Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à France Inter le 18 février 2022, sur la baisse du chômage, l'apprentissage pour les jeunes et la baisse pouvoir d'achat.

Texte intégral

JEROME CADET
Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

JEROME CADET
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter, ministre du Travail, de l'Emploi et de l'insertion. Beaucoup de sujets d'actualité à voir avec vous ce matin ; les auditeurs de France Inter peuvent vous interroger également au 01 45 24 7000 ou via les réseaux sociaux et l'application France Inter. Elisabeth BORNE, on va commencer par les chiffres du chômage. Quatrième trimestre de 2021, forte baisse du chômage : moins 0,6 point selon ces chiffres de l'INSEE. Un taux de chômage qui s'établit en fin d'année 2021 à 7,4 %. Deux millions deux cent mille personnes au chômage en France, c'est 189 000 de moins sur un trimestre. Est-ce que vous y voyez la suite du rattrapage finalement après la paralysie de l'économie pendant des mois, due au Covid ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, c'est d'abord une excellente nouvelle. On a effectivement un taux de chômage qui est au plus bas depuis près de 15 ans. C'est le résultat des réformes qui ont été menées depuis le début du quinquennat, et puis aussi de toutes les mesures qui ont été prises pendant la crise, et je pense que c'est clair que personne…. Moi quand je suis arrivée, vous savez, au ministère du Travail à l'été 2020, personne n'imaginait qu'on puisse avoir des tels résultats en sortant d'une des crises économiques les plus graves qu'on ait connues au cours des dernières décennies. On a aussi un chiffre qui est très important, c'est le taux de chômage des jeunes qui baisse très fortement. On est au taux le plus bas depuis près de 40 ans. Donc je vous dis, c'est toutes les réformes et puis le "quoi qu'il en coûte", la relance de notre économie, qui nous permet d'avoir aujourd'hui ces chiffres qui sont des très bonnes nouvelles pour tous les Français.

JEROME CADET
Vous dites : « Je ne m'y attendais pas », est-ce qu'il y a un côté inexplicable dans ces chiffres ?

ELISABETH BORNE
Non, non. Je pense qu'on a agi. Vous voyez, par exemple, je vous parle du chômage des jeunes. On a lancé dès l'été 2020 le plan 1 jeune 1 solution parce qu'on avait bien en tête que dans la crise de 2008-2009, le taux de chômage des jeunes avait explosé de 30 %. Là on est à près de 5 points plus bas qu'avant la crise parce qu'on a proposé à chaque jeune une réponse pour accéder à un emploi, à un apprentissage, pour pouvoir bénéficier d'un accompagnement vers l'emploi. On a explosé tous les records en termes d'apprentissage. Par exemple, vous savez qu'on était à moins de 300 000 apprentis avant le quinquennat ; on est aujourd'hui à près de 720 000, donc c'est toutes ces mesures qui ont été prises pendant la crise, en sortie de crise, qui nous permettent d'avoir ces excellents chiffres aujourd'hui.

JEROME CADET
15,9 % pour le taux de chômage des jeunes. À quel prix ? dit la Cour des comptes qui a publié son rapport cette semaine. Je la cite : « Le plan 1 jeune 1 solution a parfois été mal proportionné. Son succès est à relativiser pour un montant total qui pourrait avoisiner les 10 milliards d'euros. »

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pense que les chiffres parlent d'eux-mêmes. Vous voyez, quand on sort d'une très grave crise économique avec un taux de chômage au plus bas depuis 40 ans, moi j'assume totalement d'avoir lancé ce plan dès l'été 2020. Alors quand on écoute la Cour des comptes, on aurait aussi pu passer un an à préparer un plan, regarder le chômage des jeunes exploser. Je pense que c'est fondamental que pour tous les jeunes qui veulent entrer sur le marché du travail, on ne soit pas dans un parcours du combattant, qu'ils puissent effectivement accéder à un emploi et qu'ils puissent, du coup, gagner leur indépendance, construire leur projet de vie, et vraiment on va continuer. Cette année en 2022, on continue avec notamment dans quelques jours, le 1er mars, le lancement du contrat d'engagement jeunes qui vise à permettre aux jeunes qui, malgré la très bonne conjoncture économique, n'arrivent pas à trouver tout seuls un emploi, de pouvoir précisément accéder à un emploi, de découvrir des métiers en entreprise. C'est un accompagnement très intensif, vous savez, 15 à 20 heures par semaine. Donc de permettre aux jeunes de découvrir un métier qui leur plaît, et puis ensuite avec un accompagnement intensif dans lequel on leur demande de s'engager, de se former quand ils en ont besoin, et donc d'arriver au plus vite à l'emploi, avec une aide de 500 euros pour ceux qui en ont besoin.

