique de puissance, par exemple, et si on arrive à avoir suffisamment de capacités de production, on peut avoir ce rapport de force et pouvoir dire " vous voulez mon électronique de puissance, vous allez me donner du semi-conducteur pour d'autres applications. "

CHRISTOPHE BARBIER
Alors vous vous réjouissez aussi de la reprise de l'usine de jantes aluminium Alvance Wheels, ça c'est dans l'Indre, c'est une reprise soutenue par l'Etat, qui a mis 41 millions d'euros pour sauver 166 emplois, ça fait 250.000 euros par emploi, c'est beaucoup.

AGNES PANNIER-RUNACHER
C'est beaucoup, mais c'est la dernière usine de jantes aluminium en France, c'était un enjeu important, on parle beaucoup des fonderies, on a beaucoup parlé des fonderies en difficulté, c'est la preuve que nous sommes capables d'accompagner les fonderies dans leur transformation, ces 41 millions ils vont être utilisés pour transformer une usine, pour la moderniser, pour la rendre compétitive. C'est un dossier difficile, on ne va pas se mentir, il y a une prise de risque, mais nous, notre travail, notre responsabilité, c'est de faire en sorte que chaque site industriel retrouve une trajectoire de croissance et de développement, et c'est ce que nous faisons ici.

CHRISTOPHE BARBIER
Mais les jantes aluminium, la fonderie, on s'accroche à de vieilles industries qui normalement devraient être délocalisées, les composants électroniques, oui, l'aluminium, non.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Christophe BARBIER, pardon, mais je pense que les voitures vont continuer à avoir des jantes quelle que soit leur motorisation, qu'elle soit électrique ou thermique, et précisément l'aluminium c'est l'avenir de l'automobile puisque ce sont des alliages qui sont plus, ou c'est une matière qui est plus légère que la fonte ou d'autres types de matériaux, donc c'est exactement ça que nous faisons, c'est construire l'avenir de l'automobile. Il ne faut pas opposer industrie du passé et industrie du futur, il y a des secteurs industriels qui sont en train de se moderniser, nous nous avons accompagné, avec le plan de relance, une entreprise industrielle sur trois pour qu'elle puisse se moderniser, pour qu'elle puisse se décarboner, c'est-à-dire réduire ses émissions de gaz à effet de serre, pour qu'elle puisse relocaliser des productions, on a plus de 700 chaînes de production qui vont être relocalisées en France, c'est absolument inédit comme mouvement, et il faut qu'on continue.

CHRISTOPHE BARBIER
Oui, mais on continuera si on forme les jeunes, or on a l'impression qu'on est en pénurie de main-d'œuvre.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors ça c'est un autre enjeu, ce n'est pas une impression, on est aujourd'hui en pénurie de main-d'œuvre, c'est aussi cela qui explique que le taux de chômage est au plus bas depuis 10 ans, alors même que nous sortons de la crise la plus importante de ce siècle, donc je pense que cette politique économique, qui a permis de relancer notre économie, qui fait de nous la locomotive économique de l'Europe, avec un taux de croissance l'année dernière de 7 %, avec un taux de croissance prévu par les économistes en 2022 de 4%, c'est énorme, c'est du jamais vu depuis des années, cette économie elle crée de l'emploi, et derrière il faut effectivement former les compétences, il y a un temps d'adaptation, mais pour les jeunes nous avons un certain nombre de dispositifs, je pense notamment à "1 Jeune, 1 Solution", vous avez même un site Internet qui donne à ces jeunes énormément d'opportunités d'emploi, d'emploi durable, et notre responsabilité c'est de les amener vers cet emploi.

CHRISTOPHE BARBIER
Et dans ce temps de transition, dans cette période de transition, est-ce que vous prônez le recours à l'immigration ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, dans ce temps de transition, encore une fois le sujet des compétences il est majeur et il se pose vis-à-vis de, déjà des compétences européennes, on a…

CHRISTOPHE BARBIER
Des travailleurs détachés qui viennent.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Des travailleurs détachés qui viennent. Je rappelle que la position de la France sur ça elle est claire, c'est d'être dans la concurrence loyale, c'est-à-dire d'avoir des travailleurs détachés qui ne soient pas dans des situations, des conditions de travail, significativement dégradées par rapport à des Français, et qui fassent de la concurrence déloyale.

