Interview de M. Clément Beaune, secrétaire d'État aux affaires européennes, à LCI le 10 mai 2022, sur la construction européenne, le conflit en Ukraine et les élections législatives.

Texte intégral

ELIZABETH MARTICHOUX
Nous recevons ce matin Clément BEAUNE, toujours secrétaire d'État aux Affaires européennes, merci à vous d'être là parce qu'hier c'était une grande journée, la Fête de l'Europe, on va en parler.

CLEMENT BEAUNE
Bonjour Elizabeth MARTICHOUX.

ELIZABETH MARTICHOUX
Bonjour à vous, Emmanuel MACRON a fait des propositions, mais d'abord l'Europe au présent, tiens ! Justement, ça bloque sur l'embargo sur le pétrole russe, c'est la pièce maîtresse du sixième paquet de sanctions européennes contre la Russie, problème, la Hongrie n'en veut pas de cet embargo. Franchement, est-ce que c'est surmontable rapidement ?

CLEMENT BEAUNE
Je crois et j'espère que oui, parce que nous avons besoin d'augmenter la pression et d'augmenter les sanctions contre la Russie, il y a eu cinq paquets de sanctions, je veux quand même le rappeler, qu'on a décidées à l'unanimité, ça a été difficile, mais avec la Hongrie et tous les autres Etats. Aujourd'hui il y a la question du pétrole, elle est objectivement plus difficile…

ELIZABETH MARTICHOUX
Pour la Hongrie, qui est dépendante.

CLEMENT BEAUNE
Alors pour la Hongrie, il y a quelques autres pays qui sont aussi sensibles sur cette question, je pense à la Slovaquie, je pense à la Bulgarie. Pourquoi ? Parce que ce sont des pays, dont la Hongrie, qui sont très dépendants, plus dépendants que la moyenne européenne, du pétrole russe, et donc il est logique qu'on ait la fermeté européenne, l'unité européenne, et la solidarité européenne. On est en train de chercher des solutions, Madame VON DER LEYEN était hier à Budapest, il y aura des contacts aujourd'hui entre le président de la République, Madame VON DER LEYEN, Monsieur ORBAN et quelques autres…

ELIZABETH MARTICHOUX
Par téléphone ?

CLEMENT BEAUNE
Sans doute par téléphone.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il y a une réunion téléphonique entre les trois par exemple ?

CLEMENT BEAUNE
Il y a probablement une réunion téléphonique aujourd'hui, avec quelques leaders européens, dont le président de la République, dont Monsieur ORBAN, pour chercher des solutions à cela, parce qu'on doit garder cette unité, parce qu'on doit exprimer cette solidarité en interne, les pays qui sont en difficulté, quand bien même ce serait la Hongrie, on doit leur apporter des solutions pour leur approvisionnement énergétique, moi je suis convaincu qu'on peut le faire. Ce que je retiens c'est que les dernières discussions, sous la présidence de la France puisque nous avons cette présidence de l'Union européenne jusqu'à la fin du mois de juin, ont montré un accord politique des 27, y compris la Hongrie, pour adopter rapidement le paquet de sanctions, le sixième, et que le G7 s'est réuni ce week-end, vous le savez, et regardons la déclaration du G7, elle est très forte, tous les pays du G7, toutes les grandes économies mondiales, ont dit qu'elles voulaient sortir des hydrocarbures russes le plus vite possible, ce principe est acté.

ELIZABETH MARTICHOUX
Oui, sauf que, évidemment, l'Union européenne bloque un peu justement à cause de la Hongrie. La Hongrie a demandé des dérogations, la dernière c'est cinq ans au minimum, ça c'est entendable ou pas, est-ce que ça peut être une piste d'atterrissage ?

CLEMENT BEAUNE
Ecoutez, je ne veux pas préjuger parce que…

ELIZABETH MARTICHOUX
Est-ce qu'il y a une porte de sortie et laquelle ? C'est ça ma question.

CLEMENT BEAUNE
Il y a des portes de sortie qui sont autour de ces dérogations, de deux natures, le délai, pour certains pays, on ne va pas le faire pour tous, mais quelques pays qui sont objectivement en difficulté parce que fois presque 100% de leur approvisionnement en pétrole vient de Russie, c'est le cas de la Slovaquie, pas seulement de la Hongrie, de la Hongrie aussi, et puis ça peut être des garanties d'approvisionnement alternatives, qu'on est en train de chercher, pour les aider dans cette période de transition, ce sont les deux paramètres sur lesquels on travaille en ce moment.