JEROME CADET
Est-ce que ces dispositifs de soutien sont viables ? Je reprends l'exemple de l'apprentissage, c'est 4 milliards d'euros versés aux entreprises. Ces aides sont prévues jusqu'au mois de juin. Est-ce qu'il faut aller au-delà ? Est-ce que nos finances publiques ont les moyens de soutenir ces dispositifs ?

ELISABETH BORNE
Vous savez, c'est un investissement dans l'avenir. C'est un investissement qui permet aux jeunes de ne pas rester à la porte du marché du travail pendant des années, ce qui en plus peut les faire douter de la façon dont la société est prête à les accompagner. C'est un investissement aussi pour les entreprises qui cherchent à recruter. Je pense que vous entendez comme moi des entreprises qui nous disent : « On a besoin de recruter et on ne trouve pas les compétences dont on a besoin. »

JEROME CADET
On va y venir.

ELISABETH BORNE
Eh bien l'apprentissage, ça permet précisément à un jeune de se former dans un métier qui recrute, de découvrir le monde de l'entreprise avec très souvent à la clé un job. Vous savez que même en 2020, malgré la crise, 6 apprentis sur 10 avaient un emploi 6 mois après la fin de leur formation. Donc c'est un investissement que, je pense, il faut absolument porter ; en tout cas moi, je l'assume totalement.

JEROME CADET
L'Association nationale des apprentis s'inquiète de la précarité dans laquelle évoluent beaucoup de ces jeunes. Elle alerte les candidats à la présidentielle. Est-ce qu'il est prévu d'augmenter leur rémunération ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je pense que parler de précarité, je crois qu'il faut faire un peu attention. Quand on est apprenti on est rémunéré, on a un contrat de travail et donc on peut rentrer effectivement dans la vie professionnelle. Moi j'entends qu'il peut y avoir des situations difficiles de certains jeunes, peut-être sur des problèmes de logement ou de mobilité. On va regarder attentivement la situation de ces jeunes. Mais globalement, ce n'est pas par hasard qu'on a près de 720 000 jeunes qui ont choisi cette voie de l'apprentissage. Parce que ça permet d'avoir des formations gratuites, d'avoir un salaire et de se former à un métier qui recrute, et donc c'est vraiment la meilleure voie pour les jeunes.

JEROME CADET
Je reviens aux chiffres du chômage. Un million neuf cent mille personnes qui se disent sans emploi stable et donc tout de même à la recherche d'un emploi. C'est un chiffre qui est en hausse. Est-ce que vous allez travailler sur ces demandeurs d'emploi ?

ELISABETH BORNE
Alors on travaille, vous savez, sur les demandeurs d'emploi qui n'ont pas encore pu retrouver un emploi. Avec le Premier ministre, on avait lancé fin septembre un plan pour à la fois répondre aux besoins de recrutement des entreprises et puis accompagner les demandeurs d'emploi, notamment les demandeurs d'emploi de longue durée pour qu'ils puissent retrouver un emploi, pour que cette bonne dynamique économique bénéficie à tout le monde. Et puis évidemment, on veut encourager des contrats de qualité, des contrats plus longs. C'est notamment le sens de la réforme de l'assurance chômage qui a un double objectif : à la fois faire qu'il soit toujours plus intéressant de travailler que d'être au chômage. Il y a aussi un système de bonus-malus pour les entreprises pour les inciter à proposer des contrats de travail plus longs. Et je peux vous assurer que tout le monde est mobilisé, tout le monde est sur le pont, Pôle emploi. Moi j'ai réuni hier tous les sous-préfets, parce que répondre à ces besoins de recrutement, accompagner les demandeurs d'emploi pour qu'ils puissent retrouver un emploi, ça se fait territoire par territoire. Pour recenser les besoins des entreprises, regarder les besoins de formation pour les demandeurs d'emploi, répondre à des problèmes de garde d'enfants, de mobilité, de logement et donc on est vraiment mobilisé à 100 % pour, je vous dis, répondre aux besoins des entreprises et accompagner chacun pour retrouver un emploi.

