Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la stratégie indopacifique de l'Union européenne, à Paris le 22 février 2022.

Texte intégral

Mesdames, Messieurs,


Nous avons tenu, Josep Borrell et moi-même, à maintenir ce forum, malgré les évènements, parce que c'est un enjeu essentiel, et parce que si nous voulons construire une véritable géopolitique européenne pour défendre nos intérêts, pour défendre nos principes, pour défendre nos valeurs, nous devons le faire jusque dans l'Indopacifique et avec nos partenaires de l'Indopacifique. C'est le sens de la stratégie de coopération que l'Union européenne a fait paraître en septembre dernier, grâce à un travail remarquable qui a été réalisé et par la Commission européenne et par le Haut-représentant qui s'est beaucoup mobilisé sur ce sujet.

Cette stratégie de coopération présente notre vision d'un espace indopacifique libre et ouvert, et nous avons souhaité de faire en sorte que cette stratégie puisse être partagée dans ces objectifs, à la fois par les ministres des affaires étrangères de l'Union européenne et par ceux de l'Indopacifique. Nous avons conçu cet événement comme un signal d'engagement à destination de nos partenaires, et je me réjouis qu'ils aient été si nombreux à répondre à notre invitation, venus de très loin ; je pense à la Nouvelle-Zélande, en passant par l'Inde, la Corée du Sud, le Japon, les pays de l'ASEAN ; je les en remercie d'autant plus que la crise sanitaire est toujours bien là et rend par définition difficiles les déplacements. Leur présence est un signal politique très fort.

Et puis, était également représentée l'Union européenne, bien sûr avec Josep Borrell, évidemment, mais aussi plusieurs commissaires et le président de la Banque européenne d'investissement ainsi que les organisations régionales. Et puis, nous avions invité les collectivités ultramarines, que je n'oublie pas, car la France, grâce à elles, est elle-même une nation de l'Indopacifique, où, je le rappelle, vivent deux millions de nos compatriotes, et où se trouve, on ne le dit pas assez, 93% de notre zone économique exclusive.

Ce qui a été déterminant, c'est le fait que nous avons diligenté des projets concrets. Nous avons pensé que pour avancer ensemble on ne pouvait le faire que si on traduisait la stratégie indopacifique de l'Union européenne par des projets concrets à mettre en oeuvre. Et je suis frappé par l'ampleur de ces projets. Vous avez un communiqué, un relevé de délivrables, comme on dit, que vous pourrez consulter, dont vous pourrez prendre connaissance.

Mais j'observe que dans tous les sujets que nous avons abordés, il y a eu une déclinaison de projets concrets ; que ce soit dans la lutte contre les dérèglements climatiques et la protection des populations à l'égard de l'effet des dérèglements climatiques, et singulièrement sur les enjeux de l'adaptation ; que ce soit sur les sujets liés à la connectivité, en particulier par la capacité de mobilisation de la stratégie européenne du Global Gateway pour promouvoir une connectivité durable et inclusive ; que ce soit dans les projets numériques, avec le lancement de plusieurs projets très concrets de partenariats numériques entre la Corée du Sud, le Japon, Singapour et l'Union européenne ; que ce soit dans la déclaration conjointe sur la protection des données personnelles.

Concrets aussi sur la sécurité et la défense avec l'extension du concept de présence maritime coordonnée, avec l'extension aux Etats insulaires du Pacifique du programme CRIMARIO sur les routes maritimes critiques ; que ce soit sur les questions de santé, avec la volonté de faire en sorte qu'il y ait une autonomie de production vaccinale dans les pays de l'Indopacifique.

Bref, nous avons inauguré, d'une certaine manière, une nouvelle méthode : l'Indopacifique du concret, l'Indopacifique de l'action et l'Indopacifique de la preuve. Et c'est précisément les grands enjeux que l'Union européenne voulait mettre en avant dans sa stratégie et que la France a pensé indispensable de concrétiser par cette manifestation.

Je dois dire aussi que nous avons souhaité afficher à chaque fois et sur chaque sujet la volonté de respecter la souveraineté de chaque Etat, et de faire en sorte que cette coopération originale soit au service la souveraineté de chaque Etat. Nous voulons, en effet, avec nos partenaires nous aider mutuellement à échapper aux pièges de la dépendance dans lesquels les stratégies d'emprise et certaines visées hégémoniques pourraient nous enfermer ou enfermer les Etats de l'Indopacifique dans des partenariats obligatoires.

Cette coopération originale, elle est originale parce qu'elle est étrangère à toute logique de blocs et de confrontation et elle correspond à nos propres fondamentaux.

