Interview de Mme Roselyne Bachelot, ministre de la culture, à CNews le 25 avril 2022, sur le résultat des élections présidentielles, les législatives et la fracture sociale.

Texte intégral

LAURENCE FERRARI
Bonjour Roselyne BACHELOT.

ROSELYNE BACHELOT
Bonjour Laurence FERRARI.

LAURENCE FERRARI
Bienvenue dans « La matinale » de CNews. Les Français se réveillent avec un président dont ils connaissent pour certains les qualités, pour les autres les défauts, il a été largement réélu, on l'a dit, premier président sortant réélu dans un pays profondément fracturé, hors cohabitation, qui sera le président MACRON 2, est-ce que ce sera un président de crises, crise économique, crise sociale, crise internationale ?

ROSELYNE BACHELOT
D'abord je veux saluer le très beau résultat d'Emmanuel MACRON, un des présidents les mieux réélus de la Ve République. C'est effectivement… nous sommes dans une situation de crises, et en particulier la première crise, c'est la crise internationale, parce qu'elle menace profondément nos valeurs, elle menace notre stabilité, elle menace notre modèle occidental, j'ai d'ailleurs été très surprise de voir que, à part Emmanuel MACRON, personne n'avait évoqué la situation en Ukraine, les chars russes sont là, des violences, des crimes absolument abominables sont commis, et véritablement, oui, d'avoir réélu Emmanuel MACRON, qui a une stature internationale, une stabilité, une connaissance des dossiers, c'est un élément extrêmement important. Alors, il y a évidemment beaucoup d'inquiétude, qui d'ailleurs tout ça est lié, parce que par exemple les questions sur le pouvoir d'achat sont étroitement liées au problème de l'approvisionnement énergétique, donc on ne peut pas distinguer d'un côté la crise internationale, de l'autre côté la crise sociale, tout ça marche de pair.

LAURENCE FERRARI
Mais le président a reconnu hier, dans sa prise de parole, que ce résultat l'obligeait parce qu'il a compris que parmi ceux qui ont voté pour lui, eh bien ce n'est pas un vote d'adhésion, c'est un vote de rejet pour Marine LE PEN.

ROSELYNE BACHELOT
Oui, alors il en est ainsi de toutes les élections présidentielles, en général un président de la République est élu entre 20, 25, 28 % des voix, donc il y a une grande partie des électeurs qui n'ont pas voté pour lui, mais qui vont se retrouver autour de lui, parce que c'est le président de la République, c'est le président de tous les Français. Alors, comment retrouver un pacte avec les Français ? D'abord de continuer ce que nous faisons sur le pouvoir d'achat, et en particulier diriger vers les plus faibles, les plus fragiles, sans doute améliorer les institutions, on en parle depuis très longtemps, de faire en sorte que des partis politiques qui font des voix, mais ne se retrouvent pas à l'Assemblée nationale…

LAURENCE FERRARI
Comme le Rassemblement national.

ROSELYNE BACHELOT
Comme le Rassemblement national, puissent être représentés à l'Assemblée nationale, c'est certainement…

LAURENCE FERRARI
Donc proportionnelle, proportionnelle intégrale comme l'avait évoqué le candidat ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors, le président de la République a indiqué la méthode qu'il voulait suivre, c'est-à-dire de consulter les partis politiques, de les réunir, et d'essayer de trouver un consensus autour de ses réformes, mais je crois que c'est très important. D'ailleurs je suis militante de l'instillation d'une dose de proportionnelle, j'ai écrit un excellent livre il y a 25 ans sur le sujet… j'en profite pour faire un petit peu…

LAURENCE FERRARI
Auto-promo. Il y a une fracture sociale, vous soulignez le pouvoir d'achat, les plus bas revenus, les moins diplômés ont voté majoritairement pour Marine LE PEN, Emmanuel MACRON dit comprendre ce vote, cette colère, il dit « c'est ma responsabilité d'amener une réponse », quelle responsabilité, comment va-t-il répondre à cette colère exprimée par les électeurs de Marine LE PEN, dont ils sont tous d'extrême droite pour vous, il faut continuer à les caricaturer ?

ROSELYNE BACHELOT
Non, il ne s'agit pas de les caricaturer. Le discours de Marine LE PEN est d'extrême droite, ça c'est évident…

LAURENCE FERRARI
Sur quels points ?

ROSELYNE BACHELOT
C'est par exemple l'appel à un peuple mythifié, la détestation des élites, et un certain nombre… la xénophobie et la déignation de l'étranger comme responsable de tous les maux, c'est-à-dire les critères qui caractérisent l'extrême droite se retrouvent dans le discours de Marine LE PEN, pour autant ces électeurs, dans leur grande majorité, j'en suis sûre, ne partagent pas cela. Donc, effectivement, ce qui est d'abord important à dire c'est que les solutions apportées par Marine LE PEN ne sont pas les bonnes, et elle a d'ailleurs été très vite démontée lors du débat qu'elle a mené contre Emmanuel MACRON, je pense en particulier sur la baisse de la TVA, dont on sait très bien qu'elle ne va jamais dans la poche des consommateurs, mais évidemment dans la poche des distributeurs, ou l'augmentation des salaires qui ne se décide pas à l'Elysée mais qui évidemment relève de la responsabilité des chefs d'entreprise. Donc, nous avons une politique, on l'a vu, avec un certain nombre de dispositions, le président de la République a dit que ces questions de pouvoir d'achat seraient au premier rang de l'établi qui va être confié, de l'établi de travail, qui va être confié au futur gouvernement, avec des mesures ciblées pour les plus modestes.

