Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France 5 le 14 février 2022, sur les tensions avec la Russie, la situation au Mali et les enfants de djihadistes français.

Texte intégral

(...)

Q - Ça, c'est la musique américaine très alarmiste ; on a eu des signaux contradictoires aujourd'hui ; Moscou, votre collègue Lavrov dit que la diplomatie n'a pas dit son dernier mot, qu'on peut encore trouver espoir d'un règlement diplomatique ; le Pentagone, dans le même temps, affirme que la Russie a encore renforcé son dispositif militaire autour de l'Ukraine ces dernières heures. Quelle est la température, ce soir, Monsieur Le Drian ?

R - Je crois que la situation est très grave. Je cacherais la vérité en ne le disant pas. Il y a autour de l'Ukraine un regroupement de forces très spectaculaire ; il y avait déjà un regroupement de forces sur l'Est de l'Ukraine, depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il y a eu un nouvel afflux de forces en Biélorussie où en ce moment-même les forces russes font des manoeuvres et des exercices avec les forces de Biélorussie. Les forces russes sont donc dans le pays qui s'appelle la Biélorussie avec un nombre significatif - et on n'est pas loin de Kiev - et puis, par ailleurs, il y a un renforcement des manoeuvres en mer Noire avec l'arrivée régulière de bâtiments supplémentaires. Bref, si la question qui est posée : y a-t-il tous les éléments pour que soit menée une offensive forte de la part des forces russes en Ukraine ? Oui, c'est vrai, c'est possible, c'est possible vite, c'est possible rapidement, oui, c'est vrai.

Q - De grande ampleur y compris jusqu'à Kiev, jusqu'à la capitale ?

R - Tout est possible, ça c'est sûr, et l'analyse que nous faisons est largement partagée avec nos alliés et nos partenaires. Est-ce que le Président Vladimir Poutine a pris sa décision concernant une opération ou pas, à mon avis, rien ne l'indique aujourd'hui et il y a du chaud et du froid, l'entretien avec le ministre Lavrov, tout à l'heure, pour dire qu'il y a encore une solution diplomatique, oui, c'est sûr. Alors, il y a en fait trois sujets qui sont mélangés, si on peut essayer de les comprendre, de les organiser. Il y a d'abord cette situation militaire insupportable, avec une escalade qui s'accroît, et l'urgence pour nous, pour tous, c'est d'enrayer l'escalade. Est-ce que l'on peut empêcher de nouveaux pas, ça c'est le premier point.

Q - Encore possible par le dialogue ? Par la diplomatie ?

R - C'est le sujet des échanges que nous pouvons avoir avec Vladimir Poutine ; c'est le sujet qu'a évoqué très fortement avec lui le Président Macron, à deux reprises, d'abord en allant à Moscou, lundi, puis en s'entretenant avec lui pendant ce week-end. Pour l'instant, ça ne bouge pas, mais on voit bien que sans forme d'un début de désescalade, toute discussion après est extrêmement difficile. Ça, c'est le premier sujet ; le deuxième sujet, c'est le sujet ukrainien lui-même. On sait dans ce qu'on appelle le format Normandie - je dis Normandie, j'explique deux mots parce que, souvent, on se demande qu'est-ce que la Normandie vient faire là-dedans... rien du tout - en fait, c'est parce que c'est à l'origine - j'étais à ce moment-là ministre de la défense - c'était au moment de l'anniversaire du Débarquement en 2014 que le Président Poutine, la Chancelière Merkel, le Président Hollande et à ce moment-là le Président Porochenko se sont réunis pour dire : on va engager ce processus sur la base de ce qu'on appelle les accords de Minsk, et on va engager un processus. Accords de Minsk qui ont été permis par le format Normandie. Donc, dans le cadre de ces accords-là qui ont été repris à Paris lors d'une réunion qui s'est tenue le 9 décembre 2019, il y a de quoi trouver un accord. On connaît les bases, à la fois des propositions un peu humanitaires de plus grande sérénité, d'arrêter des tirs sur la ligne de front, de faire en sorte qu'il y ait des échanges de prisonniers etc. d'une part. Et d'autre part, il y a un paquet plus politique, à savoir quel va être le statut futur de cette région qui s'appelle le Donbass où il y a des séparatistes russes. Comment ensuite pourront-ils aller aux élections... tout ça est sur la table...

