Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur l'influence de la diplomatie française, à l'Assemblée nationale le 1er février 2022.

Intervenant(s) :

Circonstance : Débat à l'Assemblée nationale sur la feuille de route de l'influence de la diplomatie française présentée le 14 décembre 2021

Prononcé le 1er février 2022

Texte intégral

Mme la présidente.
L'ordre du jour appelle le débat sur la feuille de route de l'influence de la diplomatie française présentée le 14 décembre 2021.
La conférence des présidents a décidé d'organiser ce débat en deux parties. Dans un premier temps, nous entendrons les orateurs des groupes, puis le Gouvernement. Nous procéderons ensuite à une séquence de questions-réponses.

(...)

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères.
Fin décembre, j'ai eu le plaisir de dévoiler à nos conseillers de coopération et d'action culturelle notre nouvelle feuille de route de l'influence, en présence de certains d'entre vous, notamment M. Herbillon, mais d'autres aussi. C'était un moment décisif de la vie de notre réseau. Je m'en félicite et je me réjouis qu'à l'initiative du groupe Agir ensemble, nous puissions poursuivre ce travail de réflexion dans cet hémicycle.

Je ne vais pas répondre à celles de vos interrogations qui, comme celles exprimées par Alain David il y a un instant, portent sur des sujets d'actualité, d'abord parce que j'ai déjà longuement évoqué ceux-ci lors des questions d'actualité tout à l'heure et dans d'autres réunions, même si j'ai bien noté vos préoccupations, que je partage pour certaines d'entre elles. Je vais me concentrer sur les enjeux de la feuille de route de l'influence, considérant ce débat comme une première étape et un premier aboutissement.

Je remercie tous ceux qui ont lu – parfois avec minutie, comme M. Lecoq, qui a fait référence à des pages précises – et tous ceux qui veulent bien contribuer à renforcer notre feuille de route ; car ce dont nous parlons aujourd'hui en parlant de l'avenir de notre diplomatie culturelle et d'influence, c'est bien de l'avenir de notre diplomatie elle-même. Elle en est en effet un pilier essentiel, tout autant que notre diplomatie du développement solidaire, dont nous avons débattu ici il y a un an, lors de l'examen du projet de loi, et qui contribue aussi à notre influence. Je trouve qu'on ne le dit pas assez.

M. Michel Herbillon.
C'est vrai.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
On ne le dit pas assez, notamment, sur les enjeux européens, la force européenne dans le domaine du développement dont nous sommes les acteurs principaux. Songez que l'Europe représente 60 % de l'aide publique au développement au niveau mondial, si on additionne les actions des différents États et de l'Union européenne. Nous ne mettons pas suffisamment en valeur cette force, ces enjeux qui ne correspondent pas à nos engagements financiers de premier plan.

Je souhaite faire valoir au cours de la présidence française de l'Union européenne ce que fait l'équipe Europe dans le domaine du développement et indirectement dans le domaine de l'influence, et que l'on puisse se dire : nous sommes une force et nous devons pouvoir bénéficier des retombées diverses, y compris des retombées politiques et de développement. En Afrique, en particulier, l'Europe met beaucoup plus d'argent et de manière beaucoup plus saine, plus sereine et plus déontologique que d'autres, mais elle ne sait pas le dire. Sous la présidence française, nous allons essayer d'agir en ce sens.

M. Michel Herbillon.
Bonne idée !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Alors que certains voient encore dans la diplomatie d'influence une espèce de violon d'Ingres pour ambassadeurs en quête de supplément d'âme – j'ai pu constater que ce n'était pas votre perception –, la diplomatie culturelle et d'influence est en réalité un levier de puissance à part entière.

C'est d'abord un levier de puissance de la vie internationale au sens où elle donne de la profondeur aux liens politiques que nous tissons avec nos partenaires. Dans certains cas, il est même frappant de voir qu'elle précède la constitution de liens politiques et qu'elle subsiste jusque dans les moments où ceux-ci ne sont plus tenables.

Nous pouvons le constater en Afghanistan, où nous étions présents avant même de reconnaître ce pays et d'entretenir des relations diplomatiques avec lui, grâce aux archéologues français dépêchés sur place il y a un siècle. Aujourd'hui, nous accueillons sur notre sol les archéologues afghans que des générations d'archéologues français ont formés au cours de ces années. Cela montre bien ce que la diplomatie d'influence représente comme levier de puissance.

Notre diplomatie d'influence est également un levier de puissance dans la compétition économique mondiale, au sens où elle sert l'attractivité touristique. Elle sert aussi la projection à l'international de nos industries culturelles et créatives, qui représentent plus d'un million d'emplois en France, font partie des secteurs les plus dynamiques à l'export et ont un rôle majeur à jouer pour aider à la relance internationale des filières culturelles françaises et francophones. Je pense à la coopération avec l'Inde dans le domaine du cinéma ; je pense aux séries françaises et à la consécration de Dix pour cent aux Emmy Awards de novembre dernier ; je pense au Gaming Summit Indonesia du 2 novembre 2021, première rencontre professionnelle franco-indonésienne pour les jeux vidéo en ligne. Tout cela permet à la fois de l'échange, de la compréhension, de l'influence, mais aussi de l'activité économique sur notre propre territoire.

Surtout, la diplomatie culturelle et d'influence est un levier de puissance dans les nouvelles batailles de modèles et de valeurs, au sens où elle nous donne des outils concrets pour construire, avec nos partenaires du monde entier, une réponse humaniste aux grands défis environnementaux, technologiques et géopolitiques du XXIe siècle. Je ne pourrais pas mieux dire que ce qu'a dit tout à l'heure le président Bourlanges, n'ayant pas son talent oratoire, sur le fait que la diplomatie d'influence doit contribuer à la fabrication d'un modèle fondé sur l'échange.

J'ajoute, puisque beaucoup d'entre vous ont évoqué le soft power et le hard power , ce que j'ai déjà dit à plusieurs reprises : à mon sens, cette distinction n'a plus beaucoup de sens aujourd'hui. Nous vivons dans un monde où la brutalisation et la déstabilisation se déploient de plus en plus en suivant les voies de l'hybridité stratégique et opérationnelle ; où des manipulations de l'information en ligne ont servi récemment à orchestrer des manifestations hostiles à notre pays et à ses intérêts ; un monde où les ruines de la cité antique de Palmyre ont servi aux mises en scène macabres de Daech avant de subir leur folie destructrice ; un monde où alors que les mercenaires de la société Wagner prenaient pied en Centrafrique, un long métrage à grand spectacle diffusé dans un stade de Bangui glorifiait cet engagement ; un monde où des séries télévisées pseudo-historiques initiées par la Turquie et le régime que représente M. Erdogan accompagnent le déploiement de stratégies révisionnistes qui déstabilisent des régions entières ; un monde où certaines puissances investissent massivement dans des universités étrangères pour y faire taire toute forme de critique à leur encontre.

Il est donc clair à mes yeux que le soft power dans un tel monde est souvent du hard power qui ne dit pas son nom – M. Christophe Naegelen l'a rappelé tout à l'heure –, dans la mesure où aucun domaine n'échappe désormais à la compétition stratégique. Pour le dire autrement, le champ de l'influence constitue un nouvel espace contesté, au même titre que les océans ou le domaine spatial : dans cet espace de rivalité, nos compétiteurs sont prêts à engager des moyens considérables pour prendre le dessus – à titre d'illustration, je vous rappelle que, depuis 2017, l'agence de presse chinoise Xinhua a ouvert pas moins de vingt bureaux en Afrique ! Nous ne pouvons être exclus de cet espace d'importance stratégique, sous peine de devoir renoncer à peser dans la mondialisation. C'est pourquoi, dès 2017, j'ai fait du renforcement de notre outil d'influence une priorité de l'action de mon ministère.

Une priorité budgétaire d'abord : je vous remercie de m'avoir soutenu dans ce combat jusqu'au projet de loi de finances pour 2022 qui consacre, après la stabilisation des dernières années, une augmentation significative des moyens alloués à notre réseau culturel et de coopération – même je ne suis pas d'accord avec certains des propos tenus par M. Jean-Hugues Ratenon, je le remercie d'avoir rappelé que j'avais mis fin à l'hémorragie des ressources humaines au Quai d'Orsay.

Une priorité face à la crise sanitaire, ensuite : nous avons mobilisé énormément de moyens pour garantir la poursuite de l'activité du réseau scolaire français à l'étranger. Nous avons été l'un des seuls pays à le faire parce que nous disposons du premier réseau scolaire au monde et que des engagements financiers très significatifs ont été pris pour le maintenir.