CHRISTOPHE BARBIER
Il y a encore des progrès à faire.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je pense que, il y a des gens qui fraudent, ce qui n'est pas des progrès à faire, donc il faut, et nous le faisons, il y a des contrôles pour que la fraude on y mette un terme, mais l'enjeu pour nous c'est aussi de recruter et de faire fonctionner les usines. Nous avons aujourd'hui créé 1 million d'emplois, nous avons, dans l'industrie, 70.000 postes ouverts, je rappelle qu'un emploi industriel c'est payé 25% de plus qu'un emploi classique dans le secteur privé, donc c'est des filières d'avenir, à nous de faire en sorte de former les jeunes, mais également les personnes en situation de reconversion, vers ces emplois.

CHRISTOPHE BARBIER
Il y a tout de même, si on regarde la longue période, un effondrement tendrement industriel français…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Tout à fait, vous avez raison.

CHRISTOPHE BARBIER
Agnès VERDIER-MOLINIE dans son livre " Le vrai Etat de la France ", 5,5 millions d'emplois industriels en 80, 3,1 millions seulement en 2021, sans qu'il y ait un boom de la robotisation dans notre pays, c'est le déclin français ça.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors ça c'est 30 ans de capitulation industrielle de nos prédécesseurs, il faut appeler un chat un chat. Le gouvernement, le président, qui a fait de la réindustrialisation sa priorité économique, et qui ne l'a pas fait qu'en paroles, mais qui l'a fait en actes, je citais les relocalisations en France, c'est le président MACRON, mais je suis…

CHRISTOPHE BARBIER
Parce que le ministre de l'Économie de 2014 il s'appelait MACRON aussi !

AGNES PANNIER-RUNACHER
Oui, mais je rappelle qu'il avait déjà entamé, notamment sur les filières, un certain nombre d'actions, et celui qui a retourné la situation, et qui fait qu'aujourd'hui on crée de l'emploi industriel, pour la première fois, je rappelle qu'entre 2000 et 2016 on a systématiquement détruit de l'emploi industriel dans ce pays, et tous nos opposants, qui ont été au pouvoir, rappelons qu'ils ont quand même été au pouvoir, et qui nous donnent des leçons sur la réindustrialisation, me font sourire, parce qu'ils n'ont pas agi pour la réindustrialisation. Lorsque nous avons pris des dispositions fiscales, qui n'étaient pas toujours bien perçues, je pense à la fiscalité du capital, la baisse de l'impôt sur les sociétés, la baisse de l'impôt de production, contre l'avis des présidents de région, qui sont les mêmes qui se présentent aujourd'hui à l'élection présidentielle…

CHRISTOPHE BARBIER
Valérie PECRESSE.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Valérie PECRESSE pour ne pas la citer, eh bien aujourd'hui on voit que ces décisions elles permettent de réinstaller des sites industriels. Et, je veux rappeler une chose, nous sommes devenus le pays le plus attractif pour les investisseurs étrangers en Europe, en matière industrielle, ça aussi c'est une sacrée victoire, et quand j'entends des gens qui veulent fermer les frontières, alors que dans la région où j'habite aujourd'hui, dans les Hauts-de-France, 40% des emplois industriels sont liés à des investisseurs étrangers, si vous voulez, ce n'est pas sérieux.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, la mutation de l'économie c'est aussi des emplois qui disparaissent. L'automobile toujours, STELLANTIS annonce que 2600 départs ne seront pas remplacés sur deux ans, la transition écologique détruit des emplois.

AGNES PANNIER-RUNACHER
La transition écologique elle va détruire des emplois dans la filière thermique, elle va créer dans la filière électrique. Lorsque j'annonce aujourd'hui, avec le président de la République, la construction d'une gigafactory avec à la clé jusqu'à 4000 emplois, je contrebalance, c'est bien notre volonté, la destruction d'emplois, à côté, dans le thermique, et toute notre responsabilité c'est de faire en sorte de remplacer des emplois qui étaient dans des filières qui vont probablement se réduire, parce que nous avons tous une responsabilité aussi, dans la lutte contre le réchauffement climatique, nous devons changer notre manière d'acheter, nous devons aller vers des produits qui sont moins émetteurs de carbone, et mon enjeu c'est d'avoir en face des produits qui sont fabriqués en France et qui répondent à cette attente, et qui créent de l'emploi.