Q - Mais ça ne fait pas partie des priorités de Moscou manifestement, de Vladimir Poutine ; sa priorité, c'est d'obtenir l'engagement des occidentaux qu'il n'y aura pas d'intégration de l'Ukraine dans l'OTAN.

R - J'arrive au troisième point, parce que les deux premiers sont parties prenantes du dernier, mais ne sont pas totalement concomitants. Le dernier, c'est que Vladimir Poutine veut empêcher l'Ukraine d'avoir sa souveraineté, son intégrité et ne veut à sa porte, je serais tenté de dire, qu'un Etat croupion. En tout cas, dans l'étranger proche, Vladimir Poutine ne veut pas de pays qui soit à même de choisir ses choix d'alliances, ses choix de souveraineté et de faire respecter ce qui est dans le profond des accords qui existent aujourd'hui en Europe, c'est-à-dire les accords d'Helsinki qui remontent au siècle dernier, mais aussi la Charte de Paris qui a été signée par la Russie, qui dit : chaque pays est souverain.

Q - Donc c'est par principe que vous refusez de promettre à la Russie de fermer la porte de l'OTAN à l'Ukraine...

R - Et nous ne pouvons pas.... au nom de quoi, nous irions, nous, dire à l'Ukraine : vous n'avez pas le droit de faire telle alliance ou de faire telle autre alors qu'à côté par exemple... je vois la Biélorussie, depuis le renforcement de la dictature de Loukachenko, la Biélorussie a dit : avant j'étais neutre, maintenant je ne suis plus neutre, je vais me mettre dans le giron de Moscou. C'est un changement d'attitude qu'on peut respecter ; c'est un pays réputé souverain qui fait un choix. L'Ukraine doit être libre de cela.

Par contre - et c'est là-dessus le centre du sujet - si on veut aborder les questions de sécurité, de stabilité, de garanties de sécurité en Europe, ce que demande la Russie, parlons-en. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire essayer d'établir des règles pour vérifier que les manoeuvres de l'un sont transparentes par rapport aux manoeuvres de l'autre. Ça veut dire que l'on regarde ensemble comment on peut renouveler ce fameux traité des missiles intermédiaires et des missiles de courte portée qui existait et qui est caduc. Est-ce qu'on peut se mettre ensemble pour discuter d'un équilibre de sécurité en Europe ? Nous, nous y sommes prêts. Et jamais les alliés et les Européens ont été aussi unis sur ce fait parce que lorsque le Président Biden a répondu au Président Poutine sur la lettre que le Président Poutine lui avait adressée en décembre, il s'est concerté avec nous pour que les propositions soient largement partagées, et on le dit. Lorsque l'OTAN répond à Poutine, on le dit aussi et on attend maintenant les lettres de réponse de Poutine.

On a envoyé des courriers. Il nous a posé des questions ; voilà les réponses mais on propose là de discuter des garanties de sécurité et à l'intérieur des garanties de sécurité, il faut faire avancer ce que j'appelais tout à l'heure le processus de Normandie qui ne demande qu'à avancer et le Président ukrainien, à cet égard, fait preuve, je trouve, d'un grand sang-froid et d'une grande maîtrise dans la difficulté devant laquelle il est, la pression autour, vous imaginez ce que ça peut donner. Il a retiré de l'ordre du jour du Parlement ukrainien, la Rada, un texte qui n'était pas convenable par rapport aux engagements pris lors de ce qu'on appelle les accords de Minsk. Prêts à discuter et faisons en sorte qu'on discute. Voilà les trois sujets ; alors parfois on joue sur l'un, parfois on joue sur l'autre mais à l'heure actuelle, la situation est très grave. Oui.

Q - La situation est très grave ; il y a une quarantaine de pays qui demandent voire ordonnent à leurs ressortissants de quitter l'Ukraine. Pas la France. Pourquoi et jusqu'à quand ?

