Interview de M. Gérald Darmanin, ministre de l'intérieur, à France Bleu Nord le 3 février 2022, sur la question migratoire et le Royaume-Uni et la lutte contre l'islamisme et les violences conjugales.

Texte intégral

JOURNALISTE
C'est l'invité du 6/9 de France Bleu Nord et de France 3 Nord-Pas-de-Calais. Les 27 ministres européens chargés des Affaires intérieures, sont réunis à Lille, dans le cadre de la présidence française de l'Union européenne. A l'ordre du jour, la gestion des crises en Europe, la radicalisation, et la question des migrations. Pour en parler, Pascale THIEBOLD, nous recevons ce matin le ministre de l'Intérieur et ancien maire de Tourcoing, Gérald DARMANIN.

PASCALE THIEBOLD
Bonjour Gérald DARMANIN.

GERALD DARMANIN
Bonjour.

PASCALE THIEBOLD
Hier soir, Emmanuel MACRON a proposé de rebâtir des relations bilatérales avec les Britanniques, pour qu'ils acceptent de gérer, donc avec les Européens, une voie d'accès légale à l'asile pour les migrants. Ça risque évidemment de prendre du temps. En attendant, qu'est-ce qu'on fait, comment on gère l'urgence de ces migrants, qui tentent toutes les nuits de traverser la Manche en bateau ?

GERALD DARMANIN
Alors, d'abord c'est la vraie et bonne solution. Tant qu'il n'y aura pas d'accord, Union européenne – Grande-Bretagne, sur les voies d'accès légales en Grande-Bretagne, puisqu'aujourd'hui les étrangers qui veulent aller en Grande-Bretagne, ne peuvent pas le faire de manière légale, ils sont obligés de prendre maintenant les « small boats », puisque le tunnel est quasiment infranchissable, il y aura toujours en Belgique, aux Pays-Bas et surtout en France, des migrants qui seront là et essaieront de passer de l'autre côté, d'une manière absolument affreuse. Donc ça, d'abord, c'est vraiment le but que l'on doit tous avoir, et c'est aussi l'objet de la réunion d'aujourd'hui, qui fait suite aux annonces du président de la République et aux échanges de lettres qu'il a pu avoir avec Boris JOHNSON. En attendant, comme vous dites…

PASCALE THIEBOLD
Oui, parce que ça risque de prendre quand même plusieurs semaines, voire plusieurs mois, si ça aboutit.

GERALD DARMANIN
C'est aussi de la part des Britanniques, peut être une porte ouverte pour eux de discuter en amont et d'accepter de faire un régime transitoire. Nous les appelons de leurs voeux depuis désormais plus d'un an, ils regrettent que monsieur JOHNSON soit empêtré dans des histoires de politique intérieure, et ne prenne pas le temps de discuter de ces voies d'accès légales, où on pourrait imaginer, vous savez, c'est comme la vingtaine de migrants est morte au mois de novembre dernier, les femmes qui rejoignent leurs maris, des enfants qui rejoignent leurs parents, et l'Angleterre qui a quitté l'Europe, n'a pas quitté la démocratie, n'a pas quitté le droit d'asile. Et donc on leur dit, aujourd'hui déjà, reprenez des concitoyens qui veulent le rapprochement avec les familles qui existent en Grande-Bretagne. Mais aujourd'hui, sur la côte calaisienne, il y a encore évidemment des difficultés très importantes, mais il y a 15 fois moins de migrants qu'il y a 5 ans, je pense que c'est un point très important à souligner. Que par ailleurs nous relogeons 12 000 personnes chaque année, l'année dernière c'était même 14 000 personnes, et au moment où nous parlons, il y a encore 300 places de libres, par exemple dans les hôtels à Calais. Chacun prend sa part, Tourcoing par exemple l'année dernière, a pris une centaine de migrants pour les accueillir et pour les accompagner. Ce qu'il faut bien voir, c'est que ce Traité européen, entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne, n'a pas été négocié au moment du Brexit, et peut-être est-ce aussi une erreur. Et donc nous devons la réparer, et c'était très compliqué le Brexit, je ne jette de pierre à personne, et nous disons qu'il faut rétablir des voies d'immigration légale, et que cela arrêtera ce que nous connaissons malheureusement depuis 25 ans, sur la côte calaisienne.

PASCALE THIEBOLD
A l'ordre du jour de cette réunion des 27, la lutte aussi contre la radicalisation. On a parlé récemment de ce reportage diffusé sur M6, tourné en partie à Roubaix, qui montre une ville touchée par le communautarisme, par l'islamisme. Vous l'avez vu ce reportage déjà ?

GERALD DARMANIN
Oui, je l'ai vu et je suis même intervenu dans ce reportage. Je veux aussi dire que je connais très bien Roubaix, en tant que voisin tourquennois, mais parce que simplement on connaît tous Roubaix dans notre région, notre métropole, c'est à la fois des moments très difficiles, des populations difficiles à gérer, de la radicalisation sans aucun doute, mais c'est aussi beaucoup de bonheur Roubaix. Voilà. C'est une ville culturelle incroyable, ce sont des élus qui se battent pour leur ville, et je suis toujours un peu peiné qu'on caricature parfois dans le commentaire, pas forcément le reportage, mais dans les commentaires du reportage, une ville qui serait en coupe réglée. Elle a aussi énormément de réussite, et je veux le souligner.