ELIZABETH MARTICHOUX
Mais vous pourriez, l'Union européenne pourrait aboutir à un accord, quoi ?

CLEMENT BEAUNE
Je pense qu'on peut avoir un accord dans la semaine, c'est en tout cas le but de la présidence française, on y travaille d'arrache-pied, Madame VON DER LEYEN était, je le disais, hier à Budapest, le président MACRON s'implique dans cette discussion.

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est une question d'heures, une question de jours ?

CLEMENT BEAUNE
C'est sans doute plus une question de jours, mais en tout cas on doit aller vite, et je le dis avec confiance, il y aura un sixième paquet de sanctions européennes, elles seront très puissantes et nous sortirons progressivement avec un calendrier, d'abord du pétrole russe, mais des hydrocarbures russes en général.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il n'empêche, puisqu'on va parler de l'avenir de l'Europe, des dysfonctionnements auxquels Emmanuel MACRON prétend répondre avec des solutions institutionnelles, il n'empêche, là, par exemple, on voit bien que l'unité spectaculaire affichée par l'Europe depuis le début de l'Europe…

CLEMENT BEAUNE
Il faut le rappeler.

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est dit, risque de se fissurer là.

CLEMENT BEAUNE
Non, je ne crois pas…

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est ça le risque.

CLEMENT BEAUNE
Mais, vous savez Elizabeth MARTICHOUX, l'unité européenne, a fortiori dans des périodes de crise, dans des périodes aussi difficiles, sur des sujets aussi sensibles, l'énergie, la facture énergétique des gens, l'unité européenne elle est un combat, elle n'est jamais acquise. Sur la crise de la Covid, le début de la crise a été catastrophique pour l'Europe, disons-le franchement, on a fermé les frontières, on n'avait aucune coopération, en quelques semaines et quelques mois, on disait sur les plateaux on n'y arrivera jamais, on a réussi, parce qu'on s'est battu, à faire un plan de relance, à acheter nos vaccins en commun. La Hongrie, qui a dit « j'achète du vaccin chinois », elle est bien contente d'avoir bénéficié des vaccins européens pour protéger sa population, et on a eu raison de le faire, c'est l'intérêt de la France aussi, et donc moi je crois à ce combat européen, ce n'est jamais facile, ce n'est jamais acquis, mais c'est mieux de faire comme ça que de tout casser ou de dire on va désobéir.

ELIZABETH MARTICHOUX
N'empêche qu'il y a des choses à…il y a des difficultés à résoudre, la preuve, hier Emmanuel MACRON a fait un discours. Alors, il y avait eu le discours de la Sorbonne, le discours de Strasbourg vous le qualifiez comment ?

CLEMENT BEAUNE
« Le serment de Strasbourg » a dit le président, parce que c'est plutôt un engagement de continuer la réforme européenne. La Sorbonne c'était une liste précise de propositions et l'idée de la souveraineté, de l'indépendance de l'Europe, je crois que cette idée elle est passée chez tous nos partenaires européens, malheureusement la guerre nous rappelle à quel point, sur le plan énergétique, de la défense et de la sécurité, sur le plan militaire, on a besoin d'être plus forts en tant qu'Européens. Maintenant il y a des choses à améliorer. Hier il y avait un débat, après un an de discussions citoyennes, de panels citoyens, de débats parlementaires, pour améliorer l'efficacité de la décision, c'est la question de l'unanimité par exemple. Est-ce qu'on a besoin, sur tous les domaines, il y en a encore quelques-uns, de travailler à l'unanimité ? Ça pose un problème, celui qu'on a évoqué notamment.

ELIZABETH MARTICHOUX
Justement, la politique étrangère est un domaine européen sur lequel il est nécessaire d'avoir l'unanimité des 27, si la majorité qualifiée, le vote à la majorité qualifiée, était étendu à ce type de domaine, le problème hongrois ne se poserait pas…

CLEMENT BEAUNE
Exactement…

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc ça c'est exercice pratique…

CLEMENT BEAUNE
Quand j'ai entendu, dans un réflexe, pavlovien ou poutinien, Madame LE PEN nous expliquer hier…

ELIZABETH MARTICHOUX
On va voir son tweet tiens !

CLEMENT BEAUNE
Oui, je crois qu'il est intéressant à regarder.

