Extraits d'un entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec CNews le 16 février 2022, sur l'immigration et le déficit du commerce extérieur.

Texte intégral

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Q - C'est un sujet tabou, l'immigration ?

R - Non mais ce n'est pas une question de sujet tabou, c'est un sujet important. C'est un sujet important qu'il faut prendre en compte. Et regardez ce que fait le Président de la République, en tant que Président du Conseil de l'Union européenne : il mobilise toute son énergie pour que nous puissions avoir un espace Schengen mieux protégé, que nous puissions mieux protéger nos frontières. Evidemment qu'il y a des choses à faire en matière de lutte contre l'immigration clandestine. Pour autant, ce n'est pas une raison pour aller utiliser des termes d'extrême droite qui représentent une menace sur la cohésion nationale.

Q - Quand Emmanuel Macron dit que la France ne doit pas être trop attractive, qu'elle ne peut pas accueillir tout le monde - c'était sur Europe 1 en 2019, depuis New York, il fait également un constat qu'il faut que ça bouge.

R - Oui, bien sûr. Mais moi, je ne dis pas l'inverse. Je viens de vous dire que justement il fallait réussir à ce que l'espace Schengen, c'est-à-dire notre Europe, soit mieux protégé notamment aux frontières avec des équipes renforcées des équipes Frontex ; avec des négociations plus rudes effectivement, peut-être avec un certain nombre de pays pour qu'ils reprennent leurs ressortissants qui sont en situation illégale dans notre pays et que nous ne pouvons pas garder en France.

On voit qu'un certain nombre de décisions ont été prises par le Gouvernement pour limiter le nombre de visas, mais là encore il faut être responsable et réaliste. Annoncer comme Valérie Pécresse qu'elle supprimerait tout visa en provenance des pays qui n'accepteraient pas de reprendre leurs ressortissants, c'est infaisable, c'est impossible et c'est contraire à nos propres intérêts. On a besoin d'avoir un certain nombre de ressortissants de pays qui ont besoin de visa pour venir en France, parce qu'on a besoin d'une partie d'immigration. Je pense par exemple aux étudiants. Si demain on n'accepte plus d'étudiants d'un certain nombre de pays, c'est une perte de rayonnement de notre pays dans ces pays-là. Et donc je crois qu'il faut être responsable, utiliser des mots qui permettent d'éviter de fracturer la cohésion nationale, et quand on est dans la droite républicaine on est clair vis-à-vis de l'extrême droite, ce qu'elle n'est pas.

Q - Franck Riester, ministre du commerce extérieur, les chiffres ne sont pas bons, les chiffres du commerce extérieur. On bat un record : 85 milliards de déficit. On apprend également, ce matin, que la part de la France dans les exportations de la zone euro recule. Qu'est ce qui ne fonctionne pas chez nous ? Pourquoi est-ce qu'on n'arrive pas à vendre plus qu'on achète ?

R - Alors, d'abord, il faut regarder le commerce extérieur dans sa globalité, en prenant le commerce des biens effectivement avec des mauvais chiffres en 2021, mais aussi le commerce des services où là, on a un excédent exceptionnel. Quand vous accueillez des touristes, quand vous vendez des prestations d'ingénierie, de conseil, des prestations de transport, c'est des exportations et c'est du déploiement à l'international de nos entreprises. Ce sont des services, il faut les prendre en compte. On a 32 milliards d'euros d'excédent pour les services.

Ce qui ne va pas, c'est des raisons structurelles : une désindustrialisation de notre pays depuis 30 ans et les décisions qui ont été prises et qui améliorent concrètement la compétitivité et l'attractivité de notre pays depuis 2017 prennent du temps à avoir des résultats en matière d'industrie. Pour autant, on voit qu'il y a des créations d'emplois industriels partout dans les territoires. On voit que le pays est le plus attractif en termes d'investissements étrangers sur son sol dans l'Europe en 2019 et en 2020, et on est bien parti pour 2021.

Ça veut dire que la compétitivité du pays s'améliore mais ça va prendre du temps. Et puis on a des raisons conjoncturelles avec évidemment l'explosion de la facture énergétique, et des secteurs très exportateurs de notre pays historiquement, comme l'aéronautique, qui n'ont pas retrouvé leur rythme de croisière, pourtant les commandes sont pleines. Les bons de commande d'Airbus sont pleins et donc ce sont des bonnes nouvelles pour les années qui viennent.

Q - Il faudrait continuer à augmenter la compétitivité des entreprises et de l'autre, est-ce qu'il faut augmenter les salaires ? Parce qu'il y a de l'inflation, les prix augmentent, les Français veulent que les salaires augmentent. Ça, c'est mauvais pour la compétitivité. Comment on fait ?

R - Oui, il faut prendre en compte cette question de l'augmentation des salaires dans les entreprises qui ont des résultats positifs. C'est vrai que c'est important, notamment quand il y a un renchérissement des dépenses contraintes de nos compatriotes, notamment énergétiques, malgré ce que nous avons fait pour protéger le pouvoir d'achat de nos compatriotes face à cette flambée de la facture énergétique. Je rappelle le chèque inflation, le chèque énergie, je rappelle le plafonnement à 4% de l'augmentation de l'électricité. Dans d'autres pays c'est 10, 20, 30, 40% d'augmentation du coût de l'électricité, ce que nous n'avons pas en France, grâce aux mesures du Gouvernement.

Pour autant, il faut continuer d'améliorer la compétitivité de nos entreprises, il faut réindustrialiser le pays en ayant une stratégie forte en matière d'industrie, et c'est France 2030 qui est au coeur de nos priorités. Et puis, il faut avoir une politique commerciale - je suis ministre du commerce extérieur et de la politique commerciale européenne - moins naïve.

Q - De l'attractivité, oui.

R - Il faut arrêter d'accepter des pratiques déloyales d'un certain nombre de nos partenaires commerciaux. Nous étions à Marseille, ce week-end, avec les ministres du commerce de l'Union européenne, pour concrètement changer la politique commerciale européenne. Par exemple, demain, nous n'accepterons plus l'absence de réciprocité dans l'ouverture des marchés publics. Nous avons des pays qui n'ouvrent pas leurs marchés publics aux entreprises européennes, alors que nous ouvrons nos propres marchés publics à ces entreprises venues de ces pays-là. Demain, ce sera fini.

Q - Le donnant-donnant, terminé la naïveté.

R - La réciprocité, terminé la naïveté.

Q - Une dernière question. Agnès Verdier-Molinié qui est la patronne de l'IFRAP, qui est un think tank libéral, qui est tous les vendredis dans La Matinale de CNews, dit qu'il faut plus de milliardaires en France. Est-ce que vous êtes d'accord avec elle ?

R - Il faut des investisseurs qui investissent...

Q - Alors, milliardaires, évidemment des chefs d'entreprise, voilà.

R - Il faut des investisseurs qui investissent dans le capital productif. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles nous avons réformé l'ISF, pour supprimer la part qui était sur les placements dans le capital productif. Nous avons besoin d'investir dans l'entreprise. Et vous avez peut-être vu que BPI vient de lancer un nouveau fonds pour permettre à tous les Français qui ont un peu d'épargne d'investir dans le capital des PME à proximité, avec un fonds dédié à ça. Il faut que les Français investissent dans le capital des entreprises et on veut les inciter à le faire, milliardaires ou pas.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 17 février 2022