Interview de Mme Laurence Boone, secrétaire d’Etat chargée de l’Europe, à LCI le 1er aout 2022, sur les changements de gouvernement en Italie et au Royaume-Uni, le respect de l'Etat de droit et la Hongrie, l'élargissement de l'Union européenne et les relations avec l'Allemagne.

Texte intégral

BERNARD POIRETTE
L’invitée politique c’est Laurence BOONE qui, ces quatre dernières années, était cheffe économiste de l’OCDE et qui depuis un mois exactement est secrétaire d’Etat chargée de l’Europe, Madame BOONE bonjour. Merci de vous être levée et d’être sur LCI ce matin. CLEMENCEAU disait " les cimetières sont plein de gens irremplaçables ", je me permets ce petit rappel parce que quand Monsieur DRAGHI, le chef du Conseil italien, a été forcé à quitter ses fonctions il y a quelques jours, la semaine dernière, on a poussé des cris d’orfraies en disant " Mon Dieu, l’Italie va couler à pic, c’est la fin du monde ", etc. Est-ce qu’il est remplaçable, Monsieur DRAGHI, et si oui par qui ? Qu’est-ce que vous en dites dans les instances européennes, vous êtes inquiets ?

LAURENCE BOONE
D’abord bonjour et merci de l’invitation.

BERNARD POIRETTE
Bonjour, je vous en prie.

LAURENCE BOONE
Il faut remettre la situation, je pense, dans le contexte, qui est celui du contexte où on a une guerre en Ukraine et où on la crise énergétique, donc effectivement ça suscite plus d’inquiétudes, quand on voit un changement de gouvernement, que d’habitude. Après l’Italie c’est une démocratie parlementaire, comme vous en avez une au Royaume-Uni par exemple, où il y a aussi des élections, il y a aussi un changement de gouvernement, donc ce sont des choses qui arrivent.

BERNARD POIRETTE
Mais ça a l’air mieux organisé chez les Anglais quand même, ça a l’air plus balisé.

LAURENCE BOONE
Alors, il y a beaucoup de différences entre le Royaume-Uni et l’Italie, mais il y en a une de taille, qui est que l’Italie fait partie de l’Union européenne et que l’Italie a signé ce qu’on appelle le traité du Quirinal, avec la France. Pourquoi je dis ça ? parce que ce sont deux ancres très fortes, le traité du Quirinal d’une part qui, comme vous savez, il y a un traité franco-allemand, permet des coopérations renforcées, dans tous les domaines en Italie, donc dans le domaine économique, de la défense, de l’énergie, de la culture, des jeunes, et en fait qui crée un réflexe franco-italien qui peut en fait apaiser ces tensions politiques ou aller au-delà de ces tensions politiques, et puis il y a l’ancre de l’Union européenne, qui est également forte, qui est une ancre de responsabilité et de solidarité à la fois, où on a une grande solidarité, notamment financière et énergétique, qui va de paire avec une responsabilité, donc le respect de l’Etat de droit, et une responsabilité dans cette guerre que la Russie nous mène.

BERNARD POIRETTE
Alors justement, à propos de respect de l'Etat de droit, toute l'Union, ce n’est pas que nous, en l'occurrence, mais toute l'Union européenne, a un problème avec un certain Monsieur ORBAN qui sévit à Budapest depuis quelques années, est-ce qu’il est perçu comme un problème ORBAN puisque, ne serait-ce que dans les rapports avec Moscou il n’est pas clair, il n’est pas sur la ligne générale, comment est-ce qu'il faut l'appréhender et éventuellement réussir à le faire rentrer dans le rang ? Ça semble difficile très objectivement.

LAURENCE BOONE
C’est, évidemment comme toutes vos questions, une excellente question, mais qu'est-ce qui se passe avec la Hongrie ou entre la Hongrie et l'Union européenne, puisqu’on dit toujours Bruxelles mais en fait c'est la Commission et les Etats membres. Ce qui se passe c'est que, parce qu’il y a des sujets sur ce qu'on appelle l'Etat de droit, et je reviendrai là-dessus, on est dans une procédure, donc quand je dis on, c'est l'Union européenne et ses Etats membres, avec la Hongrie. L'Etat de droit c'est très simple, l’Etat de droit, c'est les institutions démocratiques, le fait d'avoir des élections qui sont organisées entre toute transparence, c'est l'impartialité…

BERNARD POIRETTE
Les droits de l'homme.