ELIZABETH MARTICHOUX
On va regarder, si on peut, le tweet de Marine LE PEN…

CLEMENT BEAUNE
Elle dit, en somme, de mémoire, que ce serait une catastrophe pour la souveraineté nationale de passer…

ELIZABETH MARTICHOUX
Voilà, je fais tomber un stylo ; « Emmanuel MACRON s'est déclaré aujourd'hui pour la fin du vote à l'unanimité au sein de l'Union européenne, c'est-à-dire pour la fin de la souveraineté des Etats membres, qui ne pourront plus individuellement s'opposer à une politique qu'ils jugeraient contraire à leurs intérêts. » Elle n'a pas tort littéralement, tous les pays ne sont pas consultés, on pourra prendre des décisions qui les excluront, de fait, d'une décision européenne.

CLEMENT BEAUNE
Mais si la souveraineté c'est le blocage et l'incapacité à agir ensemble, ce n'est pas la vraie souveraineté, je suis désolé. La vraie souveraineté, en l'occurrence, c'est de ne pas être capables, comme Européens, de mettre la pression sur la Russie et de le faire tout seul ? C'est plus efficace à 27 de bloquer les exportations de la Russie, et donc pour ça il faut qu'on ait des outils de décisions plus efficaces. La majorité qualifiée, on appelle ça comme ça quand on n'est plus à l'unanimité, c'est une sorte de majorité un peu renforcée, c'est le mode de décision dans la plupart des sujets. Sur le climat, toutes nos décisions européennes, heureusement, les règles communes pour baisser nos émissions, on les prend à la majorité qualifiée des Etats membres, parce que sinon un seul Etat, ça peut être Malte, ça peut être la Slovénie, ça peut être un petit pays en termes de population, il bloque tout, et les autres ne peuvent plus avancer, c'est-à-dire qu'il n'y a plus d'Europe. Aujourd'hui il y a deux domaines dans lesquels il y a encore principalement l'unanimité, les sanctions et la politique étrangère, on en a parlé, et puis la politique fiscale. On a bloqué, c'est ce qu'on entend souvent, notamment à gauche, en politique française, on a raison, on critique l'optimisation fiscale, Madame LE PEN l'a dit elle-même dans la campagne présidentielle, il faut lutter contre l'optimisation et l'évasion fiscale, mais comment on fait si les autres pays européens ils peuvent tout bloquer, l'Irlande, ou Malte, ou la Pologne aujourd'hui, les accords qu'on a pour relever l'impôt sur les sociétés en Europe par exemple. Est-ce que c'est bien, est-ce que c'est ça la vraie souveraineté ? moi je pense qu'il faut que les Etats aient des cordes de rappel, quand il y a un vrai problème national, ça s'appelle le Conseil européen, on le met sur la table, mais la France n'est jamais bloquée par la règle de la majorité qualifiée parce qu'on est toujours dans la majorité, parce qu'on entraîne les autres.

ELIZABETH MARTICHOUX
La crainte de Marine LE PEN c'est qu'effectivement la majorité qualifiée généralisée ça piétine parfois certains pays qui ne seraient pas d'accord avec la majorité des autres pays…

CLEMENT BEAUNE
D'abord il s'agit de garder l'unanimité pour les sujets essentiels…

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est ça, ils n'auraient plus leur souveraineté.

CLEMENT BEAUNE
Oui mais, je vous le dis très clairement, aujourd'hui ça nous enlèverait la difficulté hongroise sur la question des sanctions, ce serait, je pense, plus efficace. Regardez la pratique, parce que c'est bien d'avoir une Europe très théorique et très abstraite, regardez la pratique, en pratique la France est bloquée par ce sujet, ce n'est pas la France qui est toute seule et qui met son veto, la France n'est quasiment jamais en situation de veto parce qu'on est un grand pays européen, qu'on a des alliés et qu'on construit des alliances, elle est bloquée en revanche par des pays qui eux cherchent à tout bloquer, un seul parfois, comme la Hongrie, sur des sanctions ou d'autres sujets.

ELIZABETH MARTICHOUX
Alors, à propos d'opposition à votre politique européenne et aux propositions d'Emmanuel MACRON. Hier, dans ce discours donc de Strasbourg, " le serment de Strasbourg ", il propose de revoir les traités, et voilà ce que lui répond, alors on va voir le tweet tout de suite de Jean-Luc MELENCHON, qui dit " après la planification écologique MACRON – Emmanuel MACRON - avalise à Strasbourg l'obsolescence des traités en cours. Ses propagandistes contre nous sont pris à revers et ridiculisés. »

CLEMENT BEAUNE
Monsieur MELENCHON a toujours le sens de l'humour. Le président de la République, il faut que Monsieur MELENCHON suive un peu les débats européens, il a proposé dès la Sorbonne l'idée de la révision des traités…

ELIZABETH MARTICHOUX
2018.