Et donc nous venons, sur ce chemin, de faire un premier pas décisif. Et j'espère que le succès de ce premier Forum incitera les prochaines présidences du Conseil de l'Union européenne à en organiser d'autres. Et je sais que la République tchèque, qui nous succédera en juillet prochain, est tout à fait déterminée à poursuivre l'élan que nous avons pu constater ce matin.

Je donne la parole maintenant à Josep Borrell.

(...)

Q - Bonjour, je suis un journaliste du Vietnam. Je souhaitais m'adresser au ministre de l'Europe et des affaires étrangères de la France, Monsieur Jean-Yves Le Drian, au cours du Forum d'aujourd'hui, vous avez dit qu'il y a de très nombreux défis qui se posent dans la région indopacifique, ma question est la suivante : êtes-vous d'accord, ou plutôt convenus de mesures spécifiques concernant l'influence chinoise dans la région indopacifique ? Et l'Union européenne est-elle sur la même longueur d'ondes que la France sur ces questions et ces mesures ?

La stratégie indopacifique, telle qu'elle a été définie par la Commission, validée par le Conseil, ce n'est pas une stratégie anti-chinoise. Cette stratégie n'est contre personne. C'est une stratégie pour le développement partenarial entre l'Indopacifique et l'Union européenne qui respecte à la fois la souveraineté de chacun et qui permet à chacun de proposer ses choix dans les différents domaines que nous avons évoqués, ce matin, et dans d'autres, parce que nous n'avons pas évoqué tous les sujets ; nous n'avons pas abordé, ce matin, en particulier, les questions commerciales ; qui permet à chacun de faire ses choix dans le respect de sa propre souveraineté. Donc, c'est une proposition de développement, vous pouvez peut-être l'appeler alternative, mais en tout cas, qui est destinée à rassembler, à ne pas rejeter. Donc, ce n'est pas une stratégie contre la Chine, si c'était votre question. Nous avons par ailleurs, le Haut représentant pourra le dire mieux que moi, un canal de discussion avec la Chine qui existe, entre l'Union européenne et la Chine, et qui se déroule.

(...)

Q - Ma première question s'adresse à M. Le Drian. Au cours de votre discours ce matin, vous avez mentionné la domination croissante de la Chine. Quelle est votre perspective de la relation actuelle entre la Chine et la Russie, notamment eu égard à ce qui se passe en Ukraine, mais aussi eu égard à ce qui se passe dans la région de l'Indopacifique ? Aujourd'hui, certains pays de l'Indopacifique ont appelé l'Union européenne à renforcer la coopération sécuritaire. Que peut faire la France dans ce domaine ? Pour le Haut représentant, maintenant. Une question très rapide concernant l'annonce du Chancelier allemand qui met fin à la certification de Nord Stream 2 ; est-ce que vous attendez une revanche économique de la part de la Russie, étant donnée cette décision ? Et en ce qui concerne l'Indopacifique, avez-vous entendu des préoccupations particulières de la part de vos homologues dans la région concernant ce qui se passe en Ukraine et à votre avis à quel niveau est-ce que cela pourrait intéresser aussi la région Indopacifique ?

R - Je vais redire ce qu'a dit le Haut représentant. Nous aurons une autre conférence de presse sur l'Ukraine, tout à l'heure, à la suite de la réunion des ministres des affaires étrangères de l'Union européenne, qui portera exclusivement sur ce sujet donc une partie des questions que vous m'avez posée, je ne vous répondrai qu'en deuxième partie d'après-midi.

Je vous redis que, concernant la Chine, je crois que la première question était aussi liée à cela. Nous souhaitons avoir sur l'Indopacifique un partenariat avec les pays concernés qui ne soit pas un partenariat confrontationnel ni l'émergence par nos soins d'une espèce de stratégie de bloc à bloc. Nous ne sommes pas dans cette logique-là. Nous sommes dans la logique de partenariat de développement où chaque pays garde sa souveraineté, adhère librement et qu'on fasse le partenariat développement sur des projets concrets ; et vous avez la liste des projets concrets qui vous été remise ; ce qui fait qu'en si peu de temps nous avons pu avancer de manière extrêmement sensible sur beaucoup de sujets.

Et concernant la présence maritime coordonnée qui a été évoquée tout à l'heure par le Haut représentant, la France y contribue. Elle y contribue déjà par la présence dans certaines patrouilles sécuritaires qu'elle peut effectuer dans la zone, mais nous avons senti une demande de sécurisation des routes maritimes de la part de nos partenaires. Et nous voulons apporter notre contribution à la paix et à la stabilité de la région par cette présence renforcée, mais surtout coordonnée, pour faire en sorte que ces enjeux de sécurité soient assurés au profit de l'activité maritime de l'ensemble de ces pays. La France y contribue déjà et poursuivra cette collaboration, dans le cadre de ce qu'on appelle maintenant la PMC, la présence maritime coordonnée, c'est un nouveau concept, que je partage totalement.

