Interview de Mme Rima Abdul-Malak, ministre de la culture, à France Inter le 21 juin 2022, sur la fête de la musique, la fréquentation des lieux culturels après la crise et le Pass Culture.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Léa SALAME, votre invitée ce matin est ministre de la Culture

LEA SALAME
Oui, la toute nouvelle ministre de la Culture. Bonjour Rima ABDUL-MALAK.

RIMA ABDUL-MALAK
Bonjour Léa SALAME.

LEA SALAME
Merci d'être avec nous ce matin en ce jour de la fête de la musique, c'est votre première interview pour un média audiovisuel depuis votre nomination, il y a un mois. Vous étiez jusque-là la conseillère Culture d'Emmanuel MACRON. Vous êtes encore peu connue du grand public. On va essayer d'en savoir un peu plus sur vous et sur vos dossiers. Parce que, oui, malgré la crise politique qui agite le pays, et dont on va parler, l'été arrive, et avec lui, une actualité culturelle foisonnante. Et ça commence ce soir avec la fête de la musique, et cette année, on célèbre ses 40 ans. C'est en 1982 que François MITTERRAND et Jack LANG lançaient la toute première fête de la musique, cette réussite française qui va être ensuite importée dans 120 pays. Est-ce que vous savez déjà où vous serez ce soir ?

RIMA ABDUL-MALAK
Ce soir, je serai au ministère de la Culture, au Palais Royal, où nous avons une succession d'artistes de tous horizons, et notamment Julien CLERC, qui représente pour moi aussi ces 40 ans de fête de la musique, qui fédère toutes les générations et dont on ne se lasse pas du tout, jamais.

LEA SALAME
Et vous savez où il sera Emmanuel MACRON ?

RIMA ABDUL-MALAK
Emmanuel MACRON, à l'Elysée, il y a également une fête de la musique avec Youssou N'DOUR, Charlie WINSTON, une DJ ukrainienne, DJ Xenia.

LEA SALAME
Donc la musique continue malgré les crises…

RIMA ABDUL-MALAK
La musique sera partout dans la ville aujourd'hui. Eh bien, je pense vraiment que dans ces temps de difficultés, de crise, et ça fait un moment qu'on en traverse un certain nombre en France, la musique doit garder une place centrale dans nos vies, parce que, tout simplement, la musique, ça nous aide à vivre.

LEA SALAME
La saison des festivals commence, quelles sont les prévisions, les places se vendent-elles, les gens retournent-t-ils dans les festivals ou c'est encore timide ?

RIMA ABDUL-MALAK
Il y a des festivals qui sont déjà complets, comme le Hellfest ou les Vieilles Charrues, d'autres où on sent que le public va peut-être acheter ses places à la dernière minute, il y a une reprise en tout cas qui est là, elle n'est pas encore au niveau de 2019, mais elle est là, nous, avec le Pass Culture, on essaye d'inciter aussi les jeunes à se rendre dans les festivals cet été, ça a été le cas, là, sur les festivals du printemps, par exemple au Printemps de Bourges, on a 4.000 places qui sont parties via le Pass Culture, pareil pour le festival Marsatac à Marseille. Donc je crois vraiment à cette dynamique, et les jeunes ont hâte de retrouver la vibration collective des concerts.

LEA SALAME
Il y a une crainte, vous l'entendiez dans le journal de 7h30, une peur de plus en plus grande, ce sont ces piqûres, les piqûres sauvages, énigmatiques, malfaisantes, qui se développent en boîtes de nuit. Y a-t-il des craintes dans les concerts, dans les festivals ? Comment vous rassurez les gens ce matin ?

RIMA ABDUL-MALAK
Moi, des informations qui me remontent, ça reste quand même une énigme, cette histoire de piqûres, puisqu'il n'y a ni contamination ni produits qui sont prélevés, ni agression à l'issue de ces piqûres, mais elles existent vraiment, mais halte à la psychose, parce que, vraiment, les organisateurs de festivals avec qui j'ai échangé ont pris la mesure du problème, ont formé leurs équipes et leurs bénévoles, ont installé des zones de secours et des zones un peu de sécurité pour ceux qui veulent s'isoler pendant un concert. Ils ont renforcé la sécurité, certains ont installé des caméras de vidéosurveillance, donc tout est mis en place…

LEA SALAME
Donc vous dites : n'ayez pas peur d'aller dans les concerts et les festivals ?