CLEMENT BEAUNE
Même 2017.

ELIZABETH MARTICHOUX
2017 pardon.

CLEMENT BEAUNE
Il a dit que c'était, ni un totem, ni un tabou, la révision des traités ça ne va pas tout changer, mais évidemment qu'il faut changer l'Europe et y compris changer ses traités. La vraie différence avec Monsieur MELENCHON c'est que Monsieur MELENCHON il joue la petite partition de " c'est la faute à l'Europe et la France est à un élève qui se fait gronder par Bruxelles ", moi je déteste cette vision de l'Europe, parce que d'abord elle renvoie une image faible de la France, résignée de la France. Il y a plein de choses à changer en Europe, on l'a fait déjà pendant cinq ans, la dette commune européenne, réviser les règles budgétaires c'est en cours, prendre des engagements écologiques supplémentaires, en général tous les députés de Monsieur MELENCHON ont voté contre ces réformes européennes, lutter contre le dumping social, le travail détaché, on l'a fait, on a montré qu'on pouvait changer l'Europe, ce que propose Monsieur MELENCHON c'est de dire « moi je me fiche de discuter avec les autres, je regarde les règles qui sont sur la table et je prends celles qui me plaisent et je délaisse celles qui ne me plaisent pas », c'est ce qu'il appelle la désobéissance européenne. Mais, on ne peut pas vivre en communauté ou en collectivité quand chacun choisit ses règles, en revanche on peut vivre, c'est le rôle de la France, dans une Europe qu'on réforme, y compris par les traités, on l'a toujours dit et en plus on l'a fait.

ELIZABETH MARTICHOUX
Oui. Ce n'est pas la même voie mais c'est le même objectif dans le fond. Et lui dit : " Vous rejoignez nos objectifs ".

CLEMENT BEAUNE
Mais Madame MARTICHOUX, si Monsieur MELENCHON – je crois qu'on peut nos reprocher beaucoup de choses mais pas d'avoir varié sur l'engagement européen – si l'objectif c'est de dire il faut changer certaines règles budgétaires, il faut changer certaines règles de décision comme l'unanimité, il faut inscrire par exemple le droit à l'avortement dans les traités européens, la charte européenne des droits, tout ça c'est des changements d'Europe. Si Monsieur MELENCHON est d'accord, très bien, mais ce n'est pas ça qu'il dit. Lui il dit : " Il faut désobéir en Europe. Jeter les règles à la poubelle ".

ELIZABETH MARTICHOUX
Il faut désobéir parce qu'il dit que ça va aller plus vite. Et là, c'est quand même une question qu'on peut vous soumettre, c'est que le processus de révision des traités, ça commence en juin et il va être soumis au Conseil européen, une convention de révision, tout ça va prendre des années. Est-ce que d'ici la fin du nouveau quinquennat d'Emmanuel MACRON on pourrait voir le début de la couleur d'une révision des traités ? La réponse est non. Ça va prendre des années. Jean-Luc MELENCHON dit : " Avec moi, ça ira plus vite. Je suis un grand pays, j'irai voir Bruxelles et je dirai ‘je change' ".

CLEMENT BEAUNE
Elizabeth MARTICHOUX, il faut être un démocrate aussi. Je crois qu'on y est tous attachés. C'est quoi la révision des traités ? Ce n'est pas rien. C'est en quelque sorte la Constitution commune de l'Europe. Quand on révise des traités, on discute effectivement des révisions et puis ensuite chaque pays, parfois par référendum - on l'a vu en France - vote oui ou non.

ELIZABETH MARTICHOUX
Doit ratifier le traité.

CLEMENT BEAUNE
Ou son Parlement.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc c'est très long tout ça.

