Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la stratégie européenne dans la zone indopacifique, à Paris le 22 février 2022.

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Circonstance : Forum ministériel pour la coopération dans l'Indopacifique

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Texte intégral

Monsieur le Haut représentant, Cher Josep,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Chers amis,


Je suis très heureux de vous accueillir à Paris, aux côtés de Josep Borrell, pour ce tout premier Forum ministériel pour la coopération dans l'Indopacifique. Oui, c'est une grande première. Et, sachant que certains d'entre vous viennent de très loin, je veux vous remercier d'avoir fait le déplacement jusqu'à Paris, dans une période qui reste marquée par les contraintes de la crise sanitaire. Permettez-moi également de saluer les représentants des outre-mer qui se sont joints à nous.

Une grande première, et l'un des temps forts de la nouvelle présidence française du Conseil de l'Union européenne, que nous avons voulu placer sous le signe la souveraineté et des biens communs.

Affirmer notre souveraineté, défendre les biens commun, c'est un double impératif que nous portons pour-nous-mêmes, ici en Europe. Mais que nous devons aussi porter avec nos partenaires internationaux, si nous voulons être cohérents et efficaces, parce que le combat pour les biens communs est, par définition, un combat collectif ; et parce que la souveraineté, dans un monde d'interdépendances, de jeux de puissance et de tentations hégémoniques, appelle la construction de véritables partenariats de souveraineté.

Et à l'heure où l'on voit combien cette scène internationale est porteuse de nombreux désordres, où les risques de conflits n'ont jamais été aussi forts, comme en ce moment-même, sur le continent européen, on ne redira jamais assez combien seule la coopération - et non pas la confrontation - nous permettra de bâtir le monde de demain de manière pacifique, ordonnée et bénéfique pour nos peuples.

Et si nous avons voulu faire ce travail avec vous, nos partenaires de l'Indopacifique, c'est parce que nous savons qu'une part significative des grands équilibres stratégiques, économiques, technologiques, maritimes ou encore démographiques du XXIe siècle se joue dans cette région qui concentrera bientôt près de 60% de la richesse mondiale et compte, d'ores et déjà, les trois cinquièmes de la population de la planète. Région à laquelle la France est fière d'appartenir, et je salue les représentants de nos territoires ultramarins. Région dont l'Europe, on ne le dit pas assez, est d'ores et déjà le premier investisseur, le premier bailleur d'aide publique au développement et un partenaire commercial majeur. C'est une fierté qui nous honore. Mais c'est aussi une réalité qui nous oblige.

Car l'Indopacifique, aujourd'hui, est assurément un espace où s'accumulent nombre d'immenses défis, qui nous concernent tous. Je pense en particulier aux multiples défis que pose la montée en puissance de la Chine.

Mais, pour nous, c'est aussi un espace où doivent s'inventer des solutions. Nous voulons, en tant qu'Européens, être à vos côtés pour le faire. Et c'est le sens la stratégie de l'Union européenne pour la coopération dans l'Indopacifique que nous avons fait paraître en septembre dernier.

L'ambition de cette stratégie européenne, qui recoupe l'ambition de la stratégie française que nous avons portée sous l'impulsion du Président de la République, est de proposer à l'ensemble des acteurs de l'Indopacifique une approche alternative à la logique de confrontation que nous voyons se développer dans la région.

Au fondement de cette approche, il y a des principes - les principes du multilatéralisme et de la règle de droit-, et la conviction que ces principes sont des gages de sécurité, de stabilité et de prospérité pour l'Indopacifique ; et qui dit principes, bien sûr, dit aussi fermeté pour les défendre, en assumant la compétition et le rapport de forces, s'il le faut.

Au cœur de cette approche, il y a le choix d'une méthode : la coopération. Non seulement la coopération dans le respect de la souveraineté de chaque Etat, ce qui suffirait d'ailleurs à distinguer l'offre européenne de ce que d'autres acteurs sont en mesure de proposer, ou prétendent imposer. Et nous le savons tous.

Mais même la coopération au service de la souveraineté de chaque Etat, ce qui revient à tracer une autre voie, hors du cadre souvent beaucoup trop binaire, dans lequel l'évolution de la vie internationale risque de tous nous enfermer, si nous ne réagissons pas.

Sur cette base, je suis convaincu que s'ouvrent à nous des perspectives de coopération et de partenariat utiles pour nos pays et nos concitoyens. A nous de les concrétiser, dès aujourd'hui, en investissant davantage, ensemble, dans les trois domaines d'importance majeure sur lesquels nous allons nous pencher, ce matin.

D'abord, la question de nos biens communs : notre planète et son climat, nos océans et la biodiversité qui font leur richesse et, bien sûr, notre santé. Vous le verrez : les Européens ont des propositions très opérationnelles à faire, notamment en matière de transition énergétique et de renforcement des capacités de production vaccinale, de résilience face au changement climatique ou de protection de la biodiversité. Ce qu'apportent les Européens, c'est aussi la conviction que ces sujets, il faut les traiter ensemble, et non pas - et non plus - indépendamment les uns des autres, car préserver l'océan, c'est aussi préserver le climat ; lutter contre l'érosion de la biodiversité contribue à prévenir les zoonoses et in fine les pandémies. Je ne prends là que quelques exemples.

Ensuite, la connectivité et le numérique, dans le monde d'aujourd'hui, sont des enjeux éminemment stratégiques et donnent lieu à des modèles radicalement opposés.

Le modèle que nous portons, c'est un modèle de droit et de sécurité. Par exemple pour protéger les routes maritimes critiques. C'est un modèle qui fait de la qualité et de la soutenabilité des projets une priorité, notamment en matière d'infrastructures. Je me félicite que sur ce sujet stratégique, nous puissions nous appuyer sur la stratégie Global Gateway de l'Union européenne, que la Présidente de la Commission et le Haut représentant ont présentée en décembre dernier. Dans ce cadre, je me réjouis de la mobilisation de financements européens significatifs et de la présence de la Banque européenne d'investissement dans la région, qui a je crois vocation à se renforcer et je salue la présence de son Président qui est parmi nous aujourd'hui et nous présentera en fin de matinée l'action majeure de son institution dans la région indopacifique. Et c'est un modèle centré sur l'humain, ce qui a des implications très concrètes dans la transition numérique, par exemple en termes de protection des données personnelles.

Enfin, la sécurité et la défense. Là aussi, nous avons des propositions très opérationnelles à vous faire ; pour assurer une présence maritime coordonnée dans le nord-ouest de l'océan Indien, qui contribuera au renforcement de la coopération et à l'échange d'informations avec les pays riverains ; pour renforcer nos exercices conjoints et pour garantir l'effectivité du principe de la liberté de navigation par nos déploiements navals.

Autant dire, chers amis, que nous avons fort à faire, aujourd'hui, comme dans les mois et les années à venir. Et sans plus tarder, je passe donc la parole au Haut Représentant, Josep Borrell. Merci de votre attention.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 février 2022