Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur l'engagement militaire de la France au Sahel, à l'Assemblée nationale le 22 février 2022.

Intervenant(s) :

Circonstance : Déclaration à l'Assemblée nationale du Gouvernement relative à l'engagement de la France au Sahel

Prononcé le

Texte intégral

(...)

M. le président.
La parole est à Mme la ministre des armées.

Mme Florence Parly, ministre des armées.
Comme l'a très clairement expliqué le Premier ministre, de profonds bouleversements politiques et sécuritaires en Afrique de l'Ouest, au Sahel et tout particulièrement au Mali, ont conduit le Président de la République à prendre la décision d'entamer une nouvelle étape dans la transformation de l'opération Barkhane.

Avant de répondre à quelques-unes de vos questions, j'aimerais me joindre à vos pensées et rendre hommage aux cinquante-neuf militaires français qui sont morts au Sahel depuis le début de l'opération Serval en 2013. Je veux aussi rendre hommage à ceux qui ont été blessés dans leur chair et dans leur esprit, en combattant farouchement le terrorisme. Leurs sacrifices n'ont pas été vains, de même que l'engagement tout aussi exemplaire de 125 000 soldats français qui se sont succédé, année après année, au Mali ; cet engagement n'a pas été vain. Les militaires ont fait un travail extraordinaire. Depuis 2013 au Mali, ils se sont relayés pour lutter contre le terrorisme. Sans leur professionnalisme, leur détermination et leur ardeur au combat, le Mali aurait peut-être connu le même sort et le même destin que l'Irak et la Syrie à partir de 2014, lorsqu'au fil de ses conquêtes territoriales, Daech bâtissait un véritable sanctuaire du terrorisme islamiste.

Aujourd'hui, le Mali n'est pas un sanctuaire terroriste. La situation, à commencer par la situation politique du Mali, a en effet beaucoup évolué depuis 2013. Le pays est désormais dirigé par une junte militaire qui a rompu ses engagements. La conséquence directe des choix effectués par cette junte, c'est que les conditions de notre engagement au Mali ne sont désormais plus réunies. C'est donc en pleine concertation avec nos partenaires européens et sahéliens que nous avons pris la décision de quitter le Mali. Cette décision acte un état de fait : nous ne pouvons pas continuer un combat militaire aux côtés d'autorités qui ont clairement signifié leur volonté de rupture avec les partenaires régionaux, qu'il s'agisse de la CEDEAO ou des partenaires européens, dont la France.

Nous quittons donc le Mali, mais nous disons les choses franchement. Nous aurions pu y rester plus longtemps si les circonstances avaient été différentes. Il faut bien comprendre que pendant ce temps, les seuls bénéficiaires de ces turpitudes politiques, ce sont les groupes terroristes eux-mêmes. C'est parce que nous en avons conscience que nous allons continuer de lutter contre le terrorisme dans la région, mais avec des moyens plus légers et plus agiles. Nous allons continuer à le faire avec nos partenaires africains et européens, dans le cadre d'une stratégie collective adaptée aux évolutions de la menace et qui prend en compte l'extension dangereuse de cette menace terroriste vers les pays de l'Afrique de l'Ouest. Nous allons donc intensifier notre coopération de défense avec les pays du golfe de Guinée.

Je voudrais maintenant revenir un peu plus en détail sur certaines questions qui ont été posées. J'en ai supprimé quelques-unes, compte tenu de l'heure tardive à laquelle nous sommes maintenant arrivés, mais je voudrais, d'un mot, dire pourquoi nous partons du Mali.

Cela a été très bien rappelé par certains d'entre vous : pour comprendre pourquoi nous partons, il faut se souvenir des raisons de notre arrivée. Depuis 2013, c'est à la demande des États de la région que les armées françaises sont présentes au Sahel. Pendant neuf ans, l'État malien, au même titre que ses voisins, a réclamé, soutenu et favorisé la présence militaire française sur son sol, pour lutter contre le terrorisme. Mais au cours de ces neuf années, la méthode a évolué et les résultats ont toujours été là.

Depuis quelques mois, il y a une rupture de la part de la junte malienne, qui a fait le choix à la fois de la rupture diplomatique et de la provocation politique. Nous ne pouvons donc plus mener les opérations de façon satisfaisante ; aujourd'hui, la junte entrave l'action des forces armées sur le terrain.

Il fallait donc prendre cette décision courageuse de partir. Est-ce que ce départ est le signe d'un échec ? Pas du tout, car en neuf ans de présence – M. le Premier ministre l'a fort bien rappelé –, nous avons neutralisé les principaux chefs des groupes terroristes, nous avons désorganisé leur structure, nous avons détruit leur ancrage territorial, nous les avons obligés à fuir et à se cacher. Où serait le Mali, ainsi que les pays de la région, si nous n'avions pas fait ce travail ? C'est surtout l'échec de la junte, qui n'a pas la volonté politique de mener avec détermination le combat contre les groupes armés terroristes et qui n'a pas obtenu de résultats sur le plan politique. S'il y a échec, c'est celui de la junte militaire.