LAURENCE FERRARI
63 % des Français souhaitent une cohabitation, c'est un sondage que nous avons fait ce matin sur notre antenne, qu'est-ce que ça vous évoque, est-ce qu'il y aura peut-être une volonté de contrebalancer les pouvoirs du président ?

ROSELYNE BACHELOT
Je comprends qu'ils souhaitent une cohabitation puisqu'ils n'ont pas voté au premier tour pour cela, maintenant il faut faire de l'explication, c'est-à-dire que jusque-là les deux cohabitations qui sont arrivées, c'est-à-dire la cohabitation avec Edouard BALLADUR d'un côté, entre François MITTERRAND et Edouard BALLADUR, et la cohabitation entre Jacques CHIRAC et Lionel JOSPIN, étaient des cohabitations entre une droite modérée et une gauche modérée, maintenant la cohabitation ne serait pas de même nature, elle est entre l'extrême droite d'un côté et l'extrême gauche de l'autre, c'est-à-dire des projets politiques qui sont absolument antagonistes et qui ne reposent pas sur les mêmes valeurs. Comment pouvoir mener une cohabitation avec d'un côté un parti, le Rassemblement national, qui veut de fait sortir de l'Europe, et de l'autre côté, ou de l'autre côté, à l'extrême gauche, avec un leader politique qui promet 250 milliards d'impôts supplémentaires ? Donc là…

LAURENCE FERRARI
On parle de Jean-Luc MELENCHON, oui.

ROSELYNE BACHELOT
De Jean-Luc MELENCHON, un matraquage fiscal et social des classes moyennes tout à fait considérable, donc je pense que l'intérêt aussi des élections législatives c'est qu'on va quitter la personnalisation intense qui est voulue par l'élection du président de la République au suffrage universel, pour s'occuper des programmes, et là il va y avoir un travail de pédagogie à faire parce qu'on n'élit pas seulement un leader parce qu'il fait des déclarations populistes, ou de l'autre côté parce qu'on le trouve intelligent et poète, et bon orateur, là où va descendre dans les programmes, avec des candidats qui vont être là sur le terrain, qui vont dire ce qu'ils veulent faire au Parlement, donc là ça va tout à fait changer de nature.

LAURENCE FERRARI
Et on voit qu'il y a une union des gauches qui est en train de se mettre en place, Eric ZEMMOUR qui demande une union des droites…

ROSELYNE BACHELOT
En tapant sur Marine LE PEN…

LAURENCE FERRARI
Pour l'instant sans succès auprès de Marine LE PEN.

ROSELYNE BACHELOT
C'est très sympathique, avec des amis pareils on n'a pas besoin d'adversaires.

LAURENCE FERRARI
Et du côté d'Emmanuel MACRON, à qui doit-il tendre la main, des députés LR doivent-ils le rejoindre, est-ce que vous le souhaitez ?

ROSELYNE BACHELOT
Je pense qu'il y a, à la fois au Parti socialiste, et de l'autre côté chez les Républicains, des gens qui peuvent s'entendre avec Emmanuel MACRON sur un programme de gouvernement, ce sera d'ailleurs la tâche qui sera faite, cette discussion qui sera faite et qui sera conduite par le Premier ministre qui sera nommé dans quelques jours et qui doit composer cette majorité.

LAURENCE FERRARI
Quelques jours, c'est-à-dire vraisemblablement la semaine prochaine, le Premier ministre remettra sa démission, est-ce que vous souhaitez continuer à votre poste Roselyne BACHELOT, à la Culture ?

ROSELYNE BACHELOT
Moi je ne souhaite rien, ce qui me rassure, si vous voulez, c'est que, que ce soit moi, ou que ce soit un autre, il faudra continuer des chantiers majeurs dans la culture, je pense d'abord affronter le tsunami digital et numérique, c'est-à-dire de bâtir ce projet France 2030 qui a été dressé par le président de la République, faire une véritable politique de démocratie culturelle autour du Pass Culture qui est un véritable succès, et puis protéger nos créateurs, parce que les industries culturelles c'est 72 milliards d'euros et c'est 650.000 emplois, c'est plus que l'industrie aéronautique, c'est plus que l'industrie automobile, c'est la richesse de la France, il faut protéger nos créateurs. Tout ça, si on me demande de le continuer, je le fais, mais s'il faut passer le relais, ce sera formidable également.

LAURENCE FERRARI
Donc il n'est pas temps pour vous de raccrocher les crampons, ce n'est pas ce que vous souhaitez, pour être claire ?