M. Pieyre-Alexandre Anglade.
C'est vrai.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Une priorité de la présidence française du Conseil de l'Union européenne, enfin, qui permettra à la France, en raison de ses responsabilités, de donner les impulsions nécessaires en la matière. C'est dans ce cadre que j'ai ouvert hier au Louvre – je pourrais, monsieur Lecoq, vous donner des explications si ce n'est pas clair –, aux côtés de la ministre de la culture, la deuxième conférence des donateurs de l'ALIPH. L'objectif est de réhabiliter des sites qui ont été détruits par des attentats – tels que celui de Mossoul –, grâce aux financements que nous collectons. Cette initiative française menée par le Quai d'Orsay, que j'assume complètement, vise à permettre aux habitants de ces régions de retrouver leurs repères, leur histoire et leur culture : cette tâche est noble.

Notre outil d'influence doit constituer également une priorité de longue durée pour le Quai d'Orsay : c'est tout le sens de la feuille de route de l'influence que vous avez évoquée les uns et les autres. Elle s'appuie sur une série de constats, qui font ressortir les atouts et les défis du dispositif d'influence français et qui appellent une modernisation de nos méthodes. La France occupe une place singulière et reconnue dans la géopolitique mondiale de l'influence – plusieurs d'entre vous l'ont souligné –, et nous devons moderniser notre action.

Même si ce travail est engagé depuis 2017, nous devrons, dans les années à venir, faire émerger les prochaines générations de francophiles en allant au-devant de nouveaux publics et en projetant l'excellence universitaire française dans les pays d'Afrique – j'ai souhaité donner cette impulsion –, notamment au Sénégal avec le campus universitaire franco-sénégalais, en Côte d'Ivoire avec le hub franco-ivoirien ou encore à Maurice où des dispositifs proches sont déployés. Nous devons projeter l'excellence française en Afrique non seulement pour accroître notre attractivité vis-à-vis des jeunes africains mais également pour faire en sorte que la formation s'adresse aux Européens qui étudieraient au sein de l'université franco-sénégalaise que nous avons créée. Une initiative en ce sens est souhaitable.

Dans le même ordre d'idées, il nous faut repenser nos pratiques en profondeur, comme nous l'avons fait en lançant il y a quelques mois une villa française d'un genre nouveau : la villa Albertine qui – si vous m'autorisez une métaphore en ces temps de covid-19 – a complètement déconfiné le concept même de résidence, en se projetant sur l'ensemble du territoire des États-Unis à partir de dix lieux différents, dans une logique " hors les murs " qui conduit nos artistes et nos intellectuels au coeur de la société américaine.

Nous devons aussi tirer tous les enseignements de la crise pandémique et enrichir notre offre numérique, tant dans les domaines culturel qu'éducatif. Nous y travaillons, en lien avec l'Institut français de Paris qui est l'opérateur-pivot de notre diplomatie d'influence.

Pour accroître la force de frappe française sur le terrain, nous devons renforcer l'unité et la coordination de " l'équipe France " de l'influence, en fédérant ses différents acteurs : je pense notamment – je sais qu'Alain David est très sensible à ce sujet – à l'intégration de CFI, l'agence française de développement médias, au groupe France Médias Monde – cette intégration essentielle a été opérée il y a peu de temps – pour donner une force supplémentaire à sa dynamique.

Enfin, dans un contexte si concurrentiel et si compétitif, l'influence ne s'improvise pas : c'est pourquoi il nous faut, au sein du Quai d'Orsay, améliorer la formation aux métiers de l'influence, aussi bien pour constituer une vraie filière des " diplomates d'influence " que pour faire de ce concept un réflexe pour l'ensemble de nos agents. Ce sera l'une des missions de la nouvelle école diplomatique et consulaire que j'inaugurerai dans quelques semaines et qui permettra de renforcer considérablement les modules de formation initiale et continue destinés à tous les agents du Quai d'Orsay sur les sujets européens et internationaux.

Au-delà de ces constats et de ces impératifs de méthode, notre feuille de route fixe des orientations stratégiques. Afin d'affirmer l'indispensable présence de la France dans le débat d'idées international, nous devons peser davantage sur la définition des nouvelles normes juridiques grâce à une politique active d'influence par le droit, qui me paraît un enjeu considérable pour les années à venir : le droit devient lui aussi un objet de compétition stratégique voire d'instrumentalisation à des fins politiques. (Mme Anne Genetet applaudit.) Nous devons tirer les dividendes politiques de nos engagements financiers dans les organisations internationales, pour faire valoir le droit et faire en sorte que les normes internationales répondent à notre conception de l'humanisme et des droits fondamentaux de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

Il faut aussi que nous poursuivions la valorisation de notre expertise culturelle et muséale – j'ai présidé hier matin avec Roselyne Bachelot le comité de suivi du projet d'Al-Ula en Arabie saoudite où devrait s'implanter le centre Pompidou – cette expérience très forte nous donne l'occasion de valoriser notre propre expertise – et, dans le même ordre d'idées, il nous faut soutenir à l'export nos industries culturelles et créatives dont j'ai déjà souligné l'importance.

Sans revenir en détail sur chacune des orientations de la feuille de route dont vous avez pris connaissance, je voudrais évoquer quelques priorités supplémentaires : d'abord, la mise en place d'un enseignement d'excellence du français au service du plurilinguisme et de la jeunesse passe par le développement de l'enseignement français à l'étranger. Le doublement d'ici à 2030 des effectifs des écoles françaises à l'étranger reste notre objectif malgré la pandémie : après un léger recul des effectifs à la rentrée 2020, le nombre d'élèves accueillis est reparti à la hausse à la rentrée 2021, si bien que, depuis 2017, nous avons gagné 30 000 élèves supplémentaires – malgré la crise sanitaire, je le répète. Treize nouveaux établissements viennent par ailleurs de rejoindre notre réseau, ce qui est très encourageant. Ainsi, 552 établissements accueillent désormais 380 000 élèves répartis dans 138 pays ! La France dispose dans ce domaine du premier réseau mondial, ce dont nous pouvons être fiers.

J'ai évoqué précédemment l'enseignement supérieur et la recherche scientifique : lors du forum ministériel de l'Indopacifique que nous organiserons le 22 février prochain dans le cadre de la présidence française de l'Union européenne, nous aurons l'occasion d'accroître notre action dans ce domaine et dans cette zone géographique.

Un mot, enfin, sur la question cruciale de l'information qui est l'enjeu de batailles très intenses. Nous ne défendons pas, dans celles-ci, ce qui serait une ligne officielle de la France, comme le font certaines puissances qui s'appuient sur des organes de propagande au mépris de la liberté de la presse et de l'indépendance des journalistes, qui doivent être au coeur de tout État de droit, mais des principes et des exigences : la fiabilité d'une information dûment vérifiée et le pluralisme des médias. Dans cette perspective, l'audiovisuel extérieur revêt une dimension stratégique. C'est pourquoi, à ma demande, France Médias Monde renforcera son offre dans la zone arabophone et en langues africaines, car l'audience élevée des médias français montre que cette formule répond à un besoin dans le paysage international.

C'est pourquoi nous sommes engagés dans le partenariat " information et démocratie " pour mettre les outils du nouveau multilatéralisme au service du combat contre les manipulations de l'information – M. Rodrigue Kokouendo l'a rappelé. M. Sébastien Nadot, qui n'est plus présent, aurait pu bénéficier des propos de son collègue, mais peut-être s'est-il égaré puisque le sujet de son intervention portait sur l'égarement. Nous agissons aussi en faveur de la formation des journalistes, à travers des projets engagés par CFI, et nous soutenons les médias indépendants, par exemple ceux qui sont menacés par le pouvoir biélorusse. C'est dans le même état d'esprit que nous avons exfiltré de Kaboul et accueilli en France des journalistes afghans en danger.

Avant de conclure, je veux rendre hommage à celles et ceux qui font vivre le réseau culturel et d'influence français au quotidien et à qui il revient désormais de faire vivre au plus près des réalités et des opportunités de terrain notre nouvelle feuille de route : les conseillers d'action culturelle et de coopération ; les équipes des 830 alliances françaises à travers le monde ; les équipes des 125 instituts français pour lesquels je connais votre attachement, comme vous l'avez démontré en insérant dans la proposition de loi modifiant la loi organique relative aux lois de finances une disposition qui sécurise juridiquement ces instituts en leur qualité d'établissements à autonomie financière – mes prédécesseurs et moi-même nous sommes battus depuis très longtemps à ce sujet et cet amendement parlementaire a permis d'avancer en ce sens ; les professeurs et l'ensemble des personnels de l'enseignement français à l'étranger exerçant au sein de 552 établissements ; les 4 millions de Français à l'étranger, enfin, qui constituent aussi des ambassadeurs et qui relaient l'influence française, comme l'a rappelé M. M'jid El Guerrab.

