Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, ministre chargé de l'Europe, à France 2 le 29 juin 2022, sur l'OTAN, la défense européenne, le conflit en Ukraine et les grands groupes pétroliers .

Texte intégral

Q - Bonjour Clément Beaune.

R - Bonjour.

Q - Nous allons évoquer le sommet de l'OTAN. L'OTAN qui a donc annoncé, en tout cas ça va être confirmé aujourd'hui, qu'à long terme l'engagement militaire de l'OTAN sera renforcé en Europe. On parle de faire passer de 40.000 à 300.000 militaires de l'OTAN dans l'Est de l'Europe, naturellement pour faire face à la menace russe. C'est une bonne nouvelle, ça, pour l'autonomie stratégique, l'Europe de la défense voulue par Emmanuel Macron ?

R - C'est une nouvelle nécessaire. Les chiffres vont être discutés. Je rappelle que l'OTAN c'est une alliance - dont nous sommes membres, évidemment - une alliance défensive et dissuasive. Nous avons une complémentarité à organiser entre l'OTAN que nous renforçons, la France s'est engagée par exemple auprès de ses alliés, c'est de la sécurité européenne, en Roumanie, en Estonie sur ce flanc Est pour renforcer notre sécurité collective, et en même temps, si vous me permettez, renforce la défense européenne. Ce n'est pas contradictoire.

Q - Ah bon ?

R - Non, ce n'est pas contradictoire parce que soyons clairs et pragmatiques, il y a la guerre sur notre continent, nous avons besoin de travailler avec nos alliés européens et américains, unis sur les sanctions, unis sur cette posture de défense. Et puis, nous avons aussi besoin encore plus, mais ça prendra du temps, on le sait bien, c'est un débat qui est compliqué, de renforcer la défense européenne. Dans le même semestre de présidence française, il y a ce renforcement de l'OTAN, mais il y a aussi, par exemple, le fait qu'il y aura une force européenne, de l'Union européenne, de réaction rapide pour faire face à des crises, évacuer des ressortissants à l'étranger, intervenir s'il le faut dans des opérations extérieures, y compris en dehors d'Europe, de plus de 5000 hommes. Donc on fait les deux, et aujourd'hui, ces deux piliers de sécurité européenne sont complémentaires et nécessaires. Honnêtement, dans le moment qu'on vit, ce n'est pas le temps pour opposer les initiatives de sécurité. L'OTAN, on en a besoin. Le Président avait montré, il y a quelques années, qu'il fallait revivifier cette alliance. On est en train de le faire...

Q - Mais on avait compris qu'on avait changé d'ère ? Qu'on était entré dans un moment où l'Europe pouvait au fond avoir une autonomie stratégique, pouvait produire elle-même de l'armement européen et défendre elle-même une forme de souveraineté européenne, y compris sur le terrain militaire. C'était ça qu'on avait compris des discours du Président de la République.

Q - Bien sûr. C'est ça qu'on est en train de faire. Je ne vais pas être trop long mais on a créé un budget européen de défense pour la première fois. C'est l'Union européenne, c'est historique, qui finance le soutien militaire à l'Ukraine. Déjà plus de 2 milliards d'euros. C'était impensable, il y a encore quelques mois. C'est aussi des projets militaires communs qu'on a lancés entre la France et l'Allemagne. Ils sont difficiles mais on est en train de le construire.

Mais si on opposait les deux, pour être très clair, je pense qu'aujourd'hui on ne rendrait pas service à la défense européenne, et par ailleurs certains de nos partenaires, notamment à l'Est de l'Europe, on le sait, sont encore plus attachés à l'Alliance atlantique et on a besoin de faire les deux à la fois, sinon on se priverait de cet effort collectif européen avec la Pologne, avec les pays baltes, avec aujourd'hui la Suède et la Finlande.

Q - La Suède et la Finlande qui ont déposé leur demande d'adhésion. Un mot tout de même sur ce qui s'est passé dans ce centre commercial à Krementchouk qui a fait 18 morts, 18 civils. Un bombardement donc de civils. Les Russes disent "il y avait un dépôt d'armements" comme à chaque fois, comme souvent. Qu'est-ce qui arrêtera au fond, je dirais, la sauvagerie des offensives russes ? Ce ne sont pas les sanctions économiques, ce ne sont pas ces déclarations des Occidentaux. Qu'est-ce qui arrêtera Vladimir Poutine ?

R - Notre fermeté collective. C'est une atrocité de plus et il ne faut pas se mentir : la guerre va durer et les atrocités, nous en verrons encore. Cela ne veut pas dire que les sanctions sont superflues et que les sanctions n'ont pas leur utilité. Je sais que c'est difficile quand on voit le contraste entre les deux, les sanctions qu'on renforce, six paquets de sanctions, elles sont massives, et en même temps les atrocités qui se poursuivent. Ce que font les sanctions européennes et occidentales, c'est qu'elles ralentissent heureusement l'offensive de Vladimir Poutine.