CLEMENT BEAUNE
C'est très long parce qu'on fait jouer la démocratie. Ce que je veux dire, c'est qu'on ne résume tout à la révision des traités. On ne va pas attendre la révision des traités pour changer plein de choses en Europe, pour prendre des engagements climatiques supplémentaires. Quand on dit : " On va émettre 0 émission de gaz à effet de serre au niveau européen en 2050 ", ça on peut le faire sans les traités, heureusement, parce qu'on a justement permis le vote à la majorité sur ce sujet. Donc il y a plein d'autres choses qui vont être faites, sur l'engagement à augmenter notre budget de défense sur la régulation des grandes plateformes numériques, les géants, les GAFA. Tout ça on va le faire sans attendre la révision des traités. C'est deux choses en parallèle.

ELIZABETH MARTICHOUX
Voilà. Des avancées peuvent être faites dans le fonctionnement maintenant de l'Europe.

CLEMENT BEAUNE
Bien sûr. Mais ce n'est pas comme désobéir, c'est très important. Il faut agir avec des règles communes.

ELIZABETH MARTICHOUX
Oui, la désobéissance pour vous c'est quoi ?

CLEMENT BEAUNE
C'est l'arme du faible. C'est-à-dire vous désobéissez quand vous n'avez plus d'autre porte de sortie. Bon Dieu, croire que la France en Europe n'a pas d'autre moyen que de désobéir à des règles sous-entendu qui seraient imposées de l'extérieur par Berlin ou par Bruxelles, c'est un mensonge.

ELIZABETH MARTICHOUX
Ce qu'ils vous disent à longueur de plateau et là aussi les Français l'entendent, c'est que la désobéissance on la voit. On la voit ponctuellement une fois en Espagne, on la voit en France depuis des années qui ne répond pas aux critères de Maastricht, on la voit parfois en Allemagne donc tout le monde désobéit. Donc lui propose simplement d'en faire effectivement un axe de souveraineté et surtout d'efficacité politique nationale.

CLEMENT BEAUNE
Mais si je peux essayer de le résumer, c'est comme si vous disiez, Madame MARTICHOUX – je ne sais pas si c'est votre cas, j'espère que non - quand vous faites un excès de vitesse, ça peut arriver des gens qui font des excès de vitesse, qui perdent des points sur leur permis, c'est comme si vous disiez : " Je suis contre le principe de code de la route ", comme si vous disiez aux gendarmes : " Moi la règle, elle ne m'intéresse pas ". Qu'il y ait des règles et que des pays, y compris la France parfois, ne soient pas parfaits, ne soient pas exemplaires dans tous les domaines, évidemment que ça arrive. Dans toute société avec des règles, dans toute communauté avec des règles comme l'Europe. Mais dire et ériger en principe la désobéissance sans en fixer d'ailleurs les limites, le cadre précis, dire sur quels domaines…

ELIZABETH MARTICHOUX
Eh bien ?

CLEMENT BEAUNE
Ça c'est un problème parce que vous délitez le projet commun. Parce que les autres ils vont dire : " Moi, je ne respecte pas la règle de l'Etat de droit ".

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous délitez le projet, vous mettez des coups de canif au contrat et donc de facto…

CLEMENT BEAUNE
Vous déchirez le contrat. À la fin quand il y a trop de coups de canif, votre contrat de résiste pas très bien. Donc moi je préfère qu'on se batte pour changer les règles encore une fois, et j'aimerais que parfois la France Insoumise au Parlement européen soit à nos côtés pour le faire plutôt que de dire : " La France est trop faible en Europe, je suis désolé, je n'ai pas réussi, je ne vais pas respecter les règles ". C'est quand même extraordinaire de vouloir gouverner un pays pour ne pas respecter ses propres règles.

ELIZABETH MARTICHOUX
Jean-Luc MELENCHON, Premier ministre d'ailleurs à propos puisque vous me l'inspirez, c'est envisageable ?

CLEMENT BEAUNE
Comme nomination par le président, je ne crois pas que c'était son option.

ELIZABETH MARTICHOUX
Non, mais elle peut lui être imposée par les urnes.

CLEMENT BEAUNE
Mais j'entends que Jean-Luc MELENCHON a une vision assez personnelle des institutions. Il veut refaire la présidentielle avec les législatives, ce n'est pas la même élection. Il a dit : " Elisez-moi Premier ministre ", je rappelle les règles, moi je me présente comme député aux élections législatives comme beaucoup de gens, y compris de son parti, je n'ai pas l'impression qu'on élise directement le Premier ministre. Et puis ensuite, il enlève le mot " élisez ", avec " ez " à la fin, parce qu'il dit : « Finalement moi l'élection, c'est trop risqué, je ne veux pas y aller, je n'y vais pas ». Il n'a pas le courage d'y aller.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il n'est pas obligé. Il n'y a pas de règle écrite qui impose qui impose qu'un Premier ministre soit élu à l'Assemblée.