JEROME CADET
Elisabeth BORNE, les difficultés de recrutement des entreprises, elles amènent aussi la question des salaires dans le débat. L'inflation sur un an s'élevait en janvier à 2,9 %. Les prix ont augmenté de 2,9 %, pas les salaires donc les Français perdent du pouvoir d'achat. Le syndicat UNSA a consulté 40 000 salariés et agents publics. Il a publié son enquête en début de semaine. Il alerte sur le risque, je cite, « d'une colère sourde, froide et explosive autour de cette question du pouvoir d'achat. » Est-ce que vous partagez ce constat ?

ELISABETH BORNE
Vous savez que le gouvernement est mobilisé depuis le début du quinquennat sur la question du pouvoir d'achat qui est évidemment importante pour tous les Français. On a pris beaucoup de mesures au début du quinquennat pour augmenter le pouvoir d'achat des classes moyennes, des salariés au SMIC avec, par exemple, la suppression de certaines cotisations sociales, de la taxe d'habitation, l'augmentation de la prime d'activité. On a protégé le pouvoir des Français pendant la crise avec l'activité partielle. Près de 9 millions de Français ont eu leur emploi protégé grâce à l'activité partielle, en prolongeant les droits des demandeurs d'emploi. Et là avec la flambée des prix de l'énergie, avec effectivement une inflation qui est plus forte - moi j'entends les inquiétudes. Vous savez que sur l'énergie, on a pris des mesures massives, à la fois le chèque énergie par exemple, une aide exceptionnelle pour les près de 6 millions de Français qui bénéficient du chèque énergie, le bouclier tarifaire pour éviter la hausse du prix du gaz et de l'électricité. Et puis plus récemment, on a aussi revalorisé le barème kilométrique pour tous ceux dont je comprends bien qu'ils peuvent être effectivement très inquiets et en difficulté, parce qu'ils doivent prendre leur voiture pour aller au travail.

JEROME CADET
Est-ce qu'il faut aller plus loin ? Augmenter le SMIC par exemple comme le proposent plusieurs candidats à l'élection présidentielle ? Les Allemands vont le faire, plus 22 %, en octobre prochain.

ELISABETH BORNE
Alors ils seront encore en dessous des rémunérations en France avec la prime d'activité après cette augmentation en Allemagne. Le SMIC, il a été revalorisé deux fois ces derniers mois : 3,1 % au total. Moi mon sujet, c'est que les branches professionnelles, les secteurs professionnels, revalorisent aussi leur grille salariale. Vous savez qu'il y a…

JEROME CADET
Vous les aviez réunis au mois de décembre.

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je les suis de près.

JEROME CADET
Est-ce que ça suffit ? À un moment, est-ce qu'il ne faut pas franchir une étape ?

ELISABETH BORNE
Moi je les suis de près, en particulier les 40 branches professionnelles, donc les secteurs qui ont des grilles de rémunération dont les premiers niveaux sont en dessous du SMIC. Alors évidemment les gens sont payés au SMIC puisque c'est la loi dans notre pays, mais ça veut dire que pendant des années ils n'ont aucune perspective d'avoir une progression de leur salaire.

JEROME CADET
Mais quand il n'y a pas d'accord ? S'il n'y a pas d'accord ?

ELISABETH BORNE
Enfin, je peux vous assurer qu'on met la pression sur ces branches. Par exemple dans le secteur des hôtels-cafés-restaurants, c'est plus de 800 000 salariés. Le secteur, il y a un accord qui a été trouvé pour revaloriser de 16 % en moyenne la grille de rémunération dans ce secteur.

JEROME CADET
Parce que l'Etat a été là pendant la crise pour aider les entreprises, pour les soutenir.

ELISABETH BORNE
Absolument, c'est bien ce qu'on leur a dit : qu'on attendait maintenant d'eux qu'ils revalorisent leur grille salariale. C'est aussi un enjeu d'attractivité. Comme vous l'avez dit, les bons chiffres du chômage ça veut dire aussi que les salariés peuvent avoir le choix, et que si les salaires, si les conditions de travail ne sont pas à la hauteur, ils passent à autre chose et c'est ce qui s'est passé, notamment dans le secteur des hôtels-cafés-restaurants. Donc moi je vais continuer à suivre les branches qui n'ont pas encore conclu un accord. Je vous dis, il y a les hôtels-cafés-restaurants, il y a le travail temporaire, il y a le bricolage qui ont conclu des accords. Et les autres, on va continuer à les suivre pour qu'ils débouchent au plus vite sur des accords de revalorisation des grilles salariales.

