Interview de Mme Elisabeth Moreno, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, à RCJ le 2 février 2022, sur l'antisémitisme suite à sa visite d'Auschwitz (77e anniversaire de la libération du camp d'extermination).

Texte intégral

EGLANTINE DELALEU
Bonjour Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
Bonjour à toutes et à tous.

EGLANTINE DELALEU
Vous étiez dimanche à Auschwitz invitée par le CRIF à l'occasion du 77e anniversaire de la libération du camp d'extermination, aux côtés de plusieurs personnalités politiques et religieuses, vous étiez la seule représentante du gouvernement, c'était la première fois, Madame la ministre, que vous vous y rendiez ?

ELISABETH MORENO
Alors, j'étais effectivement la seule représentante du gouvernement, mais n'oubliez pas que le Premier ministre y était allé, également avec le CRIF quelques jours avant parce que je pense qu'il est important de rappeler que l'ensemble du gouvernement est totalement mobilisé sur les questions d'antisémitisme et je pense que nous serons amenés à en rappeler. C'était la première fois que j'y allais, c'est assez étrange parce que j'ai toujours été extrêmement intéressée, j'étais fascinée à l'école lorsque le professeur nous avait raconté l'histoire de la Shoa, je n'ai compris comment on pouvait décider d'assassiner des personnes pour ce qu'elles sont, c'est quelque chose qui m'a toujours dépassé, et je me suis toujours dit qu'un jour j'irai à Auschwitz pour voir, pour essayer de comprendre, vous savez, cet espoir que vous avez qu'en étant sur place vous pouvez comprendre, et finalement l'industrialisation du crime, qui avait perpétré par les nazis, est quelque chose qui avait été pensé, qui avait été réfléchi, et tout au long de ce déplacement je me suis dit mais, mais ça peut encore arriver, ça peut encore arriver. Il y a encore des personnes qui sont suffisamment dans la haine.

LAURENCE GOLDMANN
Madame la ministre, vous le savez, l'antisémitisme dans notre pays est à nouveau très virulent ces 20 dernières années, les chiffres pour 2021 parlent d'eux-mêmes, 73 % des actes racistes commis dans notre pays visent des personnes de confession juive, pourquoi est-il si compliqué de faire comprendre à certains de nos compatriotes que l'histoire de la Shoa concerne tout le monde ? Il y a cette polémique autour de la politique mémorielle, des descendants d'esclaves par exemple, qui expliquent qu'on parle trop de la Shoa et pas suffisamment du sort qui a été réservé à leurs ancêtres. Vous êtes en charge de la Diversité, comment résoudre cette problématique et réconcilier finalement les uns et les autres autour d'une Histoire commune ?

ELISABETH MORENO
Je pense que nous vivons dans un pays qui a une Histoire extrêmement riche, une Histoire riche du fait de sa pluralité. Je pense que la seule manière pour nous d'avoir une République unie c'est de nous accrocher, chevillé au corps, à notre principe d'universalité, je crois que c'est absolument essentiel de rappeler à chaque être humain que toutes les blessures, quelles qu'elles soient, toutes les blessures, atteignent la dignité humaine, et mon rôle au sein de ce ministère c'est de m'assurer que chaque être humain qui subit le racisme, l'antisémitisme ou toutes les formes de xénophobie qui peuvent exister, soit protégé. Vous disiez tout à l'heure, pourquoi est-ce que c'est si difficile d'accepter ? Je pense que quand vous allez bien, en général vous ne discriminez pas, vous ne rejetez pas, vous commencez à discriminer, à rejeter et à rendre l'autre responsable de tous les maux quand vous-même vous n'allez pas bien, c'est pour ça que lutter contre toutes les formes de discrimination, ensemble, pas les juifs avec les juifs, les noirs avec les noirs, les arabes avec les arabes, c'est absurde. Il y a une chose qui nous rassemble, c'est notre humanité, et moi, le travail que je fais au sein de ce ministère quand je sollicite la LICRA, lorsque j'augmente le budget de la LICRA, l'année dernière, d'1 million d'euros, c'est parce que je comprends bien que le rejet de l'autre, la haine de l'autre, augmente, parce que les gens ne vont pas bien, et je demande à la LICRA de travailler avec les associations comme le CRIF, les associations comme l'UEJF, les associations comme la LICRA, mais aussi les associations comme SOS Racisme, je ne fais pas de discrimination dans la lutte contre toutes les formes de haine et de rejet.

EGLANTINE DELALEU
Justement, comment vous percevez ceux qui comparent le sort des musulmans à celui des juifs dans les années 30 ? Il y a Anne HIDALGO qui en a parlé, Jean-Luc MELENCHON.

ELISABETH MORENO
Ecoutez, nous sommes en période d'élection présidentielle, tous les prétextes sont bons pour s'emparer de sujets extrêmement graves et les politiser, je pense qu'il ne faut surtout pas instrumentaliser des sujets aussi graves que ceux-là.

LAURENCE GOLDMANN
Pourtant vous l'avez rappelé, nous sommes à deux mois presque de l'élection présidentielle, un tiers des électeurs pourrait voter en faveur de l'extrême droite, cette extrême droite dont certains prônent ces thèses révisionnistes que vous dénoncez, comment gagner cette bataille des idées ? On a le sentiment que les discours n'impriment plus dans la tête de certains Français.

ELISABETH MORENO
Moi je pense qu'il faut faire la distinction entre ces…

LAURENCE GOLDMANN
Lutter contre le révisionnisme, mais par quels moyens concrets ?

ELISABETH MORENO
Je pense qu'il faut… déjà par l'éducation, l'éducation est absolument fondamentale, pour lutter contre le révisionnisme. Lorsque vous allez à Auschwitz et que vous voyez les choses, il n'est pas possible de les contester, c'est une évidence. Les historiens, sérieux, vous donneront tous les éléments qui prouvent qu'il n'y a pas à contester ce qui s'est passé pendant cette période triste de notre Histoire, que de tristes âmes, pour des raisons bassement politiciennes, utilisent l'Histoire et cherche à la réécrire, c'est une chose, et la manière de lutter contre cela c'est d'éduquer, de former, d'informer, de sensibiliser, de prendre la parole publiquement sur ces sujets, le président de la République le fait, le Premier ministre le fait, je le fais aux responsabilités qui sont les miennes, et je pense que si nous traitons ces sujets dès le plus jeune âge, eh bien c'est une manière extrêmement forte de lutter contre les fausses idées, contre le complotisme, et contre le négationnisme, plus tard, à l'âge adulte.

LAURENCE GOLDMANN
Est-ce que la haine anti-juive est une discrimination comme les autres ?

ELISABETH MORENO
Toutes les haines sont insupportables. L'histoire des juifs est différente, parce que gazer 6 millions de personnes ce n'est pas neutre, mais vous entendrez des personnes vous dire « mais oui, mais l'esclavage est grave », oui, l'esclavage est également grave, oui la colonisation est… tout est important dès lors que vous touchez à la dignité humaine. Il n'y a pas de hiérarchisation dans la souffrance, mais est-ce qu'il faut traiter chaque sujet différemment ? Oui, je pense qu'on peut traiter les sujets différemment, y apporter des réponses différentes, mais ça ne veut pas dire qu'il y a une hiérarchisation des souffrances.

EGLANTINE DELALEU
Madame la ministre, Elisabeth MORENO, merci d'avoir répondu aux questions de RCJ.

ELISABETH MORENO
Merci de votre invitation


source : Service d'information du Gouvernement, le 9 février 2022