CLEMENT BEAUNE
Non mais enfin, reconnaissez que c'est bizarre de mener une campagne législative avec un slogan qui est " Elisez-moi " - pardon, les mots ont un sens - et de dire " Je ne me présente pas à l'élection ". Ça commence à être des contorsions un peu complexes.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous l'expliquez comment ?

CLEMENT BEAUNE
Je l'explique par une espèce de dérive un peu égotique. Jean-Luc MELENCHON n'accepte pas la défaite à l'élection présidentielle et donc est centré sur sa personne, veut soumettre ses alliés de gauche. Je crois que son vrai projet politique pour être très franc, ça n'est pas d'être Premier ministre puisqu'il ne veut pas être élu, je crois que c'est de détruire le reste de la gauche et notamment le Parti socialiste.

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est son dessein ?

CLEMENT BEAUNE
Je crois.

ELIZABETH MARTICHOUX
Avoir la peau de la gauche plutôt que d'aller à Matignon, c'est ce que vous dites. Je voudrais revenir quand même un moment sur ce qu'a dit Emmanuel MACRON au sujet de l'Ukraine. Il propose une autre voie que l'adhésion, enfin il propose une voie alternative en attendant l'adhésion dont il dit qu'elle prendra des décennies. Il veut créer une communauté politique qui accueillerait les principaux candidats en attendant. C'est un parking ? Je veux dire c'est une façon de stationner en attendant de monter dans le train ? Est-ce que ce n'est pas un peu ça quand même ?

CLEMENT BEAUNE
Non, ce n'est pas un parking mais c'est sortir de l'hypocrisie. Vous avez aujourd'hui une situation qui est perdant-perdant. Il y a des pays dont l'Ukraine compte tenu de la situation qu'on connaît aujourd'hui qui disent : " Moi je veux être protégé par l'Europe, je veux rentrer dans le projet européen, je partage les valeurs de démocratie notamment ", tant mieux. Soit vous dites l'Ukraine va adhérer tout de suite et ça n'est pas sérieux, parce que pour adhérer il faut respecter justement un certain nombre de règles, se mettre au niveau démocratique, économique, social. C'est long, tout le monde le sait. Soit vous dégradez l'Union européenne, soit vous faites semblant. Vous dites à l'Ukraine : " Bienvenue mais, pardon, ce sera dans 20 ou 25 ans ". Ce qu'on propose, c'est de dire il faut dans une situation urgente, peut-être que l'Union européenne s'élargira y compris à l'Ukraine dans les années qui viennent - je ne le sais pas, on verra - mais on ne peut pas dire : " C'est blanc ou noir, c'est ça ou rien ". Il faut qu'en attendant ou plus durablement, il y ait une communauté politique européenne, on ait des valeurs partagées, peut-être un marché commun, quelques politiques qui sont partagées aussi comme les engagements climatiques, comme des aides budgétaires qu'on pourrait apporter à l'Ukraine pour sa reconstruction ou son développement.

ELIZABETH MARTICHOUX
Ce serait quoi la limite ?

CLEMENT BEAUNE
C'est une communauté au-dessus de l'Union européenne.

ELIZABETH MARTICHOUX
La limite, c'est quoi ? Est-ce que ce sera la libre circulation des biens ?

CLEMENT BEAUNE
C'est à définir et à discuter parce qu'on ne va pas le définir tout seul. Le président a posé deux critères simples pour cadrer cela. Il faut appartenir géographiquement à l'espace européen, ce n'est pas les Nations unies, et il faut respecter des valeurs démocratiques fondamentales. Ça peut concerner des pays comme l'Ukraine, la Moldavie, la Géorgie qui sont aux limites de l'Europe mais qui veulent la protection. C'est l'engagement européen.

ELIZABETH MARTICHOUX
S'agissant de l'Ukraine, vous savez j'ai entendu des réactions vigoureuses d'Ukrainiens simplement qui ont entendu Emmanuel MACRON et qui y voient quand même une forme de mépris à l'égard de ces compatriotes qui sont tués, ces parents massacrés, ces enfants qui sont orphelins. Bref, cette guerre épouvantable qu'ils subissent sur la volonté d'un seul homme, POUTINE, et on leur dit, eux qui veulent rejoindre le camp des démocraties, on leur dit : « Voilà, merci de patienter ». Certains vraiment l'ont entendu comme…

CLEMENT BEAUNE
Mais je l'ai entendu et on l'explique mais d'abord l'urgence pour tous, soyons directs, ce n'est pas l'adhésion politique à un projet, c'est le soutien militaire que l'Europe apporte. C'est des sanctions qu'on impose.