R - Nous, nous avons pris des mesures de vigilance très fortes depuis trois jours : nous avons d'abord renforcé les conseils aux voyageurs dans un sens extrêmement ferme. Nous avons par ailleurs indiqué aux parents, aux familles des personnels de l'ambassade que s'ils voulaient rentrer, il fallait qu'ils rentrent. Nous sommes en relation avec l'ensemble de nos compatriotes présents en Ukraine, en leur disant qu'il fallait être très vigilants et que s'il y avait une évolution supplémentaire, nous prendrions des mesures immédiatement, et c'est ce que nous ferions. La différence, par rapport aux Etats-Unis, c'est que nous avons une petite communauté en Ukraine, un petit millier de personnes et encore, sur le millier de personnes, il y a des binationaux. Les Etats-Unis, c'est plusieurs milliers ; donc, on peut imaginer qu'ils prennent des mesures de précaution auparavant. Nous, nous sommes extrêmement vigilants sur le sujet et au moindre risque majeur, nous prendrons des décisions immédiates.

Q - Donc votre collègue, Sergueï Lavrov, a donc dit précisément : "Les occasions de dialoguer ne sont pas épuisées, mais elles ne doivent pas durer indéfiniment". Ça vous fait presque sourire, mais on voit bien le style de Lavrov...

R - Non, non, ça ne me fait pas sourire parce que nous sommes dans une situation très grave. Ce moment-là, oui, est assez particulier.

Q - Et le Chancelier allemand, Olaf Scholz, a commencé aujourd'hui, un peu comme le Président Macron, il y a quelques jours, un double voyage, aujourd'hui en Ukraine avant d'aller à Moscou demain.

(...)

Q - Vous attendez des résultats de ce dialogue ? C'est la première rencontre entre les deux hommes.

R - On a, les uns et les autres, et singulièrement le Président Macron, sur cette crise, trois principes qu'il nous faut conjuguer en même temps : la fermeté, vous m'avez entendu. Le Président Poutine a entendu le Président Macron. La fermeté, ça veut dire aussi la dissuasion ; ça veut dire que si d'aventure, la souveraineté, quelque part de souveraineté, l'intégrité de l'Ukraine était remise en cause par une intervention significative de la part de la Russie, alors il y aurait des conséquences massives, des sanctions massives.

Q - Lesquelles ?

R - Le principe de base de la dissuasion, c'est de ne pas en parler. Donc malgré tout le plaisir que j'aurais de vous le dire...

Q - Mais autres qu'économiques ?

R - C'est économique, c'est financier, c'est individuel... bref, il y a une panoplie très lourde. Nous sommes prêts là ; ça c'est la fermeté ; il faut donc que le Président Poutine se rende compte qu'il y a ça...

Q - C'est dans les 24 heures ? C'est-à-dire que le dispositif...

R - Vous verrez, et sur ce dispositif... Mais s'il y a une guerre, les conséquences économiques seront extrêmement difficiles à vivre ; s'il y a une guerre en Ukraine, si la Russie pénètre, le gaz ukrainien, par exemple, ne sera pas acheminé...

Q - C'est à peu près 25% de nos approvisionnements...

R - Plus que ça. 30% au niveau européen...

Q - Je parlais de la France.

R - Je crois, un peu moins, sur le gaz ; mais en tout cas c'est quand même très pénalisant. Donc fermeté, sanctions potentielles. Nous sommes prêts. Deuxièmement, solidarité. Solidarité avec l'Ukraine ; solidarité avec les pays de l'OTAN qui sont les plus fragiles dans cette situation - je pense à ce que nous allons faire en Roumanie, je pense aux Pays baltes - je suis allé à la demande du Président Macron à Bucarest, il y a quelques jours, pour dire que nous allons renforcer notre présence militaire en Roumanie, pour assurer la sécurité de la Roumanie. Ça, c'est important. Unité.

Moi, ça commence à faire un certain temps que je suis dans ces responsabilités, je n'ai jamais vu une telle unité entre Européens et entre Européens et Transatlantiques, que maintenant. On se parle tout le temps. Cet après-midi, vendredi soir, les chefs d'Etat et de Gouvernement se sont entretenus pendant longtemps. Donc, on se parle, on s'informe. Unité. Et puis, en même temps, dialogue de manière obstinée. Et Dieu sait s'il fallait être obstiné pour avoir le long marathon que le Président Macron a eu avec le Président Poutine. Et en plus, il a remis le couvert, si je peux me permettre l'expression, pendant le week-end, pour lui reparler. Être obstiné dans le dialogue et essayer de trouver les moyens d'éviter une situation conflictuelle qui serait désastreuse pour tout le monde mais singulièrement désastreuse d'abord pour la Russie.