PASCALE THIEBOLD
Vous évoquez les élus et le maire de Roubaix Guillaume DELBAR, qui devait comparaître cette semaine pour le financement litigieux d'une association accusée de propagande justement, islamiste. Amine ELBAHI, qui est à l'origine du signalement de cette association à la préfecture, disait il y a quelques jours que vous aviez le pouvoir de révoquer le maire de Roubaix. Est-ce que vous comptez le faire ?

GERALD DARMANIN
Non. Je crois que là monsieur ELBAHI est un peu loin de la vérité. D'abord, je pense qu'il ne faut pas, chacun, se faire des publicités personnelles sur ces histoires, je pense que ce n'est pas une bonne chose.

PASCALE THIEBOLD
Vous pensez que c'est ce qu'il fait ?

GERALD DARMANIN
Je pense qu'il vaut mieux rester discret, surtout lorsque, je parle politiquement, surtout lorsque les gens sont en difficulté, Guillaume DELBAR l'est, moi je veux dire que je le connais bien, je sais que c'est difficile d'être maire de Roubaix, c'est difficile pour lui, c'est difficile pour ses prédécesseurs et je ne veux pas jeter la pierre. Bon, la justice après est saisie, je rappelle que c'est la préfecture du Nord qui, il y a 2 ans, sous ce gouvernement, a fait le signalement qui a permis l'enquête qui est ouverte. Donc l'Etat au rendez-vous du gouvernement que je suis, a été je crois impartial et a fait ce qu'il fallait faire. Et c'est à la justice de trancher. Mais de manière générale, lorsqu'il y a des procédures judiciaires, j'invite tout le monde à ne pas jeter la pierre et attendre les résultats.

PASCALE THIEBOLD
Cette association doit-elle être dissoute ?

GERALD DARMANIN
Nous travaillons de manière générale à la dissolution d'associations que l'on peut qualifier de communautaristes ou d'islamistes. On l'a fait de très nombreuses fois dans le Nord de la France. On a fait 50 contrôles, à peu près une cinquantaine de contrôles à Roubaix l'année dernière, on a fermé une quinzaine d'établissements, on a fermé certaines associations, l'association AAIR fait partie des choses que nous regardons ; d'ailleurs je constate dans le reportage, qu'il est évoqué que c'est par les actions de la préfecture qu'on a arrêté les cours, ce qui était quand même l'essentiel évidemment de ce qui était reproché à cette association. Et je veux dire par ailleurs que dans ce qu'on a vu dans le reportage, notamment le restaurant, a depuis été fermé. Je regrette d'ailleurs que l'on n'ait pas, c'est le cas de tous ceux qui le commentent, constaté que le reportage qui a été fait il y a plusieurs mois, les conséquences avant même la sortie médiatique, a été que l'Etat soit extrêmement fort et ferme, et qu'il a déjà fermé ces établissements, à Marseille, à Paris ou à Roubaix.

PASCALE THIEBOLD
Il y a quelques jours vous avez annoncé avoir saisi l'Inspection générale de la police, après la mort d'Aurélie LANGELIN, qui a été tuée par son compagnon en mai dernier à Douai, pour établir d'éventuels dysfonctionnements au sein de la police. En mai 2019, Nathalie DEBAILLIE a été enlevée et tuée par son ex-compagnon, cette fois à Lille. Elle avait alerté les services de police à plusieurs reprises, une plainte, trois mains courantes. Est-ce que dans ce cas-là, pour l'instant il n'y a pas d'enquête, vous n'avez pas saisi la police des polices, est-ce que vous pensez le faire ?

GERALD DARMANIN
Il y a eu une enquête par mon prédécesseur, puisqu'en 2019 c'était Christophe CASTANER qui était ministre de l'Intérieur. Il a fait une enquête administrative et il y a eu des sanctions, des sanctions pour le policier qui a pris la plainte, et des sanctions aussi pour le chef du policier, pour la commandante de l'époque. Donc il y a eu une enquête administrative. Ce qui est certain c'est que les dysfonctionnements ont aussi fait naître, et c'est sans doute le plus important, un changement dans l'organisation du service, puisque manifestement les faits répétés de la personne qui est venue déposer des mains courantes, ce qui aujourd'hui normalement n'est plus possible, l'instruction est claire : toute personne qui vient dans un commissariat et qui évoque des violences conjugales ou des violences sexuelles, on transforme, si jamais elle souhaite faire une main courante, cela en plainte, et si elle ne veut pas signer la plainte, en signalement directement Parquet. Donc, structurellement désormais ces choses ont changé, la main courante a comme défaut de ne pas être signalée au procureur de la République, la plainte ou le signalement est signalé au procureur de la République, et deuxièmement une réorganisation du service de l'investigation à Lille sur les violences familiales. Donc il y a eu des conséquences, d'abord des sanctions pour les policiers qui y étaient, à l'époque sur ce dossier terrible, et puis en même temps une réorganisation totale de la brigade en ce qui concerne les violences familiales et conjugales à Lille.