ELIZABETH MARTICHOUX
Ça donne des perspectives à un pays qui subit des massacres.

CLEMENT BEAUNE
Bien sûr. On l'a reconnu dès le sommet de Versailles sous présidence française. Appartenir au projet politique européen, la question c'est comment. Et moi je préfère, parce que justement les gens se sont battus pour leur liberté, qu'on soit honnête avec elles et avec eux. Ce serait tellement plus facile de vous le dire : " Mais bien sûr, l'été prochain ils seront au Conseil européen et membres de l'Union européenne" mais c'est un mensonge. On ne peut pas ajouter à ce qu'ont vécu les Ukrainiens une illusion européenne, ça serait mentir. En revanche, c'est pour ça qu'on cherche des solutions et il faudrait discuter, peut-être un jour l'Union européenne mais en attendant rentrer vite, dans les prochaines années, dans une communauté politique européenne qui…

ELIZABETH MARTICHOUX
Une communauté graduelle.

CLEMENT BEAUNE
Oui, en quelque sorte mais qui apporte des bénéfices concrets.

ELIZABETH MARTICHOUX
Des avantages européens, c'est ça.

CLEMENT BEAUNE
Qui apporte des bénéfices concrets, des financements, un marché commun.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et ça, ça ira vite, non, cette création de la communauté politique pour répondre aux aspirations de l'Ukraine ?

CLEMENT BEAUNE
On l'a proposé justement pour changer l'Europe et pour l'améliorer cette idée nouvelle, par la voix du président de la République, hier. Il l'a dit, il a commencé par Berlin hier soir, le chancelier SCHOLZ s'est montré intéressé et ouvert. Il faudra convaincre les autres au Conseil européen du mois de juin, au sommet européen de juin sous présidence française.

ELIZABETH MARTICHOUX
Ça pourrait être décidé, enfin…

CLEMENT BEAUNE
Il faut le décider tous justement mais ça va être discuté dès ce moment-là et nous poussons cette idée pour qu'elle aboutisse.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc les discussions sont engagées.

CLEMENT BEAUNE
Mais Elizabeth MARTICHOUX, la démocratie c'est toujours plus difficile que l'autoritarisme, et l'Europe c'est une démocratie de démocraties.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il y a parfois des sentiments d'urgence.

CLEMENT BEAUNE
Alors il faut se donner du mal mais moi, je me donne du mal tous les jours pour que cette Europe avance. Je trouve ça plus facile que des slogans à l'emporte-pièce.

ELIZABETH MARTICHOUX
Alors Emmanuel MACRON hier à Strasbourg, tout à l'heure, ce soir, devant tous les candidats aux législatives dont vous puisque vous êtes candidat aussi à Paris aux Docks d'Aubervilliers. C'est le chef de la majorité, Emmanuel MACRON ?

CLEMENT BEAUNE
Il y aura une majorité, je l'espère, pour la majorité présidentielle, Ensemble, derrière le président aux législatives du mois de juin.

ELIZABETH MARTICHOUX
Oui. Ce n'est pas sûr ?

CLEMENT BEAUNE
C'est les Français qui votent. Je me bats évidemment pour et j'y crois. Mais en attendant, il est très clair que c'est autour du projet du président qu'on se rassemble au-delà des sensibilités politiques etc.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il est le chef de la majorité.

CLEMENT BEAUNE
Il n'est pas le chef de la majorité. Il est le président de la République qui veut une majorité pour mettre en place son projet. Vous appelez ça comme vous voulez mais il est chef du projet si je puis dire. Et donc ce projet présidentiel, on veut maintenant donner une majorité au président pour qu'il avance. On se bat pour ça et c'est aujourd'hui le sens de sa venue et sa galvanisation si je puis dire dont on a besoin.

ELIZABETH MARTICHOUX
Deux questions d'abord sur les législatives. Vous l'avez peut-être vu il y a quelques minutes, Taha BOUHAFS qui est candidat à Vénissieux, investi par la France Insoumise, condamné pour injure raciale à raison d'origine concernant - il avait injurié une policière, Linda KEBBAB - il jette l'éponge. Et dans un communiqué, il explique que « j'ai sous-estimé la puissance de ce système quand il veut vous broyer. Je n'ai pas eu l'autorisation de répondre pour défendre ma dignité, je ne peux pas exister politiquement ». Comment analysez-vous ce retrait ?