C'est que sans ces sanctions, sans le soutien, y compris militaire, historique que nous apportons, nous Européens, nous Occidentaux, à l'Ukraine, aujourd'hui sans doute la situation serait encore bien pire et la résistance ukrainienne ne pourrait pas s'organiser. Donc ce soutien à l'Ukraine, ces sanctions contre la Russie sont encore plus nécessaires. Et un des messages du G7, qui a eu lieu juste avant le sommet de l'OTAN, c'était aussi de renforcer à la fois les sanctions contre la Russie et d'améliorer, d'accroître le soutien, y compris militaire, à l'Ukraine.

Q - Hier en marge du G7, justement, le Président de la République, dans une déclaration assez forte, a ciblé les profiteurs de guerre, ceux qui spéculent justement sur ce conflit en Ukraine. Il visait qui, précisément, à votre avis, le Président de la République ? Les grands groupes pétroliers ? Il vise qui ?

R - Je crois qu'il faut quand même bien distinguer les choses. Il y a un récit russe qui est de nous expliquer que les prix alimentaires ou les prix énergétiques que nous vivons dans nos vies quotidiennes augmenteraient à cause des sanctions. Ils augmentent à cause de la guerre. Et la Russie, nous le voyons, malgré un certain nombre de sanctions, ces entreprises - je pense à Gazprom et quelques autres grands groupes russes - se font de l'argent supplémentaire parce que les prix augmentent. On achète moins, mais on achète plus cher. Donc, c'est d'abord eux les profiteurs de guerre, ce sont les Russes.

Q - Il n'y a que les groupes russes qui se font de l'argent ?

R - Non, mais je distingue évidemment les groupes russes, l'économie de guerre autour de Vladimir Poutine, de nos grandes industries et nos grandes entreprises énergétiques. Soyons clairs, certaines font des profits supplémentaires. Elles ne l'ont pas choisi. Je ne mets pas sur le même plan Gazprom et Total, vous me permettrez d'être clair là-dessus.

Q - Oui, oui, c'est parfaitement clair.

R - Bien sûr, mais ce que nous disons, c'est qu'il y a des prix qui augmentent, il y a des entreprises qui font des profits supplémentaires et donc il faut qu'elles contribuent à l'effort collectif.

Q - Comment, la Grande Bretagne, je voudrais avoir votre avis là-dessus, la Grande-Bretagne vient d'annoncer une taxe exceptionnelle de 25% sur les bénéfices justement des entreprises pétrolières qui profitent, à leur corps défendant, en tout cas qui profitent de cette situation. Est-ce que ça c'est une bonne piste selon vous, Clément Beaune ?

R - Le ministre des finances s'est exprimé encore ce matin sur ce sujet, rien n'est exclu, mais le but c'est quoi ? Ce n'est pas la taxe pour stigmatiser, c'est de baisser le prix pour les consommateurs et que cet effort soit juste. L'Etat a mis plus de 20 milliards d'euros depuis l'automne dernier pour limiter fortement, on a pris les mesures les plus puissantes d'Europe, la hausse des carburants. Donc soyons très clairs, ce que nous allons demander aux entreprises avant tout et puis on verra en dernier recours, c'est de contribuer aux ristournes à la pompe comme Total et d'autres l'ont fait ces derniers mois, Bruno Le Maire a été très clair, nous allons demander un l'effort supplémentaire de baisse des prix à la pompe, de contribution à cette baisse aux grandes entreprises énergétiques y compris françaises.

Q - Ce n'est pas une taxe ?

R - Non, je crois qu'à ce stade il vaut mieux essayer de trouver une solution négociée. Le but ce n'est pas que l'Etat prenne une taxe pour ensuite la reverser aux consommateurs, c'est que ça baisse vite, fort pour le consommateur. Si on peut y arriver par un effort collectif négocié, c'est plus simple et c'est mieux.

Q - C'est parce que la France a atteint la cote d'alerte sur les finances publiques ? On ne peut plus se permettre de payer tout seul, justement, que l'Etat ne puisse permettre de, au fond on va devoir demander aussi aux grands groupes pétroliers de mettre la main à la poche d'une certaine manière ?

R - C'est d'abord parce que nous sommes dans une situation où nous vivons les conséquences de la guerre, donc c'est un effort collectif, une mobilisation collective qui est nécessaire. Evidemment l'Etat sera au rendez-vous. La cote d'alerte, elle n'est pas liée qu'à ça, je n'y reviens pas, Bruno Le Maire a simplement dit une réalité, c'est que nous faisons un effort massif, nous l'avons fait pendant le Covid, nous continuons à le faire pendant la crise et que on doit trouver l'équilibre entre un soutien ciblé aux consommateurs, à ceux notamment qui sont les plus modestes et qui roulent le plus et nos finances publiques...

Q - Ce n'est pas ce que vous faites avec le soutien ciblé, pour le coup, 18 centimes de ristourne jusqu'à la fin du mois de décembre, ce n'est pas ciblé, c'est pour tout le monde.

R - Non, c'est pour tout le monde, mais nous privilégions les postes de pouvoir d'achat qui sont les plus fortement en hausse, le carburant, l'énergie, encore une fois les mesures les plus puissantes d'Europe, mais nous avons dit aussi que nous réfléchissions pour l'avenir à un dispositif plus ciblé sur ce qu'on appelle les gros rouleurs et sur les ménages modestes qui utilisent le plus la voiture.

(...)

Q - Merci beaucoup Clément Beaune.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 30 juin 2022