RIMA ABDUL-MALAK
Bien sûr, bien sûr, ça reste préoccupant…

LEA SALAME
Que ça ne vous retienne pas en tout cas ?

RIMA ABDUL-MALAK
Et que ceux qui s'amusent, parce que, peut-être même, ça part d'une sorte de défi sur les réseaux sociaux cette histoire de piqûres, de ce que peut-être certains m'en disent, je n'ai aucune idée de la source de ce phénomène, mais en tout cas, à ceux qui s'amusent à ça, honnêtement, ça n'a aucun sens au moment où on doit repartir pour relancer la culture via ces festivals, qui sont l'ADN de la France, l'été. Et aujourd'hui, c'est effectivement le premier jour de l'été, le jour le plus long, et c'est ce jour qui ouvre cette saison des festivals. Et cette saison sera belle, j'en suis sûre.

LEA SALAME
De manière générale, le secteur de la culture, on le sait, a beaucoup souffert, les 2 ans de Covid, les fermetures de salles, les annulations d'événements, ça fait un mois que vous êtes arrivée, comment vous trouvez le secteur, comme vous qualifiez la situation du cinéma, du spectacle vivant, des théâtres, des musées, est-ce qu'elle est encore fragile, elle est encore contrastée, cette situation, quel point d'étape vous pouvez nous donner, là ?

RIMA ABDUL-MALAK
Le secteur a tenu bon pendant la crise, grâce à toutes les mesures, à tout le soutien de l'Etat, 14 milliards d'euros ont été déployés pour les faire tenir, il n'y a pas un cinéma qui a fermé, il n'y a pas un théâtre qui a fermé, il n'y a pas une librairie qui a fermé, ça, c'est la France, et c'est ce soutien du quoi qu'il en coûte…

LEA SALAME
Vous êtes sûre, il n'y a pas une librairie qui a fermé ?

RIMA ABDUL-MALAK
Ah oui, vous pouvez en parler avec le syndicat de la librairie française, pas une librairie n'a mis la clé sous la porte. Donc on a permis à notre écosystème culturel de tenir. Maintenant, la reprise, elle est encore lente, on a une baisse de fréquentation pour les lieux culturels qui se situe en moyenne autour de 25 %, mais c'est pire ailleurs, en Italie, par exemple, les salles de cinéma accusent moins 60 % de baisse de fréquentation. Donc ça veut bien dire qu'en France, on a un peuple de lecteurs qui a fait la queue devant les librairies à la réouverture, on a un peuple de cinéphiles, il faut continuer à aller chercher des nouveaux publics, c'est le sens aussi de notre action avec le Pass Culture, et toute l'éducation artistique à l'école.

LEA SALAME
Mais le cinéma ne coûte-t-il pas trop cher aujourd'hui ? On voit dans les enquêtes sur les Français sur leurs habitudes sociologiques et culturelles qu'ils préfèrent au fond garder leur abonnement aux plateformes, parce qu'ils paient en moyenne 12 ou 15 euros pour avoir les films en illimité pendant un mois, alors que la place de cinéma peut aller jusqu'à 12 euros, s'il n'y a pas de réduction.

RIMA ABDUL-MALAK
C'est sûr, quand on compare avec le prix des plateformes, c'est un écart assez important, à nous, pouvoirs publics, en lien avec les salles, tous les exploitants et tout l'écosystème de la culture, de trouver les leviers pour dire à nos citoyens de revivre l'expérience du cinéma en salles, parce que c'est incomparable avec regarder un film sur son écran, tout le monde n'a pas un home cinéma chez soi avec des supers enceintes et du super son. Et vraiment cette expérience du cinéma en salles, c'est une des spécificités de la France, en France, on a eu un écran pour 10.000 habitants, donc c'est un des pays au monde qui a le plus de cinémas, et on doit préserver cette force et ce plaisir du cinéma en salles.