Ils ont tous fait preuve durant la crise pandémique d'un grand sens du service public et d'une inventivité admirable, grâce auxquels nous avons pu maintenir les liens inestimables qui nous unissent aux publics de nos établissements culturels et éducatifs. Ensemble, je veux que nous les remerciions de porter si haut une certaine idée de la culture, généreuse, ouverte, brillante et vibrante qui fait honneur à notre pays et qui nous permet d'être en première ligne dans les nouvelles batailles de l'influence. Je veux également vous remercier, mesdames et messieurs les députés, pour votre rôle dans la diplomatie culturelle. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, LR, Dem et Agir ens.)

Mme la présidente.
Nous en venons aux questions. Je vous rappelle que la durée des questions, ainsi que celle des réponses, est limitée à deux minutes, sans droit de réplique.
La parole est à M. M'jid El Guerrab.

M. M'jid El Guerrab (Agir ens).
Le 5 janvier dernier, la commission des affaires étrangères a adopté l'avis relatif au projet de contrat d'objectifs et de moyens (COM) entre l'État et l'Agence pour l'enseignement du français à l'étranger (AEFE) pour la période 2021-2023, présenté par notre collègue Frédéric Petit. Articulé autour de dix objectifs stratégiques, le COM est mis au service de la croissance d'un réseau qui est l'un des fleurons de la diplomatie culturelle de la France et l'un de ses principaux atouts en matière d'influence, et qui se trouve donc au coeur de la feuille de route de l'influence.

Ainsi, entre 2010 et 2020, le nombre d'élèves – vous l'avez rappelé – a augmenté de plus de 30 % et le nombre d'établissements a progressé de 470 à 535. On dénombre actuellement 552 établissements homologués par le ministère de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, dont 68 établissements en gestion directe, 163 établissements conventionnés et 321 établissements partenaires, qui scolarisent au total 375 000 élèves.

Dans son discours du 20 mars 2018 à l'Institut de France, consacré à l'ambition pour la langue française et le plurilinguisme, le Président de la République a annoncé l'objectif de doubler les effectifs de l'enseignement français à l'étranger, c'est-à-dire d'accueillir 700 000 élèves d'ici à 2030. Cette ambition pose inévitablement la question du financement des nouveaux projets immobiliers, qui ne doit pas reposer sur les seuls parents d'élèves. Or l'AEFE ne peut recourir qu'aux avances de courte durée de l'Agence France Trésor. Aussi, je souhaite vous interroger, monsieur le ministre, sur les possibilités offertes à l'AEFE et à notre beau réseau de faire appel à des financements innovants, au mécénat ou à tout autre financement privé, afin que cette institution inscrive sa gouvernance et, plus largement, la francophonie, dans un cadre de gestion moderne et concurrentiel.

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Ayant déjà évoqué cette question dans mon propos liminaire, je ne reviendrai pas sur la progression significative de l'enseignement du français à l'étranger. Les engagements que le Président de la République a pris dans son discours à l'Institut de France sont maintenus, l'objectif étant de doubler le nombre d'élèves à l'horizon de 2030. Le démarrage ayant toutefois été compliqué par la pandémie, nous n'avons pu accueillir que 30 000 élèves supplémentaires – progression qui reste néanmoins significative.

Cette évolution indispensable nécessite plusieurs conditions, que nous voulons réunir de manière vigoureuse.

Tout d'abord, il faut soutenir la formation des enseignants. Aussi entendons-nous créer des instituts régionaux de formation, en application de la proposition de loi de la sénatrice Samantha Cazebonne, visant à faire évoluer la gouvernance de l'AEFE ; ils contribueront à renforcer les capacités de formation des enseignants.

Ensuite, les projets immobiliers doivent s'appuyer sur un dispositif financier offrant des garanties et permettant de contracter des emprunts lorsque des bâtiments neufs doivent être construits. Un nouveau mécanisme a été adopté en ce sens dans le cadre de la loi de finances pour 2021 : l'objectif est de sécuriser le mécanisme sur le plan juridique et de le moderniser, en octroyant une garantie d'État directement aux projets immobiliers. Cela devrait permettre de réunir les moyens financiers nécessaires pour accompagner les acteurs souhaitant lancer un projet immobilier. Par ailleurs, nous avons rendu plus agile l'appréciation des normes minimales à l'aune desquelles un établissement est reconnu par le dispositif français. Cette évolution non négligeable permettra d'agir positivement.

Enfin, nous avons mobilisé les ambassadeurs et l'ensemble de nos services pour recruter de nouveaux élèves, dont je précise qu'ils ne sont pas uniquement français. La force de notre réseau est d'accueillir non seulement les enfants de nos ressortissants, mais aussi des jeunes d'autres nationalités. La nouvelle dynamique que nous avons lancée doit être renforcée.

Mme la présidente.
La parole est à M. Christophe Naegelen.

M. Christophe Naegelen (UDI-I).
Si notre diplomatie est politique, culturelle et militaire, elle est aussi économique. Elle est certes une affaire de réseau et de rayonnement, mais elle est aussi qualifiée par des objectifs, des chiffres et des résultats. Au début du quinquennat a été fixé l'objectif de 200 000 entreprises exportatrices, qui semblait atteignable : l'Allemagne en possède 300 000 et l'Italie 220 000. Or nous ne comptons que 140 000 entreprises exportatrices. En outre, la balance commerciale de la France s'est dégradée : le déficit cumulé sur douze mois en 2021 s'élève à 77,6 milliards d'euros, soit 2,6 milliards de plus que le déficit annuel record de 2011. Je prendrai l'exemple de la filière textile, dont on sait combien elle est importante pour les Vosges : forte de 30 000 emplois dans les années 1970, elle n'en compte plus que 3 000, principalement en raison de l'ouverture du marché et de la concurrence de pays à faibles coûts de production. Grâce aux efforts des professionnels et à la qualité de ses produits, elle a toutefois de beaux jours devant elle. Néanmoins, étant insuffisamment accompagnée par l'État dans son développement international, son solde commercial s'est dégradé de 12,7 milliards d'euros entre 2000 et 2018, et ses exportations ont stagné.

Comme de nombreux autres secteurs – je ne pourrai tous les citer –, le textile emporte des enjeux de souveraineté, condition essentielle d'une diplomatie crédible et d'un État influent. Monsieur le ministre, l'objectif de 200 000 entreprises exportatrices d'ici à la fin du quinquennat est-il maintenu ? Quelle politique voulez-vous mener pour accompagner davantage les très petites entreprises (TPE) et les petites et moyennes entreprises (PME) exportatrices afin de redresser notre balance commerciale, sans se concentrer uniquement sur les grands groupes ?

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Il me sera difficile de répondre en deux minutes à cette question majeure. Certes, notre déficit commercial sur les biens s'accroît – vous l'avez rappelé –, mais il faut préciser que nous traversons une période de redémarrage de la demande intérieure et, par conséquent, des importations. En outre, l'aéronautique, qui était un secteur phare à l'export, est très affectée par la crise. Nous pâtissons de surcroît du renchérissement des matières premières, notamment énergétiques. Si le déficit commercial s'est accru au moment de la reprise, rappelons qu'il s'était creusé considérablement en 2017, du fait de la baisse de compétitivité et de la désindustrialisation du pays, et que nous l'avons redressé jusqu'en 2019, moment auquel la crise a éclaté, entraînant les difficultés que vous connaissez.

Dès 2018, j'ai actionné les leviers essentiels pour que les PME et les entreprises de taille intermédiaire (ETI) développent leur activité exportatrice. Jusqu'alors, on avait trop souvent considéré que seuls les très grands groupes pouvaient jouer un rôle à l'export – tel n'est pas notre avis. Aussi avons-nous pris des mesures permettant aux régions de jouer tout leur rôle auprès de Business France pour lancer une dynamique positive d'exportation – c'est ce qu'on appelle la Team France Export, qui a déjà produit des résultats : le nombre d'entreprises exportatrices n'a jamais été aussi élevé ; il est passé de 120 000 en 2017 à 136 000 en 2021, pendant la crise pandémique. Ce mouvement se poursuit grâce à la dynamique nouvelle que nous avons instaurée avec les régions.

