Interview de Mme Roselyne Bachelot, ministre de la culture, à LCI le 28 avril 2022, sur le résultat des élections présidentielles et le rachat de Twitter par Elon MUSK.

Texte intégral

ELIZABETH MARTICHOUX
Bonjour Roselyne BACHELOT.

ROSELYNE BACHELOT
Bonjour Elizabeth MARTICHOUX.

ELIZABETH MARTICHOUX
Merci d'être ce matin sur LCI quelques jours après la victoire d'Emmanuel MACRON, que vous avez saluée d'ailleurs évidemment très vite. Vous êtes ministre de la Culture et de la Communication, à ce titre est-ce qu'il faut s'inquiéter du rachat de Twitter par Elon MUSK ? Ce serait intéressant de vous entendre sur ce sujet tout à l'heure. On va rester sur la politique…

ROSELYNE BACHELOT
D'accord, vous êtes le chef d'orchestre…

ELIZABETH MARTICHOUX
Pardon, vous alliez prendre votre élan…

ROSELYNE BACHELOT
J'allais prendre mon élan sur Elon MUSK, mais on y reviendra.

ELIZABETH MARTICHOUX
Non mais j'attire l'attention sur le fait que l'on va en parler tout à l'heure, parce que c'est un sujet évidemment qui est très préoccupant, vous nous direz s'il y a lieu ou pas de d'être inquiétés. Mais, tout à l'heure vous allez assister au dernier conseil des ministres vraisemblablement du Gouvernement Castex. Forcément, vous avez déjà connu ces situations d'ailleurs, ça va être un Conseil pas comme les autres.

ROSELYNE BACHELOT
Oui, mais c'est un Conseil en général sympathique, c'est un Conseil convivial, on a fait du bon boulot avec cette équipe et on va se quitter avec aussi la satisfaction d'avoir accompli des choses importantes, en particulier dans le domaine de la culture ; avoir sauvé le monde de la culture dans ce pays, comme aucun autre pays européen ou américain ne l'a fait, avoir mené une politique du patrimoine qui n'a jamais existé avec cette importance. Avoir lancé le Pass Culture, 1,8 million de jeunes abonnés. J'étais la semaine dernière au Printemps de Bourges, 11 % des billets ont été achetés grâce au Pass Culture. Il y a des jeunes qui m'ont dit : c'est la 1ère fois qu'on vient à un concert, et qu'on vient avec un grand frère qui n'est jamais lui non plus allé à un concert, avoir mené une politique d'égalité hommes/femmes dans le monde de la culture comme ça n'a jamais été fait. On se dit qu'il y a un bilan important, et sans compter, on y reviendra justement avec Elon MUSK, avoir mené une politique de protection de nos auteurs, de nos créateurs, grâce à des législations européennes extrêmement fortes, sous l'impulsion de la France.

ELIZABETH MARTICHOUX
Le bilan, on y reviendra, vous le faites spontanément. Qu'est-ce que ça veut dire pour votre situation, on y reviendra, mais juste sur des éléments d'ambiance si vous voulez bien. Est-ce que vous partagez ce sentiment que ce 2e quinquennat, ce second quinquennat d'Emmanuel MACRON, eh bien il débute sans joie, sans élan, comme si c'était un non-événement ?

ROSELYNE BACHELOT
D'abord, c'est un renouvellement, c'est vrai, il n'y a pas l'effet de waouh d'un nouveau président de la République qui concentrerait les lumières, les lumières médiatiques, mais il faut aussi considérer qu'on sort de crises très violentes, et qu'on est encore dans des crises très violentes. Comment ne pas partager l'angoisse des Français qui ont vécu 2 ans de confinement, avec une pandémie qui n'est pas terminée, loin de là, il y a encore des contaminations, il y a encore des personnes qui sont en soins intensifs. Et puis cette guerre ukrainienne dont vous avez encore montré les images absolument terrifiantes, avec… au coeur de l'Europe. Jusque-là les conflits paraissaient lointains, ils ne nous concernaient pas, là nous avons 70 000 réfugiés ukrainiens qui sont arrivés sur notre sol. J'ai bâti au ministère de la Culture une politique d'accueil des artistes ukrainiens, pour les accompagner…

ELIZABETH MARTICHOUX
Avec une enveloppe de plus d'un million d'euros.

