Interview de M. Clément Beaune, ministre chargé des transports, à France 2 le 25 août 2022, sur la question des jets privés, l'écologie, le transport scolaire et les accidents de trottinette .

Texte intégral

THOMAS SOTTO
Bonjour et bienvenue dans " Les 4 V " Clément BEAUNE.

CLÉMENT BEAUNE
Bonjour Thomas SOTTO.

THOMAS SOTTO
Alors vous vous êtes fait gronder ?

CLEMENT BEAUNE
Non.

THOMAS SOTTO
Non, sur les jets privés vous ne vous êtes pas fait gronder ?

CLEMENT BEAUNE
Non.

THOMAS SOTTO
C’est vrai ?

CLEMENT BEAUNE
Oui c’est vrai, absolument, mais le sujet n’est pas celui-là, le sujet c’est le fond d’un débat sur le transport, sur l’écologie et sur les efforts partagés, c’est ce débat qui s’est ouvert. Je note d’ailleurs qu’il a suscité qu’il a suscité des commentaires, des commentaires de commentaires…

THOMAS SOTTO
Vous avez lu " Le Canard enchaîné " ou pas ?

CLEMENT BEAUNE
Oui.

THOMAS SOTTO
" Le plan de sobriété que j’ai demandé à la Première ministre de mettre sur pied ça ne doit pas être le concours Lépine de toutes les idées mal ficelées ou démagos des ministres qui ont envie de faire parler d’eux, et l’écologie ce n’est pas du buzz " a surenchérit Christophe BECHU le ministre de l’Ecologie. Ça veut dire quoi Clément BEAUNE, que l’idée de toucher à la régulation, de réguler les jets privés, c’est mort et enterré, on oublie ?

CLEMENT BEAUNE
Non, je ne crois pas. D’abord ce n’est pas un débat qui surgit comme ça dans ma tête, c’est un débat qui existe dans plusieurs pays et qui existe au niveau européen. Je rappelle qu’on a eu, sans refaire tout l’historique, une convention citoyenne pour le climat, qui a évoqué d’ailleurs cette question, à tel point que le Gouvernement a traduit l’une de ces mesures en taxant davantage le carburant de l’aviation privée dans la loi de finances, c’était il y a un an, donc ce n’est pas un débat qui surgit comme ça.

THOMAS SOTTO
Donc elle va ressembler à quoi cette régulation ?

CLEMENT BEAUNE
J’y viens. Le sujet est d’ouvrir ce débat au niveau européen de manière responsable et en évitant justement des mesures ou des idées démagos du type interdiction, j’ai entendu Monsieur BAYOU qui disait " il faut bannir les jets ", moi je ne sais pas ce que ça veut dire et je pense que ça ce n’est pas sérieux en tant que ministre des Transports qui défend une filière, une activité économique…

THOMAS SOTTO
Il faut faire quoi, est-ce qu’il faut taxer davantage par exemple ?

CLEMENT BEAUNE
Ça peut être une option, ça peut être surtout d’inciter au changement de comportements, il peut y avoir des mesures de transparence, de responsabilisation…

THOMAS SOTTO
La responsabilisation ça ne marche pas…

CLEMENT BEAUNE
Eh bien ça peut être des engagements…

THOMAS SOTTO
…Coercition qui marche dans ce pays, on le sait bien non ?

CLEMENT BEAUNE
Moi je ne crois pas, mais justement le débat qui s’ouvre et l’écho qu’il a montre aussi que, je pense, pour les entreprises qui sont souvent propriétaires de ces avions privés, on voit que les comportements vont devoir changer, et changent déjà. Ce que je veux dire, il y a plusieurs pistes, il peut y avoir par exemple, c’est assez technique mais, ce qu’on appelle des quotas de carbone au niveau européen, les secteurs qui polluent…

THOMAS SOTTO
On taxe davantage.