Par ailleurs, la France est devenue le pays d'Europe le plus attractif pour les investissements directs étrangers. Son attractivité économique s'est renforcée chaque année depuis trois ans. Il reste néanmoins des efforts à accomplir, notamment pour que les PME et les ETI prennent conscience de leur capacité à exporter : il faut développer la culture de l'exportation, qui reste insuffisante en France.

Mme la présidente.
La parole est à M. François-Michel Lambert.

M. François-Michel Lambert (LT).
Ma question porte sur la Caraïbe, en particulier sur l'île de Cuba, qui commémorera dans deux jours les soixante ans de l'embargo qu'elle subit de la part des États-Unis, et que l'administration du président Trump a aggravé avec pas moins de 243 mesures – soit une mesure tous les trois jours. J'ai une pensée particulière pour le peuple de Cuba, qui souffre.

Cuba, c'est aussi un pays qui avance, notamment dans le domaine médical : il a développé plusieurs vaccins contre le covid – Abdala, Soberana et le fameux Mambisa qui sera bientôt disponible et qui pourra être dispensé par voie nasale.

Cuba, c'est aussi un pays solide en matière de droits – en témoignent sa récente réforme constitutionnelle et sa forte protection de l'environnement. À mon initiative, en tant que président du groupe d'amitié France-Cuba, un colloque s'est tenu hier à l'Assemblée nationale, rassemblant des Français et des Cubains de très haut niveau, pour lancer une coopération dans le droit de l'environnement. Nous avons lancé l'initiative d'une loi modèle pour la protection de l'environnement dans la Grande Caraïbe, qui sera reprise par l'Organisation pour l'harmonisation du droit des affaires dans la Caraïbe (OHADAC). Cette loi modèle doit être coconstruite avec les pays hispanophones – notamment Cuba –, anglophones et francophones pour répondre fidèlement aux aspirations de tous les pays de la Grande Caraïbe. Comme vous l'avez dit il y a quelques instants, monsieur le ministre, la diplomatie doit se saisir de toutes les pistes d'évolution qu'offre le droit. Or, qu'y a-t-il de plus important pour l'humanité que de hisser tous les pays au même niveau en matière de protection de l'environnement face aux risques que nous font encourir des modèles économiques capitalistiques faisant fi des particularités et des fragilités locales de certains territoires ?

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Je ne sais pas exactement quelle est la question qui m'est posée…

M. Pierre Cordier.
M. Le Drian sait répondre aux questions qu'on ne lui pose pas !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
…mais je vous répondrai au sujet de Cuba, pays auquel j'ai senti que vous portiez un intérêt particulier, monsieur Lambert. Je m'y suis d'ailleurs rendu en tant que ministre des affaires étrangères – il est important de le souligner –, et j'ai eu des échanges approfondis avec les autorités cubaines. La France a noué avec Cuba un partenariat renforcé, qui s'appuie en particulier sur le fonds de contrevaleur franco-cubain, d'un montant de 217 millions d'euros – ce n'est pas négligeable, et cela permet d'agir. Nous entretenons en outre une relation spécifique avec Cuba, puisque l'AFD y a ouvert une mission. Elle devient, de fait, la première banque de développement d'un pays membre de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à intervenir dans l'île. Elle accompagne Cuba dans sa croissance verte et solidaire, reposant sur une trajectoire bas-carbone.

Cuba est d'ailleurs un acteur important de l'accord de Paris : en publiant dès septembre 2020 sa nouvelle contribution nationale, le pays s'est placé à l'avant-garde de l'ambition climatique internationale ; il joue un rôle leader dans la région des Caraïbes, que nous accompagnons. Nous voulons en particulier agir en coopération avec Cuba et les pays de la zone caraïbe dans la lutte contre la déforestation. Cela pourrait constituer un projet pour l'Alliance pour la préservation des forêts tropicales et humides, lancée par le Président de la République lors du G7 à Biarritz, qui rassemble trente-deux États, mais aucun des Caraïbes. Nous pourrions donc élargir le champ d'action à cette occasion. Comme vous le savez – vous y avez fait allusion, je crois, à la fin de votre propos –, nous organisons des coalitions avec des pays qui partagent les mêmes objectifs. Dans le domaine climatique singulièrement, nous avons lancé avec le Costa Rica une initiative ambitieuse en matière de biodiversité ; une ouverture à Cuba serait tout à fait opportune.

Citons un autre domaine de coopération dans la région des Caraïbes : la lutte contre les sargasses, espèce envahissante qui touche non seulement les côtes de la Guadeloupe, mais aussi de l'ensemble des pays de la zone. Nous voulons agir avec détermination dans ce domaine, avec le soutien de l'Union européenne.

Mme la présidente.
La parole est à M. Jean-Hugues Ratenon.

M. Jean-Hugues Ratenon (FI).
Quels que soient nos désaccords sur les orientations de l'action extérieure de la France, nous nous retrouverons certainement pour dire qu'une politique d'influence implique d'avoir les moyens humains et matériels nécessaires. Comme je l'ai déjà observé, le bilan de l'influence française dressé par la feuille de route est miraculeux, sachant que les effectifs du ministère des affaires étrangères ont subi une coupe de 53 % en trente ans, et que son budget pour 2022 n'atteint même pas celui de 2017.

Vous dites avoir mis fin à l'hémorragie, monsieur le ministre, mais vous n'avez pas su bloquer la destruction programmée du savoir-faire diplomatique qu'implique la réforme voulue par Emmanuel Macron, au prétexte d'ouvrir la haute fonction publique. Cette réforme prévoit la disparition du corps diplomatique. Pour la justifier, on ressort, ici ou là, les images d'Épinal d'une diplomatie prisonnière de vieilles habitudes sclérosées. C'est ignorer qu'en raison même de la multiplicité de ses missions, le Quai d'Orsay est l'une des administrations les plus diversifiées : 52 % de ses agents et 20 % de son encadrement ne sont pas membres du corps diplomatique. L'ouverture prônée est déjà une réalité.

Bien sûr, il reste des progrès à accomplir. À l'image de toute la haute fonction publique, le recrutement des diplomates manque de diversité sociologique, mais la suppression du corps diplomatique n'améliorera en rien la situation. Les diplomates déplorent une réforme précipitée, qui fait fi des qualités requises pour réussir les concours spécifiques au ministère des affaires étrangères : l'excellence linguistique et la connaissance profonde de certaines zones géographiques. La réforme risque de détruire le métier de diplomate, fruit d'une longue histoire et d'un savoir-faire toujours renouvelé. Comptez-vous convaincre vos collègues du Gouvernement et le Président de la République d'arrêter cette réforme avant qu'il ne soit trop tard ? C'est en tout cas ce que nous ferions si nous arrivions au pouvoir.

M. Pierre Cordier.
Ça, c'est une condition !

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Vous appelez mon attention sur la réforme du corps diplomatique. À l'automne 2019, j'ai engagé, en faveur de l'ensemble du personnel, une réforme des ressources humaines conduite selon trois principes. Le premier est l'ouverture, afin d'enrichir notre expérience en accueillant les compétences dont nous aurons besoin. Deuxièmement, la formation sera renforcée pour maintenir les savoirs et en acquérir de nouveaux. En effet, la diplomatie est un métier – j'ai déjà évoqué l'école diplomatique et consulaire que j'ai créée. Enfin, il s'agit de dynamiser et de fluidifier les carrières pour offrir à chacun davantage de perspectives d'évolution professionnelle.

Bien entendu, j'ai veillé à articuler ces priorités avec la réforme de la haute fonction publique souhaitée par le Président de la République. Je lui ai demandé, ainsi qu'au Premier ministre, des garanties, que j'ai obtenues, en vue de préserver les compétences et les métiers des diplomates. Contrairement à ce qui a été annoncé, le concours dit d'Orient est maintenu ; il restera une voie d'accès directe et spécifique au Quai d'Orsay. Ensuite, les agents qui ont rejoint ce dernier en tant que secrétaires des affaires étrangères seront assurés de la revalorisation de leur parcours et de leur carrière, ce qui constituera un rouage essentiel au bon fonctionnement du ministère. Les conseillers des affaires étrangères et les ministres plénipotentiaires qui choisiront de ne pas devenir administrateurs de l'État ne seront pas pénalisés et pourront poursuivre leur carrière dans des conditions au moins comparables à celles qui prévalent aujourd'hui. Enfin, quels que soient leur statut et le concours qu'ils ont passé, les agents qui ont choisi la diplomatie seront assurés de pouvoir poursuivre leur carrière au Quai d'Orsay.