LEA SALAME
Le Pass Culture, c'était la grande réalisation culturelle du premier quinquennat d'Emmanuel MACRON, certains diront la seule, et d'autres diront, ceux qui disent que le Pass Culture, c'est pour acheter les mangas, que l'Etat subventionne l'industrie des mangas, vous leur répondez quoi ?

RIMA ABDUL-MALAK
Déjà, lire des mangas, c'est lire. Lire des mangas en allant le chercher en librairie, c'est soutenir nos libraires indépendants, parce que sur le Pass culture on ne peut pas commander sur AMAZON. Et 60 % des jeunes qui entrent dans une librairie pour acheter un manga, avec le Pass culture, ressortent avec en plus un livre qui n'est pas un manga. Et je me suis rendue compte qu'ils lisaient des romans, des BD françaises, qu'ils lisaient même des livres de cuisine, un nouvel engouement pour la cuisine chez nos jeunes.

LEA SALAME
Vous savez où vous êtes ce soir, Rima ABDUL-MALAK, à la Fête de la musique au ministère de la Culture…

RIMA ABDUL-MALAK
Oui !

LEA SALAME
Mais savez-vous si vous serez toujours rue de Valois, dans une semaine ou dans un mois ? La crise politique est là, après la défaite de votre camp aux législatives, craignez-vous de ne pas rester à votre poste, de ne pas être confirmée demain, dans une semaine, dans 2 mois ?

RIMA ABDUL-MALAK
Ecoutez, moi aujourd'hui je ne me pose pas cette question, je pense que vu la situation, vu les enjeux qui sont face à nous, ce serait un peu dérisoire, voire décalé et complètement déplacé de me soucier de mon sort personnel. Moi je suis dans l'action, je suis sur le terrain. Aujourd'hui je vais aller rencontrer des jeunes, je vais rencontrer des artistes, je vais rencontrer même des vendeurs d'instruments de musique, puisqu'avec le Pass culture il y a énormément de jeunes qui achètent des instruments pour pratiquer la musique. Je vais travailler avec mon équipe sur la suite, on a plein de projets, on a une vraie ambition pour la culture dans ce pays, pour le patrimoine, pour la création, pour l'audiovisuel public aussi…

LEA SALAME
On y va justement.

RIMA ABDUL-MALAK
Voilà, après, l'incertitude, j'ai appris à vivre avec depuis ma plus tendre enfance, donc ça ne nous a jamais empêché d'avancer, de travailler, et de préparer l'avenir.

LEA SALAME
Elisabeth BORNE peut-elle rester Premier ministre, Première ministre, après cette défaite électorale ?

RIMA ABDUL-MALAK
Elle a gagné. Elle a gagné dans le Calvados, et elle a pour moi toutes les compétences pour être une Première ministre d'action, de dialogue. Elle a prouvé tout au long de son parcours, sa capacité à mener des réformes en cherchant des compromis. Elle peut rester Première ministre. Est-ce qu'elle restera Première ministre, je ne sais pas. Elle peut rester Première ministre. Elle peut rester Première ministre.

LEA SALAME
Mais alors concrètement, comment comptez-vous gouverner, faire passer vos textes, et par exemple la suppression de la redevance pour l'audiovisuel public, c'était une promesse de campagne d'Emmanuel MACRON, vous devez la faire passer à l'automne théoriquement, est ce que vous allez le faire ou pas ?

RIMA ABDUL-MALAK
Sur la culture, je pense que vraiment on peut trouver des convergences avec beaucoup d'élus de droite et de gauche, qui seront constructifs, parce que c'est un champ la culture, qui est transpartisan, et sur lequel on peut se retrouver sur des valeurs communes. Concernant l'audiovisuel public, c'est sûr que pendant la campagne, il y a un certain nombre de partis politiques qui se sont exprimés assez fortement, pour privatiser l'audiovisuel public. Ce débat aura lieu, nous ce n'est absolument pas notre projet. Le président ici même a bien réaffirmé son soutien à un audiovisuel public fort et indépendant. La redevance c'est un moyen de financement. La redevance était adossée à une taxe d'habitation qui n'existe plus, adossée à des télévisions, dans des foyers il y en a de moins en moins, donc de toute façon un jour ou l'autre il fallait trouver un nouveau mode de financement.