PASCALE THIEBOLD
Aujourd'hui, le message est passé dans l'ensemble des commissariats et autres gendarmerie, sur cette nécessité de prendre en compte la parole d'une femme qui vient porter plainte, quelle que soit sa situation ?

GERALD DARMANIN
Tout à fait. C'est évidemment très difficile de passer les portes d'un commissariat ou d'une brigade de gendarmerie pour venir déposer plainte. Donc l'accueil doit être le meilleur possible. La consigne qui est donnée, c'est que toute femme qui vient de déposer plainte ou tout homme, il y a 20 % de violences conjugales qui concernent les hommes, doit pouvoir être reçu dans les minutes, dans les secondes qui suivent, et pas attendre comme les autres à l'accueil pour être reçu par quelqu'un qui vient prendre sa plainte. Etre suivi le plus possible par une assistante sociale, on en recrute encore 400 cette année dans chacun des commissariats pour pouvoir faire ce travail de relogement, d'accompagnement, de mise en contact avec des associations, et normalement la consigne avec le procureur de la République c'est la garde à vue systématique de l'auteur présumé, la saisie des armes lorsqu'il y en a, et quand on peut le faire, parce qu'on doit le faire lorsqu'il y a des violences qui sont physiques et non pas simplement, je met « simplement » entre guillemets, psychologiques, d'avoir un examen médical dans la soirée, dans la journée, quelques heures après, pour éviter évidemment de perdre les preuves qui le permettent. Donc il y a une révolution dans la police nationale, gendarmerie. Il y a encore des efforts à faire, sans aucun doute, mais c'est 400 000 interventions par an en 2021, par exemple c'est 400 000 interventions des policiers et des gendarmes. Ça devient le 2e plus gros contentieux après la drogue, pour la police. C'est-à-dire c'est devenu un contentieux de masse. Et donc on doit recruter beaucoup beaucoup beaucoup…

PASCALE THIEBOLD
Oui, c'est ça, c'est une question de moyens aussi dans les commissariats, et de…

GERALD DARMANIN
Oui, et de formation. Parce qu'être formé aux violences psychologiques, est formé aux violences conjugales, connaître le droit spécifique, créé des officiers de police judiciaire, on met à peu près un an et demi en général à les former, ce n'est pas si évident que ça, mais ce n'est pas une excuse, administration que je dirige doit le faire, et donc je veux dire à quel point la libération de la parole a permis si j'ose dire, cette meilleure prise en compte. Alors, on fait d'autres expériences, qui sont à mon avis très importantes, dans le Pas-de-Calais par exemple j'ai demandé aux policiers et aux gendarmes de faire des prises de plaintes hors les murs, d'aller dans les cabinets d'avocats, d'aller dans les associations…

PASCALE THIEBOLD
C'est plus simple pour la personne, victime.

GERALD DARMANIN
Exactement. D'aller chez la maman où la dame s'est réfugiée, de pouvoir prendre la plainte par exemple chez elle et non pas au commissariat.

PASCALE THIEBOLD
C'est une expérience qui pourrait se généraliser si effectivement elle fonctionne et elle porte ses fruits ?

GERALD DARMANIN
Nous l'espérons, en tout cas ça a commencé il y a 2 mois dans 5 départements métropolitains. Nous pensons que c'est une bonne chose, que la personne appelle et que le policier, le gendarme, soit à disposition et non pas aller au commissariat, même s'il sera toujours possible d'aller au commissariat. Et puis à partir du mois de mars, vous aurez tous une application disponible qui s'appelle « masécurité.fr », où vous pourrez discuter en direct avec un policier ou un gendarme, de façon anonyme, pour dire : voilà ce qui m'arrive. Parce que vous prenez le métro par exemple, et que vous avez quelqu'un qui fait des gestes tout à fait déplacés ou qui vous violente, bien évidemment c'est beaucoup plus discret que d'appeler bien sûr. Et vous pourrez faire des pré-plaintes en ligne, sur cette application, directement de votre téléphone. Et puis l'année prochaine, il faut un petit peu de temps de travail, c'est la plainte en ligne. Vous pourrez, demain, sans rencontrer officiellement un policier ou un gendarme, déposer votre plainte, de chez vous, de là où vous êtes, et avoir un contact téléphonique ou visio, avec un policier ou un gendarme.

PASCALE THIEBOLD
Merci Gérald DARMANIN d'avoir été notre invité ce matin.

GERALD DARMANIN
Merci à vous.

PASCALE THIEBOLD
Ministre de l'Intérieur. Et vous participez donc à cette réunion des 27 ministres chargés des Affaires intérieures. Merci, bonne journée.

GERALD DARMANIN
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 février 2022