Q - Des sanctions économiques, militaires ? Une intervention militaire de l'Europe ?

R - Nous n'avons pas... De la part de la Russie ? Ah oui. C'est ce qui nous pend au nez.

Q - Non, non, avec une réaction militaire de l'Europe ?

R - Non, nous n'avons pas l'intention de répondre militairement, mais nous sommes en soutien de l'Ukraine financièrement et avec des mesures dissuasives suffisamment fortes, nous l'espérons, pour que le Président Poutine réfléchisse bien aux risques qu'il prend.

Q - Même quand Moscou dit "n'en avoir rien à foutre" ? Je reprends l'expression de l'ambassadeur russe.

R - Non, c'est un ambassadeur.

Q - Oui, ... des sanctions ?

R - Mais je pense que cet ambassadeur doit aller prendre contact avec son ministre, M. Lavrov, qui vient de déclarer que la diplomatie était encore ouverte. Je lui conseille cela.

Q - Le Mali est également...

Q - Oui, au Mali, la question n'est plus de savoir si la France va quitter le Mali, mais quand, semble-t-il ? Ça pourrait être là aussi une question de jours, tant les tensions entre Paris et la junte malienne sont à un niveau inédit. Les derniers événements qui l'attestent, le premier, c'est l'arrivée des mercenaires russes à la demande de Bamako. Il y a aussi l'expulsion des Danois membres de la force européenne. Et puis il y a 15 jours, au tour de l'ambassadeur de France à Bamako d'être expulsé. Et quand on écoute le Premier ministre malien, il est très critique à l'égard de l'intervention française.

[Intervention de M. Choguel Kokalla Maïga, Premier ministre du Mali - On se rappelle en effet que cette intervention, après avoir aidé dans un premier temps à repousser les groupes terroristes, après sept ans d'allégresse, l'intervention s'est muée dans un deuxième temps en une opération de partition de fait du Mali, qui a consisté à la sanctuarisation d'une partie de notre territoire au Mali, où les terroristes ont eu le temps de se réfugier, de se réorganiser pour revenir en force à partir de 2014.]

Q - A l'écouter, la situation s'est presque aggravée. Mais quitter le Mali pour la France qui y est depuis neuf ans, ce n'est pas simple d'abord pour les soldats. Je rappelle, 53 morts depuis le début des opérations. Un retrait ne pourrait pas se faire brutalement, au risque de trop les exposer. Et puis, c'est un risque politique, c'est ce que le spécialiste de ces questions africaines Antoine Glaser nous expliquait.

[Intervention de M. Antoine Glaser - Même si c'est vrai qu'Emmanuel Macron a hérité de cette opération mais à partir du moment où c'est lui qui décide de démanteler cette présence militaire française dans cette région, ça apparaît quand même comme un échec de sa politique africaine. Simplement, c'est vrai qu'on a l'impression que les djihadistes ont gagné parce qu'ils ont réussi à faire fuir tous les Occidentaux, et en particulier les Français, depuis la Mauritanie jusqu'au Soudan. Donc ça apparaît de plus en plus comme un abandon de la France.]

Q - Antoine Glaser a raison, cela pourrait être un échec politique ?

R - Si vous permettez un souvenir et une émotion lorsque j'étais ministre de la défense, au moment où l'opération a commencé, et j'ai vécu notre premier mort le jour même du lancement de l'opération à Konna, au Nord de Bamako. Le chef de bataillon Damien Boiteux qui était un personnage tout à fait séduisant, en termes de sa capacité de mobilisation. Et puis, il y a eu ce brigadier Martin qui est mort, il y a quelques jours. Et quand j'étais ministre de la défense, j'ai fait ériger dans le jardin de notre ambassade un monument à la mémoire de ceux qui sont morts là. Il y en a 53, vous avez raison de le dire. Pourquoi est-ce que nous sommes allés là-bas ? A la demande des Maliens, pour combattre le terrorisme parce que sinon, sous l'impulsion des groupes liés à Al-Qaïda, le Mali serait devenu un Etat terroriste, un califat, ça n'a pas été le cas puisque nous sommes intervenus.