ROSELYNE BACHELOT
Voilà, avec une enveloppe de 1,3 million d'euros, pour les accompagner, pour leur permettre de participer à des spectacles culturels, pour aider les étudiants ukrainiens qui sont dans nos écoles d'art et d'architecture…

ELIZABETH MARTICHOUX
Et c'est ça qui pèse sur le moral, et qui fait que ce qui pourrait être accueilli comme un évènement absolument historique, ça l'est d'ailleurs, parce que c'est une première en tant que telle, eh bien finalement…

ROSELYNE BACHELOT
Les gens, les Français n'ont pas non plus, ils sentent la gravité de la situation, et là une sorte de d'exaltation disproportionnée n'est pas de mise. Ils sont très réalistes, très conscients des enjeux.

ELIZABETH MARTICHOUX
Autres élément d'ambiance que je vous soumets, Roselyne BACHELOT. Le président du Sénat qui émet des doutes sur la légitimité d'un Président élu après une telle campagne, c'était il y a quelques semaines, un président de parti, Jean-Luc MELENCHON, qui dit que le Président est le plus mal élu de toute la 5e République…

ROSELYNE BACHELOT
C'est un mensonge, mais enfin…

ELIZABETH MARTICHOUX
Clémentine AUTAIN, une de ses députés, qui répond oui à la question : irez-vous chercher la victoire dans la rue si vous perdez les législatives ? Et Marine LE PEN, qui n'a pas salué la victoire de son adversaire dimanche soir dans son discours. Si on agrège tout ça, vous qui avez l'expérience, est-ce que tout ça c'est un jeu dangereux ?

ROSELYNE BACHELOT
C'est un jeu dangereux, je ne peux que regretter effectivement cette distorsion des principes démocratiques et du vivre ensemble. Et je vois qu'il est d'ailleurs partagé par d'autres personnalités, de façon assez étonnante. Quand j'entends les paroles d'un homme modéré comme par exemple Laurent BERGER, qui invite à revisiter en quelque sorte le débat démocratique, moi je suis prête à l'entendre, mais il faut aussi que chacun balaie devant sa porte. Il y a une disparition des corps intermédiaires qui mérite d'être soulignée. Quand seulement 10 % des Français sont syndiqués, on a envie de dire au monde syndical : il faut aussi qu'il y ait une restauration de la démocratie, et que cette restauration de la démocratie elle ne concerne pas seulement les politiques, le président de la République a pris des engagements dans cette amélioration de la démocratie, mais il faut aussi que chacun des corps intermédiaires qui sont détenteurs d'une partie de la démocratie…

ELIZABETH MARTICHOUX
Ça vous a frappé, cette tribune de Laurent BERGER. Il a dénoncé une gouvernance d'Emmanuel MACRON archaïque, et dit : bon, maintenant il faut qu'il arrête avec cette forme de gouvernance, effectivement, qui exclut les corps intermédiaires. Ça vous a frappé pourquoi ?


ROSELYNE BACHELOT
Non, elle n'exclut pas, justement elle n'exclut pas les corps intermédiaires, mais les corps intermédiaires doivent se poser des questions aussi sur la reviviscence, [la question] de régénérer ce dialogue démocratique. Parce que finalement la disparition des corps intermédiaires, qui vient de loin et en particulier du monde syndical, les amène à des contresens, c'est-à-dire que l'on a, quand seulement 10 % des salariés sont syndiqués, appartiennent à un syndicat, c'est qu'il y a une sorte d'abord d'immobilisme qui se crée, et finalement une incapacité à la négociation, parce que quand on est en perdition, chacun fait une sorte de course à l'échalote. On compare oui, avec les syndicats allemands, où il y a une vraie capacité de négociation, où il y a des avancées qui peuvent se faire. Et là, on ne peut pas être finalement dans une attitude purement négative. Donc cette restauration de la démocratie dans notre pays, elle doit interpeller chacun.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc, vous êtes frappée par cet état d'esprit purement négatif.

ROSELYNE BACHELOT
Oui, absolument, alors que nous devons…

ELIZABETH MARTICHOUX
Pour reprendre vos mots.