Je ne reviendrai pas sur les chefs terroristes que nous avons éliminés ; cela correspondait à notre première mission : mener des actions contre les groupes terroristes. Notre deuxième mission était de mettre les groupes armés terroristes à la portée des armées sahéliennes. Nous avons formé des milliers de militaires sahéliens. Nous les avons entraînés, accompagnés sur le terrain et nous avons combattu à leurs côtés. Aujourd'hui, l'armée malienne est forte de 40 000 hommes, qui ont été formés et équipés, lorsqu'en 2013 ils n'étaient que 7 000, dotés d'équipements obsolètes. C'est donc une armée bien plus forte, qui a montré sur le terrain qu'elle était capable de faire face aux groupes armés terroristes, ce qui est une grande réussite.

Enfin, quels étaient nos objectifs politiques ? Permettre le retour de l'État partout où il avait disparu. Nous y sommes parvenus à certains endroits. Nous avons favorisé le retour des services publics, des écoles, des hôpitaux dans certaines zones parmi les plus reculées, qui étaient tombées aux mains des terroristes. La ville de Kidal a vu récemment flotter le drapeau malien, pour la première fois depuis des années.

Dans le domaine du développement, l'Alliance Sahel que nous avons lancée avec l'Allemagne en 2017 rassemble aujourd'hui vingt-cinq membres et finance plus de 1 000 projets, pour un montant total de près de 22 milliards. En cinq ans, elle a déjà permis à plus de 5 millions de Sahéliens de bénéficier d'un accès à l'eau potable ; elle a permis de vacciner 3 millions d'enfants, de raccorder plus de 500 000 foyers à l'électricité, de former plus de 2 000 magistrats et de fournir une assistance alimentaire à 3 millions de personnes. La France a donc joué un rôle clé dans le combat contre les fragilités, contre le sentiment d'abandon, contre le défaut de perspectives d'avenir qui, je tiens à le redire, fait partie intégrante du combat contre le terrorisme.

Ce n'est pas parce qu'on se quitte en mauvais termes qu'il n'y a rien à en retenir. Que ceux qui osent parler d'échec regardent les résultats de l'opération Barkhane ; que ceux qui osent parler d'échec regardent l'état du Mali en 2013 ; que ceux qui osent parler d'échec m'expliquent comment faire pour atteindre une victoire totale. J'entends beaucoup de commentateurs – malheureusement aussi certains orateurs –, qui expliquent ce que nous aurions dû faire. Je voudrais simplement rappeler ce que nous avons fait : nous avons redonné espoir à une population qui vit sous la terreur terroriste, et nous avons traité directement et avec courage une menace très dangereuse. Nous assumons aujourd'hui nos actes et notre décision : nous ne pouvons pas rester au Mali, alors nous partons. La France et les soldats de la nation française ont empêché qu'un sanctuaire terroriste ne se forme au Mali.

Est-ce que la lutte contre le terrorisme s'arrête aujourd'hui ? Non, bien sûr que non. La France, ses partenaires africains et ses alliés européens restent engagés au Sahel contre le terrorisme. C'est la forme de notre présence qui évolue, parce qu'elle dépend de la volonté des États de la région et parce qu'elle s'adapte aussi à la réalité de la menace. Nous restons déterminés dans notre lutte contre le terrorisme ; d'ailleurs les opérations continuent. Au sommet de N'Djamena, le Président de la République a annoncé une première transformation de notre présence ; aujourd'hui, nous poursuivons ce mouvement. Notre dispositif sera donc à l'avenir plus léger, sans base militaire ou état-major sur place ; notre présence sera plus étendue et plus diffuse, comme d'ailleurs le sont nos ennemis.

Une autre question concerne Takuba : est-ce que c'est fini ? Takuba sous sa forme actuelle va devoir évoluer. Mais ce que je peux vous promettre, c'est que l'esprit de Takuba, lui, va demeurer. Parce que l'essentiel, c'est ce que nous avons réussi à faire en deux ans, c'est-à-dire ce que l'on attendait de l'Europe de la défense depuis cinquante ans : nous avons monté une coalition européenne avec dix États militairement capables et politiquement volontaires. Une coalition entre Européens, avec des soldats d'élite européens, qui sont allés au combat face à des groupes terroristes. Alors oui, Takuba va quitter le Mali, mais ce départ ne signe pas la fin de la task force. D'ailleurs, le 17 février, le président Bazoum s'est dit prêt à accueillir Takuba au Niger, car il estime que les capacités des forces spéciales européennes répondent à la menace des groupes armés terroristes ; j'en suis moi-même la première convaincue. Des échanges auront donc lieu dans les prochains jours avec nos partenaires à ce sujet.