LEA SALAME
D'accord, mais comment vous assurez l'indépendance de l'audiovisuel public ? Vous dites dans Le Parisien : « Le gouvernement proposera une garantie supplémentaire, rendant impossibles les baisses de crédits en cours d'année ». E cours d'année, très bien, mais à la fin de chaque année les patrons de l'audiovisuel public devront aller mendier leur budget, tous les ans ? Tous les ans dans une assemblée telle qu'elle est aujourd'hui, c'est ça que vous allez faire ? Est-ce que vous n'allez pas fragiliser l'audiovisuel public ?

RIMA ABDUL-MALAK
Tout va se débattre au Parlement, de toute façon, donc on verra qu'est-ce qui sera voté in fine, mais ce qui est sûr, c'est qu'on a annoncé et garanti, et le président l'a dit lui-même ici, une visibilité pluriannuelle. Donc ça c'est une 1ère réponse. L'indépendance elle est déjà là, les directeurs des groupes de l'audiovisuel public, les patrons de l'audiovisuel public, ne sont pas nommés par le gouvernement, ils sont nommés par l'ARCOM et ils sont, après…

LEA SALAME
Oui, ça, d'accord…

RIMA ABDUL-MALAK
… approuvés par les deux assemblées. Et à aucun moment, ni le président, ni le gouvernement, n'a interféré dans aucune grille, aucun programme.

LEA SALAME
Mais vous savez que là, pour voter la suppression de la redevance, avec votre absence de majorité, vous aurez peut-être besoin des voix du Rassemblement national, puisque la gauche ne votera pas pour ça, donc vous l'assumerez ?

RIMA ABDUL-MALAK
Là, il ne s'agit pas de, uniquement voter la fin de la redevance, il s'agit de voter sur un budget qui va garantir un audiovisuel public fort et indépendant, avec pour l'indépendance, la possibilité, une des options par exemple c'est de créer une commission qui sera pluraliste, qui sera indépendante, qui sera la vigie de cette indépendance. J'en discute avec le président de l'ARCOM. Donc c'est sur l'ensemble du soutien à l'audiovisuel public, que le vote va se faire, ce n'est pas uniquement sur le sujet de la suppression de la redevance, qui est, elle, une mesure de pouvoir d'achat pour redonner du pouvoir d'achat aux Français.

LEA SALAME
En une seconde, la fusion de tous les médias audiovisuels publics, comme l'a proposé le Sénat, vous êtes pour, vous êtes contre ?

RIMA ABDUL-MALAK
C'est un débat. Pour moi le sujet c'est de partir des enjeux et des ambitions de l'audiovisuel public, sur la proximité, sur la jeunesse, sur la création…

LEA SALAME
D'accord, mais vous ne fermez pas la porte.

RIMA ABDUL-MALAK
Il faut discuter de l'organisation dans un second temps. Pour moi, le sujet de l'organisation de l'audiovisuel public n'est pas le premier sujet.

LEA SALAME
Allez, dernière question. Vous venez du Liban, vous êtes née là-bas, vous avez fui la guerre à l'âge de 10 ans pour venir en France. Vous dites dans Le Parisien : « La culture a sauvé ma vie ». Pourquoi ?

RIMA ABDUL-MALAK
Parce que je suis arrivée complètement traumatisée par la guerre en France à l'âge de 10 ans. Et c'est un prof de français en 4e, qui en poussant les tables dans la classe, en nous faisant faire du théâtre et en nous lisant des livres que jamais je n'aurais lu moi-même, qui m'a ouvert les horizons et qui m'a donné confiance. Et c'est par la culture que j'ai réussi à me construire.

LEA SALAME
Rima ABDUL-MALAK, première interview de la ministre de la Culture, merci et belle journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 juin 2022