ROSELYNE BACHELOT
Alors que l'on élit notre président de la République au suffrage universel, c'est une avancée démocratique considérable. En général, dans les pays européens le chef de l'exécutif est choisi par les partis politiques, c'est la majorité parlementaire qui se dégage qui choisit le chef de l'exécutif. On a une chance extraordinaire, c'est nous qui lisons notre président de la République et on est là à faire la fine bouche sur la démocratie ?

ELIZABETH MARTICHOUX
Alors, il y a un sondage Elabe, sorti hier, donc c'est une mesure très récente, qui explique que 55 % des Français estiment que cette élection est une mauvaise chose, contre 45 %. Autrement dit dimanche, les Français ont élu un Président à 58 %, dont ils estiment qu'il n'est pas bon pour le pays. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond ?

ROSELYNE BACHELOT
Evidemment, le président de la République est élu au suffrage universel. C'est à dire que c'est des Français qui n'avaient pas voté pour lui au 1er tour. Évidemment. Et ils peuvent se sentir déçus, on les comprend, mais maintenant voilà, ce n'est pas mon candidat. Maintenant, il y a un Président qui est élu par 58,55 % des Français, qui est donc légitime et qui va conduire les affaires de la France, et c'est la démocratie, c'est tout.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous lui faites confiance pour être le président de tous les Français ?

ROSELYNE BACHELOT
Il est le Président de tous les Français, et il a été élu pour mettre en jeu, pour mettre en cause, pour mettre en action, le programme pour lequel il a été élu, il serait quand même tout à fait incroyable que des candidats qui ont eu moins de voix que lui, soient plus légitimes que lui.

ELIZABETH MARTICHOUX
Ah ben c'est ce que dit d'une certaine façon Jean-Luc MELENCHON, qui fait le pari, je cite, qu'il n'y aura pas de prime au Président si mal élu. C'est mal parti pour les législatives pour la majorité ?

ROSELYNE BACHELOT
Non. Ecoutez, on va voir, mais en tout cas les premières intentions de votes, montrent que la majorité parlementaire sera très probablement une majorité parlementaire qui permettrait au Président de mettre en oeuvre son programme. J'ai envie de dire à Jean-Luc MELENCHON : ne vendons pas la peau de l'ours…

ELIZABETH MARTICHOUX
Avant de l'avoir tué.

ROSELYNE BACHELOT
Voilà.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il y aura une majorité relative.

ROSELYNE BACHELOT
Et de respecter les règles de la démocratie. Quand on conteste l'élection du président de la République, alors que soi-même on a été élu député avec 64 % d'abstention, on ferait bien de balayer devant sa porte ? Vous lui dites de regarder le nombre des inscrits qui l'ont élu à Marseille.

ROSELYNE BACHELOT
Absolument !

ELIZABETH MARTICHOUX
Il y a 5 ans, pour faire la comparaison. Bien joué. Que vous inspire la situation de LR Roselyne BACHELOT ?

ROSELYNE BACHELOT
La situation de LR, c'est une situation que j'avais en quelque sorte anticipée, parce que les partis politiques, pour reprendre la phrase de Paul VALERY, comme les civilisations, sont mortelles. Et donc, la seule chose que je regrette, c'est sans doute que l'analyse qui doit être faite à l'intérieur de ce parti que je connais bien, même si je n'y ai jamais adhéré, l'analyse, les analyses doivent être plus fouillées et moins émotives qu'elles ne le sont. Il est venu le temps de la réflexion.

ELIZABETH MARTICHOUX
Mais, il n'est pas mort. LR n'est pas mort, il n'est pas dans une situation mortelle.

ROSELYNE BACHELOT
Peut-être. Et si Les Républicains veulent se sauver de cette situation mortelle, ils doivent poser le bon diagnostic. Quand un malade est très très malade, tant qu'on n'a pas posé le bon diagnostic, on n'est pas capable de répondre à cela. Il faut d'abord définir une idéologie, c'est une fracture considérable. Est-ce qu'on rejoint le camp de l'extrême-droite ou est-ce qu'on choisit la droite républicaine qui a toujours été celle des Républicains, comment est-ce qu'on règle les problèmes de leadership à l'intérieur du parti, comment est-ce qu'on ne pense pas que les élections locales sont une sorte de 3e tour présidentiel, mais restent des élections locales. Voilà, toutes ces réflexions doivent être menées.