Une autre question concerne Wagner : ce groupe n'est pas la cause de notre départ. Le groupe Wagner, c'est le symptôme de la volonté de la junte de se maintenir à tout prix au pouvoir et de s'isoler de la communauté internationale. Je ne reviens pas longuement sur ce que signifie la présence du groupe Wagner au Mali. C'est une société privée de mercenaires, qui fonctionne sur le régime de la prédation, qui exerce des violences vis-à-vis des populations civiles, qui commet des exactions qui ont été parfaitement documentées, notamment en Centrafrique. Wagner enfin, c'est le choix de l'isolement. C'est le choix, de la part de la junte, de s'assurer coûte que coûte de se maintenir au pouvoir.

En ce qui concerne Barkhane, nous prenons toutes les mesures pour éviter tout contact ou toute imbrication avec Wagner. Nous nous préparons également au pire. Ainsi, nous nous tenons prêts à réagir avec la plus grande fermeté en cas de menace sur la force Barkhane. Je veux être très claire devant vous : nous ne tolérerons aucune provocation et aucune entrave durant notre redéploiement. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem.)

Je voudrais partager avec vous quelques convictions qui guident au quotidien l'action du Gouvernement. Ce que chacun doit comprendre, c'est que nous sommes au XXIe siècle : notre capacité d'influence en Afrique passe par notre capacité à construire, aux côtés des Européens, de véritables partenariats avec les États et les sociétés civiles de ce continent. C'était d'ailleurs l'objet du sommet Union européenne-Union africaine de la semaine dernière et c'est tout l'enjeu de nos efforts au Sahel depuis 2013.

De véritables partenariats, cela signifie d'abord et avant tout le respect des souverainetés africaines car toute autre attitude serait incompatible avec les valeurs que nous défendons.

De véritables partenariats, cela signifie même accompagner nos partenaires, quand il le faut, pour renforcer leur souveraineté, afin qu'ils aient les moyens concrets d'échapper au piège de la dépendance dans lequel les stratégies d'emprise ou de prédation de certaines puissances veulent les enfermer.

M. Jean-Paul Lecoq.
Ce ne sera pas facile. Vous avez du pain sur la planche !

Mme Florence Parly, ministre.
De véritables partenariats, cela signifie enfin agir ensemble, chacun des partenaires assumant pleinement les responsabilités et le rôle qui lui reviennent.

Mais par définition, ce modèle implique que tout ne dépende pas de nous, et cela, nous n'avons d'autres choix que de l'assumer. Nous ne pouvons ni nous ne voulons nous substituer à nos partenaires sahéliens.

Au cours de ce débat, nous avons pu constater qu'une forme de complotisme et de populisme diplomatique se banalisait. Une telle dérive, qui n'est pas l'apanage de la majorité des parlementaires, ne grandit pas notre débat démocratique. En effet, elle risque d'affaiblir la voix de notre pays sur la scène internationale et, surtout, elle fait clairement le jeu de ceux qui, parmi nos compétiteurs, créent un brouillard stratégique fait de confusion des esprits et de manipulation de l'information au Mali, comme sur d'autres théâtres.

M. Jean-Paul Lecoq.
C'est facile de lancer un anathème quand les députés ne sont plus là pour vous répondre !

Mme Florence Parly, ministre.
Monsieur le député Nadot, vous vous êtes délecté de l'anaphore de la gifle s'agissant du Mali. La gifle, c'est à nos soldats que vous l'avez administrée en n'ayant pas eu un seul mot pour leur engagement sur le terrain (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem), pour les vies perdues et le sang versé.

M. Sébastien Nadot.
Cela n'a rien à voir !

Mme Florence Parly, ministre.
C'est pourquoi, dans ce contexte de confusion des esprits, avec le Premier ministre et au nom du ministre de l'Europe et des affaires étrangères…

M. Sébastien Nadot.
C'est vous qui n'assumez pas !

M. le président.
Monsieur Nadot !

Mme Florence Parly, ministre.
…qui ne pouvait être présent cet après-midi et qui le regrette, nous tenions à répondre aux interrogations légitimes de la représentation nationale et à rétablir un certain nombre de faits. Aussi, je tiens à remercier vivement celles et ceux d'entre vous qui, au cours de ce débat, ont exprimé leurs convictions avec force et parfois même avec passion, mais toujours avec rigueur et pondération (M. Sébastien Nadot proteste) , ainsi que l'exigent toutes les questions qui engagent notre sécurité et notre capacité à faire face, avec nos partenaires, aux défis que nous avons en partage. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, Dem et Agir ens.)

M. le président.
Le débat est clos.


Source https://www.assemblee-nationale.fr, le 24 février 2022