CHRISTOPHE BARBIER
Dans le cadre justement de cette lutte contre le réchauffement climatique, l'Union européenne doit classer aujourd'hui, ou pas, le nucléaire comme énergie dit durable. C'est « oui » dit la France, c'est « non » dit l'Allemagne, à cause des déchets. Une énergie nucléaire durable ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
L'énergie nucléaire, vous savez, il y a deux éléments qui permettent de la classer en énergie durable, le premier élément c'est est-ce que c'est une énergie bas carbone ? Oui c'est une énergie bas carbone, ce n'est pas moi qui le dit, ce sont les scientifiques. Deuxième élément, est-ce que c'est une énergie qui a un impact environnemental potentiellement majeur ? C'est le " Do Not Harm Principal " (phon), cet impact il a été évalué par des experts de la Commission européenne, qui répondent positivement à cette deuxième question. Donc, du point de vue de la France, l'énergie nucléaire est une énergie durable, elle est indispensable, indispensable, si on veut raisonnablement tenir nos objectifs de réduction des gaz à effet de serre, ça a été montré par l'étude de RTE qui pendant 2 ans a analysé tous les scénarios de transformation de notre mix-énergétique de notre production d'électricité pour justement respecter notre trajectoire de réduction de gaz à effet de serre, et donc être écologique c'est soutenir le nucléaire.

CHRISTOPHE BARBIER
Fin du télétravail obligatoire aujourd'hui, est-ce que vous prônez le retour massif en présentiel partout où c'est possible pour que la productivité redécolle ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, pas du tout, c'est la fin du télétravail obligatoire, mais le télétravail reste recommandé, recommandé 3 jours par semaine…

CHRISTOPHE BARBIER
On travaille moins bien, le collectif d'entreprise travaille moins bien.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Trois jours par semaine ça veut dire que vous avez déjà 2 jours où vous allez le collectif d'entreprise, et pour le coup, autant on peut se poser la question du collectif d'entreprise lorsqu'on était en télétravail et en confinement toute la semaine, autant je pense que la vision est un peu plus nuancée lorsqu'on partage son travail entre du télétravail, qui évite de la fatigue, qui permet, d'ailleurs certaines études le montrent, une plus grande productivité, et un temps dans l'entreprise. En tout état de cause, nous devons encore faire attention, c'est un soulagement collectif de commencer à voir les contraintes sanitaires diminuer, mais le virus circule toujours, la lutte n'est pas terminée contre le virus.

CHRISTOPHE BARBIER
Et il y a une lutte qui va commencer, c'est la campagne présidentielle, mais pas tout de suite, en finir d'abord avec le pic épidémique, et la crise en Ukraine, a dit Emmanuel MACRON, est-ce qu'il ne prend pas le débat démocratique en otage ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je ne crois pas. C'est un président qui est au travail, c'est un président qui est attendu par les Français…

CHRISTOPHE BARBIER
Mais ça gèle la campagne.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Sur des sujets très concrets. Ecoutez, il y a beaucoup de candidats déclarés, ils s'expriment beaucoup sur les plateaux de télévision, pour le moment j'observe une chose, c'est qu'ils ont assez peu d'idées personnelles et peu de vision, si ce n'est pour essayer de se démarquer du président de la République, peut-être parce que le président de la République a justement transformé l'économie, transformé la société, et que s'ils ne savent pas se situer autrement que par rapport au président de la République. Moi je souhaite que le que le président soit candidat, mais il lui appartiendra de choisir s'il y va ou pas, et surtout nous avons une responsabilité, et nous travaillerons jusqu'au dernier jour, et aujourd'hui les sujets qui sont sur la table montrent à quel point c'est important de le faire, que ce soit sur le volet économique, social ou géopolitique.

CHRISTOPHE BARBIER
Agnès PANNIER-RUNACHER, merci, bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 février 2022