Et ensuite, il s'est passé beaucoup de choses, c'est-à-dire que, certes, le processus démocratique s'est remis en place, mais la menace terroriste s'est répandue, pas uniquement au Mali, dans d'autres régions, dans d'autres territoires. Et aujourd'hui, il y a sur ces territoires - je ne parle pas que du Mali, je parle du Sahel -, il y a à la fois Al-Qaïda et Daech. Ils sont là, ils continuent à commettre des crimes et des attentats, ils jouent sur les communautés de la région en essayant de jouer l'une contre l'autre, je pense en particulier aux Peuls. Bref, ils déstabilisent. Et le risque, il n'est plus maintenant uniquement au Mali, il est passé dans ce qu'on appelle la zone des trois frontières, c'est-à-dire entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, où là, ça s'aggrave. Et puis, ça se répand aussi parce qu'il y a une forme de diffusion vers les pays du golfe de Guinée. Le dernier attentat, dont vous avez entendu parler, se passe au Bénin et c'est au Burkina Faso que les forces de Barkhane ont pu réagir, il y a trois jours, pour neutraliser ceux qui avaient commis ces assassinats.

Bref, la menace s'est répandue parce que les groupes terroristes se sont répandus dans d'autres territoires que le Mali. Sur le Mali, on a quand même... donc, je réponds un peu à M. Glaser, il connaît la situation africaine, je m'étonne qu'il n'ait pas dit : le sujet n'est plus uniquement le Mali. Le sujet, il est plus large. Sur la situation au Mali, on a un double problème. On a d'abord un problème politique. Les autorités du Mali, aujourd'hui, c'est une junte de colonels, cinq colonels qui ont pris le pouvoir, il y a deux ans, et qui disent "il faut qu'on le garde encore pendant cinq ans". Et c'est avec un Gouvernement de ce type, une junte de ce type qu'il faudrait qu'on travaille ? Nous sommes censés assurer leur propre sécurité, eux qui dénient tout processus démocratique au sein de ce pays, eux qui sont condamnés par leurs voisins ? Moi, je ne connais pas un Etat africain - je dis ça aussi à M. Glaser- qui, aujourd'hui, soutient la junte au Mali. Donc, c'est la junte qui s'isole, c'est la junte qui perd, c'est la junte qui faillit et qui devra assumer la suite. Et puis, il y a un problème militaire qui est le fait que progressivement, on a des entraves à nos capacités opérationnelles, qu'on renvoie les Européens avec lesquels il y avait des accords dûment écrits et qui sont renvoyés du jour au lendemain. On nous demande de modifier le traité qui nous unit au Mali pour assurer notre propre fonctionnement militaire et puis, il y a en plus Wagner qui arrive et qui...

Q - Les mercenaires russes...

R - Ce sont les mercenaires russes, un millier, maintenant, et qui ont vraiment pour objectif affiché de protéger la junte, et qui se font payer comme de bons mercenaires ; c'est-à-dire que le Mali dont on connaît les difficultés financières, en plus, il paie. Donc, dans ces conditions-là, c'est difficile de continuer dans l'état. Et donc, le Président de la République a souhaité qu'on se réorganise, mais on ne part pas.

Q - Il y a un redéploiement mais...

R - On va se réorganiser pour assurer la poursuite du combat contre le terrorisme. Le combat contre le terrorisme, là, c'est aussi le combat contre le terrorisme, ici ; c'est-à-dire que c'est une affaire des Européens, des Africains pour assurer leur propre sécurité. Donc, si les conditions ne sont plus réunies, ce qui est manifestement le cas, pour qu'on puisse être en mesure d'agir au Mali, on continuera à combattre le terrorisme à côté, avec les pays du Sahel qui sont, eux, tout à fait demandeurs.

(...)

Les plus grandes ONG comme l'UNICEF et HRW parlent d'un drame humanitaire, d'une tragédie indigne de notre Etat de droit, selon 110 personnes du monde de la culture. 175 parlementaires de tous bords politiques et des victimes des attentats du 13 novembre appellent au rapatriement d'une centaine de femmes e de 200 enfants français emprisonnés en Syrie. Ces Françaises et ces jeunes enfants sont dans les camps de Roj et d'Al-Hol.