(...)

Q - La stratégie de l'Union européenne n'est pas la confrontation avec la Chine. Dans ce cas, pouvez-vous nous expliquer pourquoi le ministre des affaires étrangères chinois n'a pas été invité aujourd'hui ? Et deuxième chose, vous avez déjà évoqué les défis sécuritaires de la péninsule coréenne, à votre avis, quelle est la manière la plus efficace pour l'Union européenne de coopérer avec les pays indopacifiques, y compris la République de Corée, en matière de questions sécuritaires, dans la péninsule coréenne, notamment tout ce qui a trait aux tests balistiques de la Corée du Nord ?

R - Sur le fait que le ministre chinois n'était pas là, aujourd'hui, c'est parce que, comme je le disais, il y a un l'instant, il y a un canal de dialogue qui existe entre l'Union européenne et la Chine, et c'est dans ce cadre-là que nous avons l'occasion de rencontrer M. Wang Yi, donc ce n'était pas le cadre adéquat.

Je vous le rappelle, l'Indopacifique cela va de l'Afrique du Sud jusqu'aux îles du Pacifique. Donc c'est un espace extrêmement vaste, et nous avons tenu à ce qu'il y ait une représentation très représentative de l'ensemble des pays de la région, quasiment à parité avec les 27 ministres de l'Union européenne qui étaient quasiment tous là, ce matin.

Sur la situation en Corée du Nord, nous sommes tout à fait conscients que, pendant que d'autres crises nous préoccupent, et même nous préoccupent gravement, des essais balistiques se poursuivent, de manière assez répétée, à partir de la Corée du Nord. Evidemment nous les condamnons, et évidemment nous portons notre soutien à la Corée du Sud en particulier, mais aux autres pays de la zone. J'observe que la Corée du Sud était présente, ce matin. Et nous sommes toujours sur la même logique d'aboutir à une dénucléarisation complète, irréversible et vérifiable en Corée du Nord. Et cet objectif est partagé largement par l'ensemble de la communauté internationale. Il s'agit maintenant de faire pression, et de continuer à faire pression, par des sanctions, pour que la Corée du Nord renonce à ses projets néfastes.

(...)

Q - Bonjour, merci, j'ai deux petites questions rapides : la première est sur le projet européen d'interdire les importations liées à la déforestation, est-ce que vous avez pu en discuter, comme c'est un sujet très important pour l'Asie du Sud-Est ? Et ensuite, à propos du rapprochement qu'on a pu voir dans certains pays européens, en particulier les pays baltiques avec Taïwan ces derniers mois, ou aussi certains parlements européens, qui ont montré des signes d'amitié, est-ce que vous avez discuté avec vos partenaires de l'Indopacifique d'un rapprochement avec Taïwan, que ce soit un point de vue commercial ou politique ?

(...)

R - Nous avons sur Taïwan une position extrêmement claire : nous ne reconnaissons qu'une seule Chine. C'est un principe plusieurs fois répété. Mais nous sommes préoccupés de la dynamique d’accroissement des tensions dans le détroit. Et cela a un impact direct sur la sécurité de l'Union, et nous continuons à appeler au respect du statu quo, qui garantit la sécurité du détroit. Mais le fait de considérer qu'il n'y a qu'une seule Chine ne nous empêche pas d'avoir, dans plusieurs axes de coopération et dans plusieurs forums, des actions de partenariat avec Taïwan. Je pense en particulier à la protection des données, aux semi-conducteurs et à la lutte contre le réchauffement climatique ; Taïwan fait partie des partenaires avec qui l'Union européenne s'est tissé des liens sur la base d'une confiance réciproque. Cela n'empêche pas notre réaffirmation qu'il y a qu'une seule Chine et que nous reconnaissons qu'une seule Chine. Nous n'avons pas abordé directement les questions liées à la déforestation. J'ai abordé ce sujet parmi d'autres avec ma collègue indonésienne hier, puisqu'elle préside aujourd'hui le G20 et que les enjeux de déforestation sont des enjeux difficiles mais des enjeux indispensables si on veut lutter correctement contre le réchauffement climatique. Il faut donc prendre les moyens pour accompagner les pays qui vont avoir le plus de difficultés. Mais il n'y a pas que l'huile de palme - j'imagine que vous faisiez allusion à l'huile de palme - il y a d'autres sujets dans les enjeux de déforestation, à la fois le soja, le café, y compris l'élevage. C'est un sujet planétaire majeur qu'il faut prendre en considération dans le cadre de la préparation de la COP27.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 février 2022