ELIZABETH MARTICHOUX
Encore, juste un mot, c'est vrai que Nicolas SARKOZY a apporté son soutien à Emmanuel MACRON ? Vous avez souvent été « en guerre » avec Nicolas SARKOZY, vous aviez été critiquée à une époque, là, ça vous a surpris, ce soutien d'un ancien Président ?

ROSELYNE BACHELOT
Non, ça ne m'a pas surpris, j'ai d'excellents liens avec Nicolas SARKOZY, et nous en avons souvent parlé avant cette élection. Effectivement il y a d'ailleurs à l'intérieur des Républicains, beaucoup de personnes qui sont sur cette ligne et qui n'ont pas compris des propos extrêmes et violents.

ELIZABETH MARTICHOUX
De qui ?

ROSELYNE BACHELOT
Non, vous savez, moi je suis arrivée en mission au ministère de la Culture le 6 juillet 2020, je n'avais pas été à l'Assemblée nationale depuis une dizaine d'années. La violence du débat politique de la part des Républicains m'a laissé stupéfaite. Et même…

ELIZABETH MARTICHOUX
Pourtant, vous en avez connu, des combats, vous.

ROSELYNE BACHELOT
Oui, oui mais c'est surtout…

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous en avez connu des tribuns, vous en avez connu des … La violence dans la politique, vous en avez souvent parlé.

ROSELYNE BACHELOT
Oui, mais une violence et puis souvent d'ailleurs aussi applaudissant la France Insoumise uniquement parce qu'on était en opposition, alors que ses positions étaient absolument à l'opposé de tout ce qui fait le cadre idéologique des Républicains, ça m'a laissée très étonnée et très attristée.

ELIZABETH MARTICHOUX
On va revenir à votre situation après, mais je le disais Elon MUSK, vous êtes ministre de la Communication, Elon MUSK a mis la main sur Twitter, et effectivement…

ROSELYNE BACHELOT
44 milliards.

ELIZABETH MARTICHOUX
44 milliards, c'est assez inquiétant pour beaucoup, parce qu'il veut libérer la parole au nom de la libre expression, à l'américaine, ce qui pourrait ouvrir ce réseau social très suivi, à des propos racistes, antisémites, à toutes les fake news du monde. Est-ce que vous craignez qu'il y ait une fin de la régulation totale sur ce réseau social ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors d'abord je veux dire qu'effectivement, deux philosophies s'opposent. La philosophie américaine telle qu'elle résulte du premier amendement de leur Constitution où la liberté d'expression doit être totale et la tradition européenne, et en particulier française, de la régulation et de la protection des consommateurs. Je ne suis pas inquiète parce que nous avons justement mis en place les règles juridiques qui permettent de réguler cela. Alors nous mettons en place ce qu'on appelle le Digital Services Act pour laquelle la France est moteur au sein de l'Union européenne, et qui doit permettre d'édicter des règles de modération sur les plateformes, de donner aux consommateurs un droit de regard, voire interpeller les plateformes, et puis d'avoir la capacité de signalement et de traiter les signalements. Donc nous mettons en place la structure juridique pour protéger les consommateurs. Et de toute façon pour Twitter, les règles de modération, les règles que nous avons en France c'est-à-dire d'interdire les propos racistes en particulier et sexistes, ces règles s'appliqueront à Twitter sur le sol national.

ELIZABETH MARTICHOUX
Si le nouveau propriétaire ne veut pas ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors le nouveau propriétaire a bien indiqué qu'il respecterait les règles en vigueur, les règles en vigueur dans les pays où Twitter existe.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous lui faites confiance ?

ROSELYNE BACHELOT
Nous verrons bien. Je fais confiance a priori.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il pourrait engager un bras de fer et dire : écoutez, moi j'enlève Twitter de l'Europe.

ROSELYNE BACHELOT
En tout cas les institutions européennes, Thierry BRETON l'a rappelé, seront extrêmement vigilantes.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc il y aura une régulation au nom des règles juridiques qui ont été votées par l'Europe.

ROSELYNE BACHELOT
Absolument.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous n'avez pas de doute sur cette question donc vous n'êtes pas très inquiète, dans le fond, des conséquences.