JEROME CADET
Les grands groupes français ont fait des bénéfices exceptionnels l'an dernier. 5 milliards d'euros pour le Crédit Agricole, 9 milliards et demi pour la BNP, 14 pour Total. Est-ce qu'il y a dans notre pays un problème de partage de la richesse ? « Trop de revenus sont reliés au capital et pas assez au travail », c'est ce qu'a dénoncé cette semaine Eric LOMBARD, directeur général de la Caisse des dépôts.

ELISABETH BORNE
Alors c'est évidemment important que les entreprises qui font des bénéfices non seulement entendent les attentes des salariés sur la revalorisation des salaires, mais aussi puissent partager la richesse qui a été créé, y compris par les salariés dans les entreprises. Vous savez qu'il y a des outils : l'intéressement, la participation qu'on a simplifiée avec la loi PACTE dans le quinquennat, et puis il y a aussi la prime Macron. Moi j'invite toutes les entreprises qui ont fait des bénéfices et qui ne s'en sont pas encore saisies à s'emparer de cette prime qui permet effectivement de donner du pouvoir d'achat aux salariés. C'est défiscalisé, il n'y a pas d'impôts aussi quand on recourt à cette prime Macron. Il y a près de 4 millions de salariés qui en ont déjà bénéficié au cours de l'année 2021 et c'est possible de donner cette prime jusqu'au 31 mars. Donc les entreprises qui ont des marges et qui ne se sont pas encore saisies de ces outils doivent le faire.

JEROME CADET
Des grèves un peu partout en France au sujet précisément de la question des salaires, et notamment aujourd'hui à la RATP à l'appel des syndicats. Il y a de fortes perturbations dans les transports. La direction de la RATP affirme qu'elle a proposé une hausse de salaire de 2,7 %. C'est seulement 0,4 disent les syndicats. Vous avez dirigé la RATP pendant deux ans, Elisabeth BORNE. Est-ce que vous diriez que cette grève est légitime aujourd'hui ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, moi je ne vais pas me substituer à la direction de la RATP qui mène les discussions. Je trouve que cette grève, elle tombe particulièrement mal alors qu'aujourd'hui, c'est pour beaucoup de Franciliens un jour de grands départs en vacances. Donc j'appelle les syndicats à faire preuve de responsabilité. Clairement, ça n'est pas ce qu'on attend d'une grande entreprise de service public comme la RATP.

JEROME CADET
Est-ce que ça dire que le dialogue social a été malmené en amont sur cette question des salaires ?

ELISABETH BORNE
Moi je vous dis qu'on peut avoir des revendications salariales. Faire grève un jour de grands départs en vacances, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

JEROME CADET
Elisabeth BORNE, le journal Libération consacre sa Une ce matin aux accidents du travail. Ils font en moyenne 550 morts par an, c'était 733 en 2019. Le chiffre ne baisse plus depuis quelques années. Ce sont des accidents dont on parle assez peu, c'est vrai, dans les médias, dans le débat public. Est-ce que c'est un problème de prévention ? Est-ce que c'est un problème de sanctions des entreprises et de conditions de travail ?

ELISABETH BORNE
Vous avez raison de dire qu'on a plus de 500 accidents mortels par an. C'est autant de drames humains. À chaque fois, l'Inspection du travail fait une enquête. Moi j'ai des synthèses qui me reviennent. C'est des situations dramatiques. Je pense à un jeune de 17 ans qui est mort avec une chute d'une tuile sur le toit sur lequel il travaillait, donc c'est à chaque fois des drames. Avec les organisations syndicales et patronales, on s'est mis d'accord pour renforcer la prévention. Elles ont signé un accord en décembre 2020 qui a été traduit dans la loi, qui a été votée cet été - la loi sur la santé au travail. Maintenant il faut le décliner en plan d'action très concret. Le secrétaire d'Etat Laurent PIETRASZEWSKI qui est auprès de moi présentera un plan très concret à la mi-mars. Il faut qu'on soit particulièrement attentif à certains secteurs. Je pense par exemple au bâtiment et aux travaux publics ou aux travaux forestiers et puis…

JEROME CADET
Aux travailleurs indépendants aussi peut-être qui ne sont pas pris en compte dans les statistiques ?

ELISABETH BORNE
Alors en tout cas, à des salariés jeunes dont on voit qu'ils sont plus victimes d'accidents de travail, aux intérimaires. Donc c'est le plan qui sera présenté à la mi-mars.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 février 2022