J'ai donc fait avancer le dossier dans ces quatre domaines. Nous préparons les textes idoines à accompagner la réforme de la haute fonction publique ; ils intégreront très précisément les garanties que j'ai obtenues. Je ne partage pas votre logique, mais vous avez posé une question pertinente, à laquelle j'ai essayé de répondre.

Mme la présidente.
La parole est à M. Jean-Paul Lecoq.

M. Jean-Paul Lecoq (GDR).
Monsieur le ministre, ma question vous surprendra peut-être, mais je n'en ai pas fait secret. La diplomatie s'évalue aussi selon les relations que les dirigeants politiques entretiennent avec ceux des multinationales, surtout quand on place l'économie au centre de sa politique extérieure. Or ces relations sont parfois très étroites.

Ma question concerne l'offre d'achat de la multinationale Mediterranean Shipping Company (MSC) au groupe Bolloré Africa Logistics. Bolloré dispose en Afrique d'un empire logistique – ce point n'est plus à démontrer. MSC va racheter Bolloré Africa Logistics, qui détient des milliards d'euros de concessions portuaires et ferroviaires en Afrique de l'Ouest. Comme Bolloré Africa Logistics est surtout un concessionnaire, on est en droit de se demander ce qu'il vend réellement à MSC. En effet, nous savons ce que sont des concessions : dans beaucoup de contrats, la puissance concédante est propriétaire des biens dont elle concède l'exploitation, par exemple un port ou une ligne ferroviaire.

Ainsi, le contrat relatif à l'exploitation de la ligne ferroviaire reliant Abidjan à Ouagadougou, au Burkina Faso, stipule que le concessionnaire doit gérer et exploiter lui-même le service concédé, conformément à la convention de concession, sous peine de déchéance de celle-ci.

Bolloré vend-il donc des biens concédés ? Il s'agit d'une multinationale française : dans quelle mesure suivez-vous ces sujets ? Vous pourriez me répondre rapidement que cela relève du droit privé et ne vous regarde donc pas. Certes, mais vous pouvez aussi répondre qu'il s'agit d'une multinationale française, qui exerce une importante responsabilité en Afrique, en matière de logistique ainsi que pour les liens qui nous unissent aux pays concernés. Or les forces vives des pays en question se demandent ce qu'il y a à vendre, parce qu'elles considèrent que leurs États sont propriétaires des biens concernés.

Il s'agit donc de répondre à des questions. M. Ahoua Don Mello, ancien ministre ivoirien, incite à les poser et affirme qu'il faut se battre pour que ces concessions ne passent pas d'une multinationale à une autre, mais reviennent aux États.

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Vous avez quelque peu anticipé ma réponse.

M. Jean-Paul Lecoq.
Au bout de cinq ans, je commence à vous connaître !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Moi aussi ! Dans les fonctions que j'occupe, je ne peux pas faire de commentaires sur des négociations entre entreprises privées, encore moins dans le cas que vous évoquez, puisque des procédures judiciaires sont en cours. J'ajoute qu'il s'agit de concessions que des États ont délivrées à des partenaires qu'ils ont choisis en toute souveraineté. Le ministère de l'Europe et des affaires étrangères n'a pas à intervenir dans ce type de négociations.

Toutefois, votre question concerne aussi l'importance des infrastructures de qualité en Afrique, lesquelles seront le grand sujet de demain.

M. Jean-Paul Lecoq.
Il est extraordinaire !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Faute d'infrastructures, moins de 15% des pays africains entretiennent des relations commerciales entre eux ; les projets d'intégration élaborés par la zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAF, dont les États africains ont décidé la réalisation le 1er janvier dernier, ne pourront pas être menés à bien, faute de moyens de commercer à l'intérieur de l'Afrique. Le commerce est possible avec l'extérieur, mais pas à l'intérieur.

Ce point constitue l'un des enjeux du sommet entre l'Union européenne et l'Union africaine (UE-UA), qui aura lieu à Bruxelles dans quelques jours. Il s'agit de mobiliser des financements européens pour construire des infrastructures de qualité en Afrique, et répondre ainsi à une demande forte des Africains. Les besoins sont colossaux : la Banque africaine de développement considère qu'il faudrait 170 milliards de dollars par an pour y satisfaire. C'est un enjeu majeur et votre question m'a offert l'occasion d'évoquer ce défi que nous devons relever avec les Africains.

Mme la présidente.
La parole est à M. Pieyre-Alexandre Anglade.

M. Pieyre-Alexandre Anglade (LaREM).
Nos échanges se déroulent dans le contexte de menaces géopolitiques qui donnent à la France et à l'Europe une responsabilité particulière, face à des puissances autoritaires qui remettent en cause le multilatéralisme. Leur responsabilité doit aussi s'exercer en Syrie, en Ukraine et au Sahel, où les défis sont immenses. Je salue le rôle actif de la diplomatie française, qui se trouve au coeur des efforts de désescalade avec la Russie afin d'éviter un conflit armé à nos portes, en Ukraine. Je salue également l'engagement de notre pays et de nos militaires, à la pointe de la lutte contre le terrorisme, au Sahel encore, afin de protéger la France, les Français et les Européens. Dans le moment que nous traversons, il est important de le rappeler.

Au-delà de ces actions, monsieur le ministre, j'ai la conviction profonde que notre influence dans ce monde incertain dépend aussi de l'action éducative et culturelle. Notre réseau d'enseignement français à l'étranger est un atout majeur pour le rayonnement international de la France. Il s'agit d'un outil indispensable pour promouvoir nos valeurs, à une époque où notre modèle est parfois contesté.

Depuis le début du quinquennat, nous avons fait du renforcement de ce réseau une priorité politique. L'attribution de moyens supplémentaires lui a permis de résister quand la crise sanitaire est arrivée. Soyons clairs : le plan massif de soutien aux établissements, aux familles et à l'AEFE a permis qu'aucun établissement ne cesse son activité.

Pour nombre de nos compatriotes établis à l'étranger, notre réseau d'enseignement est essentiel, parce qu'il permet de maintenir le lien avec la France. Il doit également nous aider à faire vivre le modèle français et européen auquel nous sommes attachés ; il peut contribuer à élaborer le nouvel humanisme du XXIe siècle, qui prenne en considération les bouleversements technologiques, climatiques et géopolitiques qui nous frappent.

Quelles priorités avez-vous définies pour continuer à renforcer ce réseau et doubler les effectifs des lycées français à l'étranger d'ici à 2030 ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
J'ai déjà partiellement répondu à vos interrogations lors de mon intervention initiale et d'une de mes précédentes réponses. Comme vous, j'estime que la dimension éducative de la diplomatie est essentielle pour maintenir notre influence. Il faut veiller à la préserver et oeuvrer à la renforcer. Depuis 2017, soixante établissements supplémentaires ont vu le jour ; comme je l'ai dit, treize nouveaux établissements ont rejoint le réseau depuis 2021, au Liban, en Côte d'Ivoire, en Tunisie et en Égypte.

Ce résultat a été possible parce que nous avons simplifié les procédures d'homologation et soutenu l'accélération de projets d'initiative privée, en diminuant les délais et en allégeant les contraintes. Nous avons assoupli les homologations sans rogner sur la qualité, pour éviter de dégrader la situation. Le résultat de cette action est l'augmentation des effectifs. La crise n'a pas eu d'incidence ; au contraire, on observe une dynamique de croissance, et il nous faut agir vigoureusement pour l'entretenir.

Je le répète, le réseau d'enseignement fonctionne bien, les campagnes d'homologation donnent des résultats, et nous encourageons les initiatives, qu'elles soient publiques ou privées, afin d'accueillir davantage d'étrangers dans nos établissements. Voilà ce qui fait la force de ce réseau, qui contribuera demain à renforcer notre influence.

Mme la présidente.
La parole est à Mme Fiona Lazaar.

Mme Fiona Lazaar (LaREM).
Le monde va mal. Il connaît la pandémie, bien sûr, mais aussi…

M. Fabien Di Filippo.
Un gouvernement incompétent !

Mme Fiona Lazaar.
…une escalade de violences et de menaces, qui agite les quatre coins du monde et qui doit nous alarmer et nous mobiliser. La France est un grand pays diplomatique, qui possède de nombreux atouts, construits au fil de l'histoire. Militaires, diplomatiques et culturels, ils garantissent la défense de nos intérêts et du modèle français et européen, dans le contexte incertain et tendu que nous connaissons.

