Entretien de M. Clément Beaune, ministre chargé de l'Europe, avec France 2 le 24 juin 2022, sur l'élargissement de l'Union européenne à l'Ukraine et aux Balkans occidentaux.

Texte intégral

Q - Bonjour. Merci Clément Beaune d'être avec nous ce matin. C'est une décision historique qui a été prise, hier ; pour autant est-ce que les Européens sont-ils vraiment prêts à accueillir l'Ukraine dans l'Union européenne ?

R - Bonjour. Vous avez raison de le rappeler, c'est un moment historique, symbolique : le statut de candidat à l'Union européenne a été officiellement reconnu à l'Ukraine et à la Moldavie. C'était, je crois, une nécessité pour l'Europe dans un moment d'agression russe, de guerre sur notre continent - c'est la première fois depuis 70 ans - et donc les décisions devaient être à la hauteur de cette histoire-là et de ce moment-là.

Cela ne veut pas dire que cela va se faire tout de suite. On a toujours été honnêtes et clairs, pour ne pas créer de désillusions demain. C'est un processus qui va commencer dans quelques mois probablement, qui est long, qui est exigeant, puisque entrer dans l'Union européenne c'est rentrer dans un projet extrêmement solide sur le plan moral, politique, économique. Il y aura de longues négociations, - d'abord finir la guerre, bien sûr, la reconstruction, la négociation -, mais je crois qu'il fallait donner cette perspective-là à l'Ukraine parce que le peuple ukrainien se bat aujourd'hui pour nos valeurs aussi.

Q - Mais est-ce que justement on n'est pas dans le symbole et en fait vous prenez une décision qui ne vous engage à rien. Est-ce qu'il n'y a pas un risque de créer un effet déceptif pour les Ukrainiens ?

R - Je crois qu'il y aurait eu un risque si on n'avait pas dit les choses clairement et aux citoyens français et européens, aujourd'hui, et au peuple ukrainien. Oui, ça prendra longtemps. J'ai parlé de plusieurs années ; on ne sait pas exactement, mais l'urgence, c'est le soutien humanitaire, militaire, financier, très concret à l'Ukraine - c'est ce qu'on fait, les sanctions contre la Russie - mais ce symbole, il était réclamé par le Président ukrainien ; il était souhaité par le peuple ukrainien. On voit que même sous les bombes les Ukrainiens ont porté leur dossier de candidature, ce n'est quand même pas rien. A l'heure où on s'interroge sur notre Union européenne, il y en a qui veulent entrer, parce qu'ils estiment que c'est une protection, et je crois que l'Europe aurait fait une erreur si elle avait laissé une forme de vide et créé maintenant une déception. Maintenant, il faut être très clair sur le fait que ce processus est long, et c'est aussi pour ça que, entretemps, il faut continuer le soutien à l'Ukraine.

Q - Est-ce que cela veut dire que l'Ukraine ne bénéficiera pas de traitement de faveur pour rentrer dans l'Union européenne ?

R - Il n'y aura pas de traitement de faveur dans le sens où les étapes de négociations, - lutte contre la corruption, adaptation de ses institutions, renforcement de l'économie de l'Ukraine, on aura après la guerre, quand la paix sera revenue, j'espère le plus vite possible, une économie détruite qu'il faudra reconstruire -, donc tout ça prendra du temps, ce ne serait pas raisonnable, ni pour l'Ukraine ni pour nous, Européens, aujourd'hui, de faire croire qu'on peut accélérer les choses. Donc pas de précipitation mais un signal clair. Je crois que sur le plan historique, géopolitique, on avait besoin de cette perspective.

Q- Hier, il y avait une réunion, au même moment, le matin, avec les pays des Balkans occidentaux, dont certains attendent depuis déjà très longtemps, justement, d'entrer dans l'Union européenne. 17 ans pour la Macédoine du Nord, 8 ans pour l'Albanie et le premier ministre albanais a prévenu l'Ukraine, a dit : ne vous faites pas trop d'illusions. Ce sont des mots forts, quand même ; il a un peu douché l'ambiance hier.

R - Oui, mais justement, je crois qu'il ne faut pas reproduire avec l'Ukraine les erreurs qu'on a pu faire dans le passé avec les Balkans occidentaux. On n'a pas été assez honnêtes. On n'a pas dit que les choses prendraient du temps. Et surtout on a laissé un vide entre le moment où on ouvre un processus de négociations long et le moment où l'adhésion effective se fait.

Vous voyez que pour les Balkans que le processus a commencé il y a plus de 20 ans et qu'aucun des pays des Balkans occidentaux n'est aujourd'hui dans l'Union européenne. Ils seront demain dans l'Union européenne ; c'est notre intérêt pour stabiliser cette région, en termes de sécurité, de migration, mais c'est pour cela aussi qu'on propose un complément, une communauté politique européenne, dans laquelle il y aurait une forme de coopération en attendant une adhésion qui vient plus tard.

Q - Comment ça va se passer concrètement ? C'est une proposition qui a été faite par Emmanuel Macron au mois de mai, au Parlement de Strasbourg. Vous en avez discuté hier soir, les chefs d'Etat en ont discuté hier soir, comment est-ce accueilli ? Favorablement ? On n'a pas le sentiment que cela suscite un enthousiasme débordant.

R - Pour être honnête, cela a suscité beaucoup de questions au début. Et hier, après le choix de donner le statut de candidat à l'Ukraine, le Président de la République a pu expliquer cette proposition au dîner de travail et elle a été reçue unanimement de manière positive, avec beaucoup de choses encore à discuter.

Q - C'est quoi l'objectif ? C'est d'arrimer les pays, petit à petit ?

R - Exactement. C'est d'avoir quelque chose d'intermédiaire entre rien du tout, qui serait une erreur parce que l'Europe ne peut pas tourner son dos à des pays comme l'Ukraine aujourd'hui, et l'adhésion à l'Union européenne qui est très exigeante, comme on l'a dit. Et donc, il faut qu'il y ait une communauté politique, c'est-à-dire des sommets réguliers, des coopérations sur certains éléments très concrets - notre énergie, nos transports - sur l'aide à la reconstruction, sur une communauté de valeurs, aussi, démocratiques.

Q - Vous êtes confiant sur le fait que ça verra le jour avec une première réunion d'ici la fin de l'année, par exemple ?

R - Oui, il y aura très probablement d'ici la fin de l'année une réunion des chefs d'Etat et de gouvernement sur ce sujet. Après la présidence française, qui se termine le 30 juin prochain, il y a une présidence tchèque et la République tchèque a déjà annoncé qu'elle continuerait ce travail.

Q - Merci beaucoup, Clément Beaune, d'avoir accepté cette interview ce matin.

R – Merci.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 juin 2022