LAURENCE BOONE
Oui, absolument ; c'est l'impartialité et l'indépendance de la justice ; c'est le pluralisme des médias, et son indépendance également, et puis c'est toutes les mesures qui luttent contre la corruption, parce que la Hongrie n’apparaît pas cocher toutes ces cases avec l'Union européenne, d'abord son plan de relance, celui, vous savez, qui a été fait à la suite du Covid, donc des fonds européens, n'a pas été approuvé, déjà, mais il y a une étape supplémentaire qui caractérise la Hongrie, par exemple par rapport à la Pologne, qui est que, effectivement, la Hongrie n'a pas, pour le moment, répondu avec des mesures qui sont satisfaisantes, elle ne s'est pas engagée dans une discussion avec ses partenaires et avec la Commission sur ce sujet. Donc, qu'est-ce qui se passe ? se met en place ce qu'on appelle une mesure - j'en ai pour une minute – de conditionnalités, qui est que, on liste ces griefs, que vous avez évoqués, et on lui demande une réponse, et la liste est partie le 20 juillet et nous attendons la réponse, et si la réponse n'est pas satisfaisante, ou s'il n'y a pas de réponse, soit on continue cette procédure, soit en suspens tous les fonds.

ERIC DECOUTY
Madame BOONE il s’est passé…

LAURENCE BOONE
Juste pour finir, si vous me permettez…

BERNARD POIRETTE
Allez-y, je vous en prie.

LAURENCE BOONE
Tous les fonds, et la Hongrie est dans une situation budgétaire où elle a besoin de ces fonds.

ERIC DECOUTY
Il s’est passé quelque chose quand même de très particulier la semaine dernière, il y a eu les déclarations de Viktor ORBAN, qui a, je cite, il a dit " je ne veux pas que la Hongrie devienne une race mixte ", sous-entendu qu’il y ait un mélange avec des populations non européennes, c'est quelque chose de particulièrement choquant, et la première réaction, je crois qu'elle date de vendredi, de Madame VON DER LEYEN, ou même ce week-end, on a entendu les Européens, et vous en particulier, les Français en particulier, et vous, extrêmement silencieux, c'est quand même troublant parce que, dans cette communauté ces déclarations, qui sont une discrimination raciale, c'est quand même assez insensé. Qu’est-ce que vous en dites aujourd'hui ?

LAURENCE BOONE
Alors vous l'avez entendu, effectivement il y a eu une réaction d’Ursula VON DER LEYEN, il y a une réaction de plusieurs commissaires européens, mais c'est pour ça qu'on attache autant…

ERIC DECOUTY
Pourquoi la France est silencieuse alors ?

LAURENCE BOONE
Mais la France, en fait on s’appuie sur les procédures et les règles de droit dans l'Union européenne. Bien sûr personne ne peut endosser un message…

ERIC DECOUTY
Non mais là il y a quelque chose qui dépasse les règles de droit, c’est insupportable comme message.

LAURENCE BOONE
Personne ne peut endosser ce message, et donc on renforce toute la procédure qu'on est en train de faire. Et, ce qu’on essaye de faire c'est de ne pas avoir une attitude personnalisée, on est entre des Etats, qui sont régis par des règles, et on utilise ces règles, et ça évite des rédactions qui peuvent être parfois abruptes dans un sens ou dans un autre, mais les règles elles sont là et c'est ça qui compte parce qu’à la fin…

ERIC DECOUTY
On a l’impression que vous ménagez ORBAN, pas vous en particulier, mais aussi la France, qui a finalement, avec ORBAN, on le ménage, on s’en accommode, comme si on ne voulait pas de fâcher avec lui.

LAURENCE BOONE
Pas du tout, pas du tout. Ce que je vous décrivais sur le respect d'Etat de droit et cette procédure, que je n'ai pas nommée parce que souvent Bruxelles a des noms barbares, qui s’appelle la procédure de conditionnalités, qui peut amener à suspendre tous les fonds dont bénéficie la Hongrie, cette procédure là… vous savez où ça se passe les premières discussions ? ça se passe dans ce qu'on appelle le Conseil d'affaires générales où siègent tous les secrétaires d'Etat aux Affaires européennes, et ça remonte ensuite au Conseil, donc on fait ça dans le respect, à nouveau des règles de droit européennes, avec la possibilité de se défendre pour un pays, mais on est très ferme, la preuve c'est qu'ils n'ont toujours pas touché un sou, à la fois du plan de relance, et que le reste des fonds qu'ils reçoivent est menacé de suspension.