Alors que nos valeurs de progrès et de liberté, la défense de l'État de droit et le respect des individus sont remis en cause, son histoire, son prestige et sa puissance donnent à la France le devoir de jouer un rôle de premier plan pour défendre et promouvoir ses valeurs.

À cet égard, l'élaboration de la première feuille de route de l'influence de la diplomatie française me réjouit tout particulièrement. La montée des tensions qui mobilise nos chancelleries ne doit pas nous faire perdre de vue les enjeux essentiels, qui risquent de passer au second plan. Je pense à la lutte contre les inégalités et à la défense des droits fondamentaux, partout dans le monde. À titre d'illustration, au moment où nous pouvons nous réjouir d'importants progrès en matière de droits des femmes dans notre pays, ceux-ci sont plus fragiles que jamais dans le monde. Par endroits même, ils reculent sévèrement ; je pense aux femmes afghanes, aux femmes ouïghoures et aux jeunes filles de tant de pays qui n'ont pas accès à l'éducation ni à la santé.

Dans ce domaine, je salue l'effort continu de la France, lors de la présidence française du G7 en 2019 et du forum Génération égalité en 2021, avec l'augmentation de l'aide au développement et le lancement du fonds de soutien aux organisations féministes du sud. Il faut persévérer. Quels sont les projets pour renforcer l'agenda en matière d'égalité entre les femmes et les hommes ?

En cette période de pandémie qui fragilise les droits les plus fondamentaux, notamment l'accès aux soins, je souhaite vous entendre plus particulièrement sur l'engagement de la France dans le programme Covax, qui vise à permettre un accès à la vaccination contre le covid. Il se situe dans le prolongement de l'initiative française ACT-A, qui a suscité, dès avril 2020, une collaboration mondiale destinée à assurer un accès équitable aux outils de lutte contre la pandémie. Quels résultats avons-nous obtenus, et quelles sont nos ambitions pour les prochaines semaines et les prochains mois ? (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Le programme Covax est le résultat d'une initiative française. Nous y avons contribué à hauteur de 200 millions d'euros, sur un total de 1 milliard. Ce dispositif vise à acheter et à distribuer des doses de vaccin dans les pays les plus en difficulté. Grâce à Covax, 700 millions de doses ont été distribuées dans le monde entier. C'est donc un vrai succès, que nous ne mettons peut-être pas suffisamment en valeur. Les pays où le dispositif a fonctionné reconnaissent le rôle que la France a joué, grâce à l'initiative que le président Macron a prise dès le début de la pandémie.

D'autre part, sur la question que vous posez concernant les femmes, nous constatons que les acquis des décennies précédentes sont désormais menacés par une contre-offensive conservatrice, qui cible leurs droits – droit à l'avortement, à la contraception, à l'éducation sexuelle, à l'accès aux soins. Il nous faut donc faire progresser ces droits et nous battre contre l'érosion de principes jusqu'à présent partagés. À court terme, alors que nous présidons l'Union européenne, nous nous efforçons de promouvoir son adhésion à la convention d'Istanbul et nous espérons atteindre cet objectif.

Nous allons également lancer le débat sur la reconnaissance du droit à l'avortement dans la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, comme cela a été annoncé par le Président de la République à Strasbourg il y a quelques jours. Nous soutenons aussi l'initiative de la Commission sur les violences de genre, qui vise à doter les États membres des outils nécessaires pour la prévention des violences, la protection des victimes et l'application de sanctions efficaces contre les auteurs. Enfin, comme vous le savez, nous allons essayer d'aboutir à un accord – nous devrions y parvenir – sur la directive sur la transparence salariale entre les femmes et les hommes et sur les quotas dans les conseils d'administration.

Dernier point, puisque vous avez rappelé l'importance du forum Génération égalité, la France a été à la tête de ce mouvement et continuera à jouer son rôle de leader, y compris dans l'organisation de nouvelles manifestations, en partenariat avec le Mexique qui était à l'initiative, avec nous, de ce grand rassemblement.

Mme la présidente.
La parole est à M. Mansour Kamardine.

M. Mansour Kamardine (LR).
À l'occasion du débat de ce jour sur la feuille de route de l'influence de la diplomatie française, nous ne pouvons que constater une inquiétante contestation de notre action en Afrique subsaharienne, en particulier au Sahel, comme en atteste l'annonce, hier, du renvoi brutal de notre ambassadeur au Mali. Pourtant, dans les dix lignes de force de la feuille de route, l'Afrique subsaharienne est clairement affichée comme une zone de priorité géographique ; la lutte contre les manipulations de l'information est inscrite parmi les six priorités stratégiques.

Notre amicale influence et l'affirmation de la part d'africanité de la France semblent rencontrer une forte adversité parmi les peuples du Sahel, comme en attestent la situation au Mali et les manifestations antifrançaises, notamment au Niger, sur fond de manipulation des informations. Notre diplomatie semble de plus en plus souvent surprise par la réalité des situations dans les pays amis d'Afrique subsaharienne, et impuissante à anticiper : pouvoir centrafricain se tournant vers le mercenariat, putsch au Mali, putsch en Guinée, putsch au Burkina Faso. Monsieur le ministre, la feuille de route définie en 2019 semble rencontrer de grandes difficultés pour porter ses fruits : prenons donc garde à ce qu'elle ne se transforme pas en déroute.

Afin de recouvrer une crédibilité, d'éviter que notre influence ne s'effondre comme un château de cartes et de susciter de nouveaux sentiments d'amitié avec les peuples, je prends la liberté de vous faire des suggestions. Tout d'abord, il est urgent de porter un soin particulier à la constitution d'équipes dans nos postes diplomatiques à même d'établir une synthèse des situations proche des réalités du terrain. Deuxièmement, il est incontournable que la France se mette au diapason des aspirations des peuples d'Afrique subsaharienne : à cet égard, il semble que les opinions locales au Burkina Faso réclament davantage de pouvoir. Pouvez-vous nous préciser les initiatives susceptibles d'être entreprises pour les soutenir dans leur volonté de recouvrer la maîtrise de leur territoire et de reconstruire l'État ?

Monsieur le ministre, selon les enseignements de Nelson Mandela et de Kwame Nkrumah, ce qui se fait dans le peuple sans le peuple se fait contre les peuples. Ne faisons pas pour les peuples, mais aidons-les à réaliser les destins qu'ils se donnent : être au diapason des peuples et les accompagner dans la voie qu'ils choisissent, telle doit être notre feuille de route.

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
J'ai déjà répondu à trois reprises cet après-midi à des questions sur le Mali – le Premier ministre a également répondu à une question –, mais vous n'étiez peut-être pas là : il ne s'agit pas d'un sujet entre le Mali et la France, mais entre le Mali et ses voisins et entre le Mali et la communauté internationale, car c'est le Mali qui s'isole, avec Wagner, son seul soutien dans la région.

D'aucuns disent que le fait que le Mali se comporte de cette manière revient à affaiblir la France : non ! C'est un affaiblissement du Mali,…

M. Pieyre-Alexandre Anglade.
Eh oui !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
…qui s'isole complètement de la communauté internationale. Il n'a personne pour le soutenir. Vous qui connaissez bien l'Afrique, dites-moi qui le soutient aujourd'hui ? (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) Quel chef d'État s'est levé pour dire qu'il soutenait le colonel Goïta ?

Mme Danielle Brulebois.
Aucun !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Personne, parce que tous les pays de la zone se sont mobilisés contre deux choses, à commencer par l'absence de processus démocratique.

Il faudrait tout de même dire publiquement – j'espère que l'ensemble des parlementaires sera d'accord pour le faire – qu'une junte ne saurait, après deux coups d'État, déclarer vouloir rester sept ans au pouvoir sans consultation démocratique : cette junte s'isole, ce n'est pas la France qui perd de l'influence. Ce coup d'État est inacceptable et illégitime. C'est parce que j'ai dit que ce coup d'État était illégitime que la junte a estimé devoir renvoyer notre ambassadeur.

Par ailleurs, l'Union africaine a repris l'ensemble de ces éléments auprès de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), afin de prendre des mesures de blocus. Ils sont donc seuls, et j'espère qu'ils n'auront pas de soutiens en France. L'influence française signifie que l'on aide les pays qui combattent l'évolution actuelle du Mali. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.)

Mme la présidente.
La parole est à M. Pierre Cordier.