CLEMENT BEAUNE
Je crois que c'est une bonne nouvelle. Je ne vais pas commenter les investitures de tel ou tel parti mais je crois que c'est la voie de la sagesse. En revanche, ajouter à cela un couplet sur la victimisation, honnêtement les propos qu'il avait tenus d'injure publique et raciale étaient très graves, donc je crois que c'est ça le fond de l'affaire. Ce n'est pas tellement qu'il soit candidat. Ce qui était inquiétant, c'est que la France Insoumise par la voix de plusieurs de ses éminents représentants ne voyait aucun problème aux propos qu'il avait tenus. Je crois qu'il avait traité une policière d'Arabe de service.

ELIZABETH MARTICHOUX
Il a été condamné.

CLEMENT BEAUNE
Imagine-t-on si l'extrême-droite avait dit cela en France. Donc il faut avoir la même rigueur avec tous ceux qui passent les bornes républicaines.

ELIZABETH MARTICHOUX
Emmanuel MACRON a répondu à une question hier d'Alison TASSIN de TF1/LCI, a-t-il choisi son Premier ministre ? Il a dit " oui. " Il a choisi son Premier ministre, vraiment ?

CLEMENT BEAUNE
Ecoutez, je crois que le président de la République a répondu à cette question.

ELIZABETH MARTICHOUX
Pouvait-il avouer qu'il hésitait, qu'il ne trouvait pas le bon profil, il a vraiment trouvé ?

CLEMENT BEAUNE
Il semble que oui, mais, je vais vous dire, il n'appartient qu'à lui de le savoir, de le décider et de le faire savoir.

ELIZABETH MARTICHOUX
Mais s'il a choisi, pourquoi attendre de le dévoiler, franchement ?

CLEMENT BEAUNE
Mais hier il était à Berlin, son premier déplacement européen et international, il l'a dit d'ailleurs, s'il n'aurait pas répondu à la question vous auriez dit " hypocrisie ", " on nous cache les choses ", etc., il a dit des choses, et puis il y a une séquence qui arrive, il y a un mandat qui va jusqu'au 13 mai, et donc soyez patiente et je pense que dans les quelques jours qui viennent vous aurez des informations complémentaires.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous serez au dîner jeudi soir à Matignon, offert par Jean CASTEX, d'un dîner, quoi, un dîner de copains, un dîner d'adieux, un dîner… ?

CLEMENT BEAUNE
Un dîner de rassemblement du gouvernement, et, ce n'est pas un secret…

ELIZABETH MARTICHOUX
Ultime ; ce n'est pas un secret ?

CLEMENT BEAUNE
J'espère qu'on se reverra, mais ce n'est pas un secret, nous sommes dans les derniers jours d'un gouvernement, auquel nous avons appartenu, j'en suis très fier, pendant deux ans, donc qu'on se retrouve, qu'on se dise qu'on a fait des choses bien, qu'on a envie de continuer à se tenir ensemble, d'une façon ou d'une autre, dans une aventure politique, ça fait partie de la vie humaine aussi.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et une nouvelle page s'ouvre le lendemain, le vendredi 13. Annoncer un Premier ministre le vendredi 13, bof !

CLEMENT BEAUNE
Je ne le sais pas Elizabeth MARTICHOUX, vous le verrez, mais il se trouve que le mandat présidentiel en tout cas, c'est la seule certitude que j'aie, il se termine le vendredi 13.

ELIZABETH MARTICHOUX
C'est le 13 à minuit, donc plutôt le 14…

CLEMENT BEAUNE
Mais je ne sais pas.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous serez ministre ?

CLEMENT BEAUNE
Je n'en sais rien, je suis pour l'instant candidat aux élections législatives et ça suffit à m'occuper…

ELIZABETH MARTICHOUX
Dans la 7e circonscription…

CLEMENT BEAUNE
Et encore ministre cette semaine.

ELIZABETH MARTICHOUX
Dans la 7e circonscription de Paris, c'est dit.

CLEMENT BEAUNE
De Paris, absolument.

ELIZABETH MARTICHOUX
Merci à vous Clément BEAUNE.

CLEMENT BEAUNE
Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 mai 2022