BERNARD POIRETTE
Madame BOONE, est-ce qu’il est bien raisonnable, alors que l'Union européenne à 27 a parfois du mal à fonctionner au mieux parce qu’il faut beaucoup de décisions à l'unanimité, par exemple on peut éventuellement voir si ça ne pourrait pas être réformé, est-ce qu'il est raisonnable d'envisager d'étendre l'Union à l'Ukraine, la Géorgie, la Moldavie, la Macédoine du Nord, l'Albanie, tous ces gens-là grattent à la porte et on ne leur dit pas forcément non, or ce sont des pays peu ou prou du tiers-monde, ou en tout cas qui en sortent péniblement. Vous pensez vraiment que c'est le moment de les intégrer et que ça marchera mieux une fois qu'ils seront dedans ?

LAURENCE BOONE
Alors, il y a plusieurs questions dans votre question. La première chose c'est qu’on est quand même dans cette guerre hybride qu’a déclenché la Russie, où le premier intérêt de l'Union européenne c'est de consolider son espace géographique, et de consolider son espace géographique avec des pays qui respectent l'Etat de droit, d'où la procédure contre la Hongrie, et pour ça il faut qu'on arrive à faire comprendre, et de façon très claire… vous savez, je vais dire les choses très simplement et très brutalement, c'est un combat de démocratie contre autocratie, et donc on veut ramener ces pays dans le giron de la démocratie, et le plus loin possible de l'influence de la Russie qui, je le rappelle, a quand même franchi les frontières d'un Etat souverain en l'agressant, et l'Ukraine et la Moldavie sont face à ça et avaient besoin d'un signal, donc le signal il est envoyé avec le statut de candidat à l'adhésion. Maintenant le statut de candidat à l’adhésion ce n’est pas un parcours très simple, ça ne veut pas dire qu’on fait rentrer…

BERNARD POIRETTE
Ni rapide.

LAURENCE BOONE
Exactement, je suis sûre que vous vous souvenez, la Croatie a mis 8 ans, on mettra probablement plus de temps.

BERNARD POIRETTE
Les Turcs n’ont jamais réussi.

LAURENCE BOONE
Les Turcs, pour répondre à cette question, et je reviendrai sur la procédure, les Turcs pourquoi ? Parce que depuis 2016, ils ont aussi un problème avec l'Etat de droit. Donc, cette procédure, c'est à la fois on fait un geste de solidarité parce que le statut de candidat c'est aussi un soutien financier, économique, et dans certains domaines, mais en même temps la procédure d’adhésion à l'Union européenne elle est très difficile, et depuis la réforme initiée par la France, et demandée par les Pays-Bas en 2020, cette procédure elle a un focus très particulier sur l'économie, pour répondre à la question que vous souleviez, et sur l'Etat de droit à nouveau, précisément parce qu'on ne veut pas de retour en arrière à l'intérieur, et parce qu'on ne veut pas de pays qui ne partagent pas nos valeurs démocratiques. Et je vais juste ajouter, pour finir là-dessus, c'est sérieux au point où vous pouvez, en tant que pays qui est candidat à l'adhésion, cocher des cases parce que vous avez réformé, par exemple le marché des biens, parce que vous avez réformé par exemple votre système de la justice, mais si vous êtes revenu en arrière sur les médias, eh bien vous repartez en arrière.

BERNARD POIRETTE
Alors, supposons quand même que tous ceux qui veulent rentrer rentrent, à terme, même si le terme est lointain, ça fait toujours plus de monde pour discuter de l'avenir de l'Europe, est-ce qu'il ne faut pas revoir le système de fonctionnement des institutions européennes, c'est-à-dire oublier la règle de l'unanimité, en particulier, qui est meurtrière et mortifère pour pouvoir avancer, passons aux deux tiers ou aux trois quarts, non ?

LAURENCE BOONE
Je crois qu’on va même faire, j'allais dire plus, ou mieux que ça si vous me permettez. Effectivement, si on devient, si on arrive à 37, 40, la gouvernance mérite d'être revue, et vous savez que pendant…

BERNARD POIRETTE
D’ailleurs je crois que le président MACRON y tient fortement !