M. Pierre Cordier (LR).
Je souhaiterais parler de diplomatie économique. Nous avons eu l'occasion de travailler, en 2018, avec un collègue de la majorité, dans le cadre d'un rapport parlementaire étudiant des pistes pour relancer nos exportations. Nous avons auditionné, avec Denis Masséglia, plusieurs chefs d'entreprise, mais également beaucoup de structures – comme Business France ou Expertise France. Nous avons formulé plusieurs propositions dans ce rapport, qui nous a demandé huit mois de travail. Au vu des chiffres que nous connaissons tous ici, force est de constater que les choses ne s'améliorent pas : le déficit commercial atteint près de 80 milliards d'euros, alors que l'excédent de l'Allemagne s'est élevé à 210 milliards d'euros sur les douze derniers mois.

Les maux de l'économie française sont connus dans ce domaine : les chefs d'entreprise ont beaucoup évoqué à l'époque – mais cela se vérifie encore aujourd'hui – la complexité de nombreuses procédures, notamment pour les petites entreprises, qui, dans nos circonscriptions, veulent exporter mais rencontrent des barrières, souvent administratives et techniques.

Quel est, monsieur le ministre, votre sentiment sur ce chiffre ? Que pensez-vous des propositions que nous avions avancées dans le cadre de ce rapport transpartisan, qui évitait la politique politicienne – mes conceptions ne présentaient pas de différences avec celles de mon collègue de la majorité ? En particulier, quel est votre avis sur l'échec – un de plus – d'Emmanuel Macron à atteindre 200 000 exportateurs dans notre pays, le chiffre dépassant difficilement les 140 000 ?

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Je partage l'esprit conciliant que vous avez évoqué concernant le rapport que vous avez effectué avec M. Masséglia, mais je regrette que vous ayez adopté une posture polémique à la fin de votre question.

M. Pierre Cordier.
Pas du tout, c'était un constat.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Constat pour constat, nous pouvons polémiquer, j'en ai suffisamment l'habitude, mais je n'en ai pas l'intention,…

M. Pierre Cordier.
Moi non plus !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
…car ce débat mérite mieux. Tout d'abord, je suis convaincu…

M. Fabien Di Filippo.
Quand on n'est pas d'accord, c'est incroyable, il ne le supporte pas !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Est-ce que je peux répondre, même brièvement, ou persistez-vous à perturber le débat ?

M. Fabien Di Filippo.
On ne veut pas polémiquer, on veut des réponses factuelles.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
C'est ce que je vais essayer de faire, si vous m'en donnez le temps ! Madame la Présidente, est-ce que je peux répondre ?

M. Fabien Di Filippo.
Faites ce que vous voulez !

Une députée du groupe LaREM.
Mais laissez le ministre parler !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
C'est à la présidente que je m'adresse.

Mme la présidente.
Vous seul avez la parole, monsieur le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Vous souhaitez encore parler ou je peux répondre ?

M. Fabien Di Filippo.
Gagnez autant de temps que vous voulez, si vous ne voulez pas répondre !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Je ferai trois observations majeures, monsieur Cordier. Tout d'abord, l'attractivité ne se décrète pas, elle se construit dans le temps. La diplomatie économique n'est pas uniquement le commerce extérieur, c'est aussi l'attractivité. Or, depuis trois ans, la France est reconnue comme étant le pays le plus attractif, notamment aux yeux des différents acteurs internationaux qui veulent investir en France : lors de la journée Choose France du 17 janvier dernier, vingt et un projets d'investissements, représentant 4 milliards d'euros, ont été identifiés.

En matière de commerce extérieur, la France souffre en revanche – vous avez raison de le souligner –, de handicaps. Le premier est celui de la désindustrialisation lente et progressive de la France, comme l'évoque votre rapport, que j'ai lu lorsque vous l'avez produit, puisque nous avons fait quelques réformes allant dans votre sens : des efforts sont en cours en matière de réindustrialisation, ce qui se ressent aussi sur les métiers de l'exportation.

Deuxièmement, on considérait que seuls les grands groupes avaient la capacité d'exporter et on sous-estimait ou dévalorisait l'action des petites et moyennes entreprises : nous y avons remédié, et il n'y a jamais eu autant d'entreprises exportatrices en France qu'actuellement. C'est dommage que vous ne m'écoutiez pas !

M. Fabien Di Filippo.
Mais je vous écoute !

Mme la présidente.
Monsieur Di Filippo, n'êtes-vous venu que pour cela ?

M. Fabien Di Filippo.
C'est lui qui m'interpelle !

M. Bruno Fuchs.
Vous cherchez le ministre, là !

M. Fabien Di Filippo.
C'est lui qui me cherche !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Cher monsieur, j'ai été député durant quarante-quatre ans…

M. Fabien Di Filippo.
Cela se voit !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
…et j'en ai vu d'autres. Je suis quelque peu irrité par votre comportement. Puis-je continuer à répondre à M. Cordier ?

Mme la présidente.
C'est exaspérant !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Sortez si vous le souhaitez, puisque vous vous apprêtiez à le faire !

M. Fabien Di Filippo.
Le ministre est à côté de ses pompes !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Je m'arrête là ! Au revoir, monsieur Cordier.

Mme la présidente.
La parole est à M. Bruno Fuchs. Le calme était olympien depuis le début de l'après-midi…

M. Fabien Di Filippo.
Le ministre prend des députés à partie !

M. Rodrigue Kokouendo.
C'est vous qui prenez le ministre à partie !

Mme la présidente.
Monsieur Di Filippo, si vous n'avez rien d'autre à ne rien dire, vous pouvez quitter cet hémicycle. Seul M. Fuchs a la parole.

M. Bruno Fuchs (Dem).
Son influence décline, donc il cherche à créer un peu de mouvement. Puis-je m'exprimer ?

M. Fabien Di Filippo.
Quand vous voulez !

M. Bruno Fuchs.
L'influence d'une puissance se mesure entre autres par sa capacité à imposer un référentiel, constitué de sa propre culture et de sa propre langue. Or on observe que la France utilise de plus en plus fréquemment la langue de nos concurrents : en renforçant leur influence, on réduit mécaniquement la nôtre.

Parmi les tendances notables des pratiques françaises, figure une anglicisation croissante. Ainsi, l'initiative multilatérale française en faveur du climat a été baptisée One Planet Summit, tandis que celle intitulée « Make our planet great again » visait à accompagner les investisseurs étrangers dans la transition écologique. Le sommet d'attractivité de la France se nommait Choose France. Le programme de l'AFD pour soutenir les entrepreneurs africains a lui aussi été conçu dans la langue de Shakespeare et s'appelle Choose Africa. Le guichet d'accompagnement à l'export de la France se nomme Team France Export.

Visiblement encouragées par cette anglicisation, les collectivités territoriales s'essayent aussi – curieusement – à l'anglais. Ainsi, la région Grand Est a baptisé son grand plan de relance de l'investissement Business Act, s'adressant ainsi aux acteurs régionaux.

Cette tendance est d'autant plus curieuse et contre-productive que ces anglicismes sont utilisés pour évoquer l'influence française dont nous débattons aujourd'hui. D'après la feuille de route, il y aura 750 millions de locuteurs francophones potentiels en 2050. Comment rendre notre langue attractive si nous-mêmes faisons la promotion de l'anglais ? Le remplacement de la langue française par la langue anglaise est illustré de manière évidente par l'usage du français à la Commission européenne, par exemple : 2,5% des textes sont actuellement écrits en langue française, contre 60% en 1960 et 34% en 1998.

Monsieur le ministre, êtes-vous préoccupé par le fait que ces anglicismes desservent notre stratégie d'influence ? Comment entendez-vous lutter en faveur de l'usage du français au sein de votre propre administration, notamment pour les noms donnés à nos initiatives d'influence ? Enfin, que compte faire la France, qui occupe la présidence de l'Union européenne, pour renforcer l'usage du français en Europe ?

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Vous posez une question pertinente, en particulier au moment où la France préside l'Union européenne, cette position nous donnant l'occasion de réinscrire dans l'agenda européen les engagements sur la place du français dans les institutions européennes.

Ainsi, le groupe de travail sur la francophonie et le multilinguisme, institué au mois d'avril 2021 par le secrétaire d'État chargé du tourisme, des Français de l'étranger et de la francophonie et par le secrétaire d'État chargé des affaires européennes, a remis un rapport dressant l'état des lieux de la diversité linguistique au sein de l'Union européenne et proposant des actions. Nous présenterons un plan d'action pluriannuel sur la diversité linguistique au sein des institutions européennes, qui aura vocation à établir une stratégie de long terme, ambitieuse et réaliste, lancée dans la perspective de la présidence française. L'objectif de ce plan est de réintroduire une dynamique politique en faveur du respect du multilinguisme et du plurilinguisme par les États membres de l'Union européenne. Nous serons très vigilants sur ce point.