ROSELYNE BACHELOT
Ecoutez, j'ai été à Greugnard (phon), on m'a demandé de venir au gouvernement dans une situation de crise du monde de la culture incroyable, nous avons fait avec le président de la République ce qu'aucun gouvernement, en Europe ou en Amérique du Nord, n'a fait pour protéger ses créateurs et ses artistes, je crois que tout le monde le reconnaît, mission accomplie.

LAURENCE FERRARI
Il y a aussi la suppression de la redevance audiovisuelle, promesse du candidat MACRON, 138 euros de pouvoir d'achat en plus pour les Français, il faudra la faire vite ?

ROSELYNE BACHELOT
C'est-à-dire elle est de fait supprimée puisque son support, la taxe d'habitation, parce que c'est aussi ça qui est très important, c'est plusieurs centaines d'euros de pouvoir d'achat en plus pour les Français, la taxe d'habitation qui était le support de la collecte, a donc été supprimée. Maintenant, il y a une chose qui est sûre, c'est que Madame LE PEN voulait supprimer, privatiser l'audiovisuel public, c'est-à-dire, supprimer l'audiovisuel public, et causant des désordres incroyables sur l'audiovisuel privé, parce que si on vient se servir sur les redevances, sur les recettes publicitaires…

LAURENCE FERRARI
Sur les recettes, nous n'avons pas de redevance…

ROSELYNE BACHELOT
Oui, pardon, sur les recettes publicitaires de l'audiovisuel privé, ça mettra un certain nombre de structures, dont la vôtre, en grande difficulté.

LAURENCE FERRARI
En tout cas ça n'arrivera pas. 12 millions d'abstentionnistes, est-ce que là aussi ce chiffre vous interpelle, ces gens qui disent « non » en fait ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui…

LAURENCE FERRARI
Et si on rajoute encore blanc et nul on est à 16 millions de personnes.

ROSELYNE BACHELOT
C'est un mouvement qui vient de loin. On a vu, petit à petit, l'abstention augmenter, partout en Europe, il y a un sentiment, je crois, de désaffiliation. D'abord, le débat politique a changé de nature, avant, pardonnez-moi d'évoquer…

LAURENCE FERRARI
Avant c'était mieux ?

ROSELYNE BACHELOT
Non ; pardonnez-moi d'évoquer des souvenirs d'enfance, ces réunions politiques où les adversaires s'opposaient les uns aux autres, on était dans des communes de 2000 habitants, il y avait 600 ou 700 personnes sous un préau d'école à discuter, maintenant on est seul, face à son écran, face à Internet, dans les réseaux sociaux, etc., et le combat politique a perdu de sa saveur, c'est sans doute cette saveur de la politique qu'il faut retrouver.

LAURENCE FERRARI
Il y a aussi une fracture générationnelle très forte, les jeunes ont voté pour moitié en faveur de Marine LE PEN, pour moitié en faveur d'Emmanuel MACRON, le vote senior s'est porté majoritairement sur Emmanuel MACRON, comment, encore une fois, ré-agréger les jeunes à la vie politique française ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, c'est sans doute un enjeu, par contre les seniors ont le droit d'exister dans la politique…

LAURENCE FERRARI
Bien sûr, ils votent majoritairement.

ROSELYNE BACHELOT
Non, mais on a entendu un débat se faire en disant qu'il faudrait interdire de vote les plus de 65 ans au motif qu'ils votaient majorité Emmanuel MACRON…

LAURENCE FERRARI
Qui a dit ça ?

ROSELYNE BACHELOT
Il y a eu un débat très intéressant dans l'audiovisuel public qui posait cette question, qui est d'ailleurs défendue par certains, ou qu'il faudrait pondérer le vote des seniors, c'est-à-dire que leur bulletin de vote n'aurait pas le même poids.

LAURENCE FERRARI
Ce n'est pas au programme j'imagine.

ROSELYNE BACHELOT
Non, ce n'est pas au programme, je trouve ça assez choquant. Non, mais il y a aussi une sorte de romantisme dans le vote des plus jeunes, mais le vote des seniors c'est aussi ceux qui ont vécu, qui ont apprécié un certain nombre de choses, et puis qui sont vraiment extrêmement solidaires des plus jeunes, parce que les seniors ils portent aussi à bout de bras les plus jeunes.

LAURENCE FERRARI
Qui sera le pire adversaire d'Emmanuel MACRON, lui-même, Marine LE PEN, Jean-Luc MELENCHON, ou la colère sociale ?

ROSELYNE BACHELOT
Moi je pense que le pire adversaire d'Emmanuel MACRON sera que les Français doutent d'eux-mêmes, alors que nous sommes dans un des pays les plus florissants, qui a une politique sociale extraordinaire. Nous avons, alors que nous n'avons que 67 millions d'habitants, 15 % des dépenses sociales de l'ensemble de la planète sont réalisées en France, nulle part ça n'existe, partout on nous admire, et si les Français se mettent à douter d'eux-mêmes, de leur modèle, c'est ça le pire… le pire ennemi d'Emmanuel MACRON est là.

LAURENCE FERRARI
Merci beaucoup Roselyne BACHELOT d'être venue ce matin dans « La matinale » de CNews pour commenter les résultats hier soir, merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 avril 2022