ROSELYNE BACHELOT
Je ne suis pas inquiète, je suis vigilante.

ELIZABETH MARTICHOUX
Oui. Et vous le resterez. Est-ce que vous souhaitez rester ministre ?

ROSELYNE BACHELOT
La question ne se pose pas de mon souhait et c'est la question à laquelle vraiment il n'est pas l'heure de répondre. Avoir l'air de poursuivre une carrière personnelle, ce n'est pas mon truc.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc vous dites « ce n'est pas le sujet », mais si on vous demande de continuer de continuer, vous le ferez ?

ROSELYNE BACHELOT
J'ai toujours fait mon devoir.

ELIZABETH MARTICHOUX
D'accord. Donc si on vous demande de continuer, vous le ferez. Vous resteriez ministre si c'était possible. Il va y avoir un mur un buffet tout à l'heure à l'Elysée avec toute l'équipe ministérielle, une quarantaine de personnes. Dans Le Parisien ce matin, il y a un ministre qui est cité anonymement : il appelle ça le dernier repas des condamnés.

ROSELYNE BACHELOT
(éclats de rire)

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous connaissez, vous, ces moments douloureux de transition ? On ne sait pas si on reste…

ROSELYNE BACHELOT
Non, non, non. Moi je dis il n'y a pas de moments douloureux. Il y a des moments douloureux pour les Français, il y a des moments douloureux pour des gens qui souffrent véritablement. Mais alors vraiment, la pleurnicherie ce n'est quand même pas… C'est indécent.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc ce sera gai et joyeux.

ROSELYNE BACHELOT
Ce sera gai et joyeux. On a beaucoup de chance, on a beaucoup de chance d'être au service de la République.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous allez réconforter tous ceux qui peut-être n'ont pas traversé ces moments et qui sont très inquiets, font leurs cartons.

ROSELYNE BACHELOT
Non mais il faut être lucide. C'est-à-dire que quand on quitte une fonction ministérielle, il y a toujours un petit moment de passage à vide et il faut prévenir sa famille et ses amis en disant : écoutez, je ne vais peut-être ne pas être de très bonne humeur pendant quinze jours alors on se voit, on se parle, c'est sympa. Il faut le savoir, il faut l'anticiper. Mais attendez, il y a des gens qui ont du mal à boucler les fins de mois, qui se posent des questions, il y a des éleveurs qui sont en train avec la grippe aviaire de tuer leurs animaux, il y a cette guerre Ukraine et on serait là en train de pleurnicher. Mais quelle honte !

ELIZABETH MARTICHOUX
Et donc vous, vous allez être de mauvaise humeur pendant quinze jours si vous ne restez pas au Gouvernement ?

ROSELYNE BACHELOT
Non. Non ! (rires) Etre de mauvaise humeur, ce n'est pas le style de la maison.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et si vous n'êtes plus ministre, vous faites quoi ?

ROSELYNE BACHELOT
Ecoutez, je ne me pose pas cette question. De toute façon, il y a une chose que je fais, c'est que j'ai déjà trois livres à écrire et il faut que je les écrive.

ELIZABETH MARTICHOUX
Trois livres à écrire de toute façon, donc vous allez vous jeter sur l'écriture si c'est le cas. Vous êtes une femme de culture, vous êtes ministre depuis juillet 2020. Ce n'est pas facile de répondre à cette question mais votre plus belle rencontre ?

ROSELYNE BACHELOT
Ma plus belle rencontre, c'est la rencontre avec les artistes. J'étais encore hier soir à écouter Fabrice LUCCHINI. Ce soir je vais voir le magnifique Avare à la Comédie française avec [Laurent] STOCKER dans le rôle titre. J'ai vu [Michel] BOUJENAH dans le même rôle. Oui, rencontrer les artistes c'est la chance extraordinaire d'un ministre de la Culture. On a en France une structure d'artistes absolument incroyable, aussi bien dans les arts plastiques, dans le cinéma, dans le spectacle vivant. À chaque fois j'ai le coeur qui bat.