Étant donné que la présidence française organisera également des événements visibles sur la question de la diversité linguistique et de la langue française, en particulier au mois de mars prochain, nous avons singulièrement augmenté le budget dit du mille-feuille, par lequel nous délivrons des cours de français aux cadres supérieurs des institutions européennes.

Vous faites preuve avec raison d'une grande vigilance. Néanmoins, je n'irai pas jusqu'au bout de votre raisonnement car la promotion de la langue française n'est pas la négation des autres langues, notamment de la langue anglaise dont la présence sur la scène internationale est une réalité. La promotion du français renforce la diversité ; le fait que tel ou tel mot anglais soit intégré dans la langue française à l'occasion de différentes manifestations n'est pas automatiquement un handicap.

L'enjeu principal est de faire en sorte que la langue française soit utilisée comme langue véhiculaire dans les instances où cela est prévu sans que l'on rogne les principes fondamentaux. Nous nous y attellerons pendant toute la présidence française.

Mme la présidente.
La parole est à M. Dominique Potier.

M. Dominique Potier (SOC).
Je vais vous donner lecture de l'essentiel du courrier que nous avons adressé aujourd'hui avec mon collègue Jean-Paul Lecoq et ma collègue Mireille Clapot au Président de la République, avec copie au Premier ministre, et qui vous est, bien entendu, directement destiné.

Il fait référence au vote unanime du 20 janvier de la proposition de résolution européenne visant à inscrire parmi les priorités de la présidence française du Conseil de l'Union européenne l'adoption d'une législation ambitieuse sur le devoir de vigilance des multinationales. Elle a bénéficié du soutien du Gouvernement, représenté par Franck Riester. Ce texte, cosigné par 124 députés issus de l'ensemble des groupes parlementaires composant l'hémicycle, invite le Gouvernement à défendre la mise en oeuvre d'un devoir de vigilance européen, reprenant les avancées de la loi du 27 mars 2017 relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d'ordre.

La veille, le 19 janvier, le Président de la République, répondant à des députés de divers horizons et de différents pays de l'Union européenne, avait rappelé qu'il s'engageait à ce qu'une norme comparable soit adoptée.

Avec Jean-Paul Lecoq et Mireille Clapot, ainsi qu'avec les 124 députés qui ont signé cette proposition de résolution et les 128 qui l'ont votée à l'unanimité, nous nous demandons quel est le détail de la feuille de route qui nous réunira. En effet, le temps est compté. Le commissaire Thierry Breton et son collègue chargé de la justice ont prévu, dans les semaines qui viennent, de publier un projet de règlement. Dès lors, la France doit être prête dans le temps très court qui lui sera imparti à organiser les débats relatifs à la réglementation française et à la législation européenne, à promouvoir une France unie et vaillante sur ces sujets, à faire alliance avec les fondations sociales-démocrates allemande et française, notamment la Fondation Jean-Jaurès.

Nous avons des arguments très pratiques et très précis à faire valoir pour entraîner les pays latins et l'Europe orientale. Bref, notre diplomatie doit se montrer active pour bâtir un édifice législatif européen et français cohérent avec les initiatives conduites en matière de lutte contre le travail des enfants et contre la déforestation, et sur toutes les questions visant à humaniser la mondialisation et à contribuer à la paix du monde. Ainsi, monsieur le ministre, quelle est votre feuille de route ?

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Monsieur le député, vous le savez, je me suis déjà exprimé sur ce sujet à plusieurs reprises. Nous avons fait en sorte que votre proposition de résolution soit votée, vos orientations ayant été reprises lors du débat qui a conduit au vote à l'unanimité.

Dans l'immédiat, ma réponse sera brève : nous attendons un texte de la Commission au mois de février. Nous prenons la responsabilité qu'il soit adopté sous la présidence française, soit avant le 1er juillet. C'est un engagement que j'ai pris et que je prends une nouvelle fois devant vous, et que le Président de la République a réaffirmé. En effet, c'est un engagement très fort, symbolique, mais qui aura en même temps des implications concrètes et qui correspond aux valeurs fondamentales de ce que nous considérons être l'humanisme européen. (Mme Danielle Brulebois applaudit.)

Mme la présidente.
La parole est à M. Bruno Bilde.

M. Bruno Bilde.
On prend la porte et on prend note. Voilà comment peut se résumer l'influence de votre diplomatie à l'aune des derniers événements au Mali. En effet, la junte malienne a sommé notre ambassadeur de quitter Bamako dans les soixante-douze heures, alors que notre armée est engagée sur place pour défendre le Mali contre les djihadistes.

Le représentant de la France est expulsé comme un vulgaire clandestin, alors que cinquante-trois fils de France sont tombés pour la liberté et la sécurité de ce pays. Le fait de prendre acte de cette décision constitue une humiliation pour la France et discrédite la sixième puissance du monde. Depuis 2013 et le début de notre intervention de secours au Sahel, à la demande du gouvernement malien, vous avez laissé pourrir la situation entre désintérêt et résignation. Ces cinq dernières années, la France a considérablement perdu de son influence en Afrique : c'est l'un des échecs de votre diplomatie et l'un des désastres d'Emmanuel Macron qui n'a pas su ni voulu faire valoir nos intérêts stratégiques. À ce titre, le soutien du président sortant à la ministre des affaires étrangères du Rwanda, pays ouvertement francophobe, pour prendre la tête de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) demeure une véritable énigme.

Monsieur le ministre, à force de répéter que l'horizon de notre diplomatie est fondamentalement européen, vous en oubliez de défendre la place et la voix de la France. Le bilan est implacable : votre diplomatie n'a plus d'influence, votre diplomatie n'est plus française. Qu'attendez-vous pour renvoyer immédiatement l'ambassadeur du Mali ? Qu'attendez-vous pour fermer le robinet de l'aide au développement à destination du Mali ? Qu'attendez-vous pour bloquer l'intégralité des avoirs des dirigeants maliens en France ? Qu'attendez-vous pour arrêter l'intégralité des transferts de fonds financiers qui partent de France au Mali ?

Mme la présidente.
La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre.
Je crois avoir répondu déjà cinq fois aujourd'hui à la même question. Peut-être n'étiez-vous pas présent au moment où je répondais, j'en suis désolé pour vous. Puisque vous m'y invitez, je livrerai quelques observations sur le Mali que j'ai déjà évoquées.

En Afrique, seul le Mali est d'accord avec le Mali. Si vous mesurez le niveau d'influence que peut avoir la France au rassemblement de l'ensemble des pays africains, qui sont contre l'évolution de la situation au Mali, vous pouvez en déduire qu'il est grand. Il n'y a en effet pas un seul pays africain qui soutient le Mali.

Au sein de la communauté internationale, c'est le Mali qui s'isole. L'Union africaine elle-même a pris des positions très claires pour condamner ce qui se passe au Mali et le comportement de la junte, notamment l'expulsion de l'ambassadeur, et pour lui demander d'élaborer un calendrier démocratique. Ainsi, la France est tout à fait en harmonie avec ce que disent les Africains sur la question malienne.

Par ailleurs, depuis trois ans, toutes les initiatives internationales qui ont été prises en direction de l'Afrique l'ont toutes été sous l'impulsion de la France. Mi-février se tiendra un sommet réunissant les dirigeants de l'Union européenne et de l'Union africaine, que nous avons préparé avec les Africains il y a quelques semaines. Lors du sommet de Paris du 18 mai dernier, les chefs d'État africains ont élaboré, à l'initiative du Président de la République, le plan de relance africain après la pandémie, avec les Européens. Cette initiative française se concrétisera grâce à la mobilisation de 100 milliards de droits de tirage spéciaux – DTS – qui interviendra au moment du sommet, afin de permettre à l'Afrique de se doter d'infrastructures et d'être au rendez-vous de la transition numérique et écologique.

C'est grâce à la France que l'initiative Covax a pu être initiée. Grâce à celle-ci, l'Afrique a reçu 120 millions de doses de la part de notre pays, entre autres, et des usines de production de vaccins ouvriront demain au Cap et à Dakar. C'est sous l'impulsion de la France que se prennent les initiatives universitaires évoquées dans mon propos introductif que vous n'avez malheureusement pas pu écouter. La France est au rendez-vous de l'Afrique ; c'est le Mali qui n'est pas au rendez-vous de l'Afrique et non la France. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, Dem et Agir ens.)

Mme la présidente.
Le débat est clos.


Source https://www.assemblee-nationale.fr, le 18 février 2022