(...)

Q - Le mois dernier, Jean-Yves Le Drian, votre ancien premier ministre Bernard Cazeneuve exprimait l'urgence de rapatrier ces familles, les conditions de vie dans ces camps, de Roj et Al-Hol, sont désastreuses. La fille de Nathalie et ses petits-enfants sont en Syrie. Nous avons pu échanger avec elle à visage découvert, à une seule condition, qu'on change son nom et son prénom.

(...)

Q - Parmi ces enfants français en Syrie, les deux tiers avaient moins de 6 ans à leur arrivée dans ces camps, ils portent les stigmates de leurs blessures et de leurs traumatismes. Ils ne bénéficient d'aucun soin approprié et, bien évidemment, ne sont pas scolarisés. Le pédopsychiatre Serge Hefez s'inquiète des conséquences psychologiques qui vont influencer ces 200 enfants qui n'ont connu que les camps.

(...)

Q - À quel rythme la France organise-t-elle les rapatriements en comparaison de ses voisins européens ?

Q - Un rythme assez tardif par rapport aux autres pays ; selon les associations, 331 femmes et enfants ont été rapatriés par leur pays en 2021 ; 97 rapatriements étaient organisés par des pays européens et seulement 7 étaient orchestrés par la France, 7 enfants. Sur le volet sécuritaire, la plupart des experts estiment qu'un rapatriement accompagné d'une judiciarisation de ces femmes serait moins dangereux que de les laisser là-bas aux mains de Daech.

Q - Rappelez-nous la politique de la France pour ces rapatriés ?

MB - La France pratique la doctrine du cas par cas ; la capacité d'accueil et surtout les protocoles de prise en charge sont au point dans nos prisons. La prison de Rennes vient par exemple d'inaugurer un quartier spécial pour les femmes pour la prévention de la radicalisation, la prise en charge des enfants rapatriés a même été améliorée grâce à l'aide sociale à l'enfance ; des familles ont été formées spécifiquement pour ces enfants qui bénéficient d'un suivi. Une source judiciaire proche de ces dossiers anti-terroristes que nous avons appelée cet après-midi, nous a confié : il y a un risque en les faisant revenir en France mais le plus gros danger, c'est de les laisser là-bas ; on est en train de créer des bombes humaines qui peuvent exploser chez nous dans 10 ou 15 ans. Monsieur le Ministre, cette mère de famille, Nathalie, a un dernier message pour vous.

[- Monsieur le Ministre, vous avez pouvoir de faire cesser ces horreurs ; jugez et mettez en prison ceux qui doivent l'être ; sauvez les enfants parce qu'ils sont assurément innocents et puis que nous, grands-parents, puissions leur accorder nos quelques belles années à les porter vers le haut dans notre République ; ce n'est pas en les sacrifiant que ça va tuer l'idéologie, parce que l'idéologie, elle est chez nous ; elle est partout. Il faut que ça cesse ; vous avez le pouvoir de le faire, faites-le s'il vous plaît.]

MB - Monsieur le ministre, vous entendez l'émotion de Nathalie et de ces grands-parents ?

R - Moi, je la partage ; j'ai rencontré à plusieurs reprises des parents ou des grands-parents qui avaient des enfants dans ces camps. Ces enfants-là n'ont rien demandé ; ils sont partis du fait de la responsabilité de leurs parents - père et mère - dans le terrorisme, ils sont partis rejoindre Daech, dans les combats. Ils ont connu la guerre, les derniers c'était à Baghouz, c'était en 2019, donc ce n'est pas si vieux ; et maintenant ils connaissent les camps et ils n'ont rien demandé. Donc, il faut tout faire pour les ramener. Mais ce que certains de vos interlocuteurs ne vous ont pas dit, c'est que là-bas, nous sommes en état de guerre. Et que ces camps sont des camps en situation de guerre ; la preuve, la semaine dernière, il y a encore eu une offensive de Daech contre une prison et contre un camp à Hassaké et que là-bas, dans cette zone, il y a à la fois des militaires américains, des militaires turcs, des militaires kurdes, des militaires russes et des militaires de Bachar Al-Assad, dans le même secteur, et on continue à s'affronter. Donc nous sommes dans une situation de guerre. Et toute initiative que nous avons prise jusqu'à présent - on a fait quatre opérations - chacune des opérations était quasiment une opération militaire, pour rapatrier des enfants, des orphelins, des enfants dont les mères acceptaient le transfert, et on en a rapatrié 37 - quatre opérations différentes - et à chaque opération, les acteurs de l'opération prennent des risques ; alors, on les mesure, on prend toutes les précautions nécessaires, mais voilà quelle est la réalité de la situation. Et on en rapatrie même qui ne sont pas Français puisque lors de la dernière opération que nous avons menée, nous avons rapatrié deux Néerlandais. On est prêts à recommencer et on le fait sans faire de grandes déclarations.