ELIZABETH MARTICHOUX
Mais vous avez souvent répété, vous l'avez fait dès le début de cette interview, qu'aucun monde culturel n'a été autant aidé qu'en France pendant le Covid notamment, en particulier. Vous l'avez très, très souvent dit. Parce que le message a du mal à passer, parce que les artistes ne s'en rendent pas compte ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui. Je l'ai dit parce que finalement, comme on était coupé du reste du monde, on ne se rendait pas compte de la volonté qui avait été mise en oeuvre pour aider les artistes. Et puis le monde s'est réouvert et la prise de conscience a été massive. Vous savez, je prends un exemple : il y a un musée à Londres qui s'appelle le Tate Modern, qui est un peu l'équivalent du Centre Pompidou. Le Tate Modern a licencié 40 % de ses salariés à cause de cette crise. Chez nous, ça n'a jamais existé. Et je crois que la réouverture, le retour à la normale a permis au monde de la culture français de se rendre compte de la volonté qui avait été celle du Gouvernement.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc le bilan de votre relation avec les artistes, il est bon.

ROSELYNE BACHELOT
Oui. Oui, je crois. Je crois qu'ils me font confiance.

ELIZABETH MARTICHOUX
Je vous ai dit la plus belle rencontre, alors un regret, un mauvais souvenir ?

ROSELYNE BACHELOT
Un mauvais souvenir… Même les choses les plus difficiles, je me souviens d'une soirée des Césars qui avait été assez calamiteuse mais je me suis dit finalement, on pourrait en faire un film extraordinaire dans le genre Groucho MARX, une nuit à l'opéra, et même des souvenirs qui n'étaient pas terribles finalement je les regarde. Je crois que l'humour sauve de tout.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc vous avez eu beaucoup de bonheur dans ce ministère de la Culture.

ROSELYNE BACHELOT
Beaucoup de bonheur, oui.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et vous le direz tout à l'heure à Emmanuel MACRON ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, il le sait.

ELIZABETH MARTICHOUX
Bonne chance Monsieur le Président ?

ROSELYNE BACHELOT
Je lui ai déjà dit bonne chance.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et dernière chose : il a dit qu'il fallait refonder ; on attend le nouveau MACRON, on attend le nouveau Premier ministre, le prochain Gouvernement où vous serez ou pas. Le nouveau MACRON, vous y croyez ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, parce que c'est un homme qui finalement se renouvelle de façon perpétuelle. D'abord parce que c'est un homme jeune, il a 44 ans et il est très plastique, il est très évolutif. Il est capable d'entendre beaucoup de choses. Moi je l'ai observé pendant deux ans, très intéressant.

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est-à-dire ?

ROSELYNE BACHELOT
Ce n'est pas un homme politique ordinaire. C'est peut-être ça qui déroute un peu les Français mais je pense qu'on a beaucoup de chance de l'avoir à la tête à la tête de l'Etat. Et je crois que d'ailleurs, ça l'a emporté dans ce monde que je décrivais : dans un monde inquiet : dans un monde où on se rend compte qu'on ne peut pas rester dans le pré carré français uniquement à réagir en franco-français, mais qu'on est dans un monde de danger et que c'est un chef de l'Etat qui a la carrure d'être un chef de l'Etat.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous dites : il n'est pas comme les autres ; jamais vous n'aviez rencontré ce profil depuis que vous faites de la politique ?

ROSELYNE BACHELOT
Ah non. Non, non. Au départ, il est déroutant et peut-être qu'il a dérouté certains Français parce qu'il n'était pas dans le cadre habituel. Mais c'est notre chance qu'il ne soit pas dans le cadre habituel parce que le monde n'est plus dans le cadre que l'on a connu.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et il a dérouté. Il peut réconcilier ? Il peut se réconcilier avec les Français ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, je le crois. Il y est en tout cas parfaitement engagé. Certains doutes que les réformes institutionnelles soient importantes. Moi je pense que les réformes institutionnelles sont importantes. Elles ne sont pas suffisantes mais elles sont une condition nécessaire. Il est décidé à les mener et c'est quelque chose qui va compter.

ELIZABETH MARTICHOUX
Qui va être important pour ménager la suite. Merci beaucoup Roselyne BACHELOT d'avoir été avec nous ce matin sur LCI.

ROSELYNE BACHELOT
Merci Elizabeth MARTICHOUX.

ELIZABETH MARTICHOUX
Bonne journée à vous.

ROSELYNE BACHELOT
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 avril 2022