LAURENCE BOONE
Vous m'enlevez les mots de la bouche, le président de la République a effectivement dit qu'il était totalement ouvert à une discussion et une renégociation des traités, il a même utilisé… " ni totem, ni tabou ", pour effectivement réformer cette gouvernance. C’est vrai, on le voit dans d'autres institutions européennes, par exemple comme la Banque centrale européenne, on fait des systèmes avec [sic]…des fois différents. Le président de la République a également dit qu'il était favorable au vote à la majorité qualifiée, dans certains domaines, par exemple on parlait de la Hongrie, parce qu'il n'est pas soutenable, ou il n’est pas acceptable…

BERNARD POIRETTE
Qu’un pays soit juge et parti.

LAURENCE BOONE
C’est surtout qu’un pays comme la Hongrie bloque un accord où les 26 autres, et l’ensemble du monde, s’est mis d’accord sur cette taxe minimale, et ça c’est absolument choquant.

ERIC DECOUTY
Madame BOONE, une petite question sur les relations avec l'Allemagne. L’Allemagne aujourd'hui, avec le gaz, pose un problème, est-ce que les relations, est-ce que le couple franco-allemand fonctionne encore, est-ce qu’il fonctionne bien et quelles sont les relations entre la France et Berlin ?

LAURENCE BOONE
Alors, je poserais les choses différemment.

BERNARD POIRETTE
Il nous reste 2 minutes.

LAURENCE BOONE
D’accord, je vais aller vite. Donc, nous sommes dans cette guerre qui est une guerre hybride, où d'une part la Russie agresse l'Ukraine, et d'autre part elle fait implicitement la guerre au reste du monde en utilisant l'arme alimentaire et énergétique, et à l'Europe en particulier, avec le gaz, donc nous nous organisons, vous avez reçu Agnès PANNIER-RUNACHER qui a mis en place le plan pour faire… il est possible, puisque l'Allemagne est plus dépendante que la France au gaz, que cet hiver l'Allemagne ait besoin de gaz et que nous lui exportations du gaz puisque nous sommes un des pays qui dépend le moins du gaz russe. Mais, à l'inverse, en ce moment l'Allemagne exporte de l'électricité vers la France, donc on a cette réciprocité et solidarité dans les deux sens, et qui va aller de pair avec la responsabilité qui est de baisser notre consommation d'énergie, donc vous voyez…

ERIC DECOUTY
Donc tout va bien, le couple franco-allemand fonctionne très bien.

BERNARD POIRETTE
Economiquement, économiquement parlant en tout cas, tout va bien, ça fonctionne ?

LAURENCE BOONE
Le couple franco-allemand fonctionne bien, c'était mon premier déplacement. Il y a une chose qu'on peut toujours faire, à la fois dans l'Union européenne, et avec l'Allemagne en particulier, c’est discuter et arriver à des solutions de compromis, et compromis ne veut pas dire compromissions.

BERNARD POIRETTE
Madame BOONE, pas d'épilogue là-dessus, mais vous préférez qui pour succéder à Monsieur JOHNSON, Monsieur SUNAK ou Madame TRUSS ?

LAURENCE BOONE
Alors vous pensez bien que je ne vais pas vous répondre…

BERNARD POIRETTE
Non, mais vous, je ne vous demande pas…

LAURENCE BOONE
Moi je préfère quelqu’un qui va reprendre le dialogue avec l'Union européenne.

BERNARD POIRETTE
Donc Monsieur SUNAK alors plutôt, parce que elle, elle est dure !

ERIC DECOUTY
Et en Italie vous craignez qu’il y ait l’arrivée de SALVINI ou en tous les cas de quelqu’un qui représente le parti de SALVINI ?

LAURENCE BOONE
Ecoutez, d’abord je ne vais pas commenter sur un processus électoral en cours dans un pays ami, ce qui est sûr à nouveau c’est que…ne m’en veuillez pas de me répéter ; responsabilité, solidarité, la solidarité financière et énergétique entre tous les pays de l'Union européenne, y compris l’Italie, va de paire avec le respect des règles de droit et la responsabilité envers la Russie.

BERNARD POIRETTE
Merci beaucoup Laurence BOONE, donc la secrétaire d'Etat en charge de l'Europe au sein du gouvernement, merci d'être venue à LCI, je vous souhaite un bon été Madame et de bonnes vacances si vous avez le temps d’en prendre un petit peu.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 2 août 2022