Q - Monsieur le Ministre, nos interlocuteurs nous ont précisé que les situations sont périlleuses en Syrie, et ils nous ont précisé par exemple que la semaine dernière, le Kazakhstan et la Suède ont orchestré des rapatriements d'enfants et de femmes djihadistes.

R - Je veux bien regarder tout cela mais en tout cas sachez que la France est déterminée à le faire ; mais par contre, les adultes non.

Q - Il faut que les mères acceptent de se séparer de leurs enfants ?

R - Mais certaines le font. Les adultes, non. Les adultes doivent être jugés ; ils ont combattu les populations irakiennes, les populations syriennes.

Q - Il n'y pas d'instance sur place pour les juger.

R - Non, mais il faudra qu'il y en ait une. Mais nous sommes toujours en guerre. Excusez-moi de vous le dire, de vous le rappeler. La semaine dernière, il y a eu des morts, des affrontements dans la zone.

Q - Ces femmes ne peuvent pas être jugées en France ?

R - Elles ont combattu contre les Irakiens, contre les Syriens ; et il n'y a pas que des Français. Il y a énormément de communautés différentes, où il y a eu des combattants qui se sont radicalisés et qui ont combattu aux côtés de Daech. Le terrorisme continue, excusez-moi de le dire...

Q - Elles peuvent être enfermées indéfiniment, si on attend qu'elles soient jugées sur place.

R - Non, mais il faudra qu'il y ait, au moment où la situation sera stabilisée en Syrie - ce qui n'est pas le cas - une juridiction qui soit identifiée pour assurer cela, autrement il n'y a pas de sortie.

Q - Ni pour elles, ni pour leurs enfants ?

R - Pour les enfants, nous continuerons ; pour les mineurs isolés, pour les orphelins, pour ceux dont la mère accepte le départ, en relation avec les autorités du secteur et en menant à chaque fois des opérations extrêmement dangereuses.

(...)

Q - Ce soir, dans C à Vous, le fils d'Oussama Ben Laden qui vit en France.

Q - Oui, en Normandie, rencontre étonnante ; on vous avait déjà présenté son profil, Omar Ben Laden est peintre, il vit chez nous et vend ses toiles chez Arielle Brocante, au Teilleul, dans la Manche. Il vit non loin de là, dans l'Orne. En septembre nous nous étions rendus sur place à la rencontre du galeriste et de quelques clients.

(...)Q - OBL, c'est ainsi qu'il signe ses toiles Omar Ben Laden, et vous trouverez ses toiles chez Arielle Brocante au Teilleul, dans la Manche, tout près de là, il vit dans l'Orne, à Domfront. Jean-Yves Le Drian, vous pourriez accrocher une toile d'Omar Ben Laden chez vous ?

R - D'abord, il y a beaucoup de Ben Laden en Arabie saoudite, c'est une grande famille, mais je ne connaissais pas cette histoire qui est effectivement assez surprenante. Non, je ne suis pas acheteur a priori mais l'histoire du fils, c'est quand même...

Q - Vous ne saviez pas qu'il avait posé ses valises en France ?

R - Je ne savais pas, pas du tout. On ne sait pas tout.

(...)

Q - (...) Merci Monsieur Le Drian d'avoir accepté notre invitation.

R - Merci à vous, merci beaucoup.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 17 février 2022