CLEMENT BEAUNE
Sont soumis chaque année à des quotas de carbone, s’ils atteignent leurs objectifs environnementaux pas de problème, s’ils ne les atteignent pas ils payent, et il y a un débat ouvert, déjà, au niveau européen pour savoir si on renforce…

THOMAS SOTTO
Vous dites à chaque fois au niveau européen.

CLEMENT BEAUNE
Oui.

THOMAS SOTTO
C’est pratique le niveau européen, ça permet de dire " on a essayé, ils n’ont pas voulu, ce n’est pas nous, c’est eux. "

CLEMENT BEAUNE
Non. Vous savez, j’ai été ministre de l’Europe, donc…

THOMAS SOTTO
Vous savez à quel point c’est compliqué de convaincre tout le monde.

CLEMENT BEAUNE
Oui, je sais, mais je sais aussi que beaucoup de fois on a dit " ne le faites pas, c’est impossible ", ou parfois il y a eu cette facilité, sur le plan de relance par exemple, on l’a fait au niveau européen, ça n’exclut pas qu’il y ait des mesures nationales, j’évoquais par exemple la taxation du carburant qu’on a déjà fait dans la loi de finances.

THOMAS SOTTO
Il y aura de nouvelles mesures nationales prévues sur les jets privés ou pas ?

CLEMENT BEAUNE
Je pense qu’on doit avoir ce débat, mais je veux juste expliquer la logique, parce que j’entends dire « c’est anecdotique », évidemment. Ce n’est pas avec les jets privés, ou une autre activité, qu’on va réduire massivement les émissions, je ne pense pas ça une seconde, je suis quelqu’un de responsable, en revanche, le président de la République l’a redit hier, après le 14 juillet, nous sommes dans une période de changement de comportements et de mobilisation générale, et moi je suis convaincu que quand il y a une mobilisation générale, qu’on demande à chacune, à chacun des Français, de faire des efforts, de changer des comportements, de consommer un peu moins, de baisser un peu le chauffage, de baisser la climatisation, eh bien il faut que ceux qui polluent le plus et qui ont le plus de moyens, je ne stigmatise pas une activité en particulier, fassent un effort un peu plus grand.

THOMAS SOTTO
Mais ce que vous vivez là, Clément BEAUNE, est-ce que ce n’est pas révélateur du formidable décalage entre les discours et les actes, dès lors qu'on parle d'écologie ? Il y a eu le " Make Our Planet Great Again ", il y a eu, il y a 20 ans maintenant, le " Notre maison brûle ", et puis blablabla, à chaque fois ça se fracasse sur les lobbies, est-ce que les lobbies dans ce pays sont plus forts que les ministres ?

CLEMENT BEAUNE
Non, je ne crois pas…

THOMAS SOTTO
Notamment sur les questions d’écologie ?

CLEMENT BEAUNE
Je ne crois absolument pas, et d'ailleurs si c'était facile on pourrait ne rien ouvrir comme débat, si c'était facile je ne me serais pas exprimé, mais vous voyez bien la difficulté, soit on dit " les méchantes entreprises ", etc. je ne suis jamais dans ce discours, " c'est tel ou tel milliardaire, tel ou tel sportif, tel ou tel grand patron, qui pollue et qui est responsable de tout ", moi je ne suis pas dans ce discours, soit on dit " on ne peut rien faire, on change aucun comportement ", parce qu'il y a des intérêts, légitimes parfois, d'emploi, économiques, et je refuse aussi cette inaction. Mais, ce n’est pas vrai, dans les années qui sont passées on a pris des mesures, sur parfois des choses du quotidien, on aurait pu considérer que telle ou telle activité économique…je pense aux terrasses chauffées, je pense aux énergies renouvelables.

THOMAS SOTTO
Une minute sur les jets privés encore. Est-ce qu'il est envisageable d'interdire le recours aux vols privés quand il existe une alternative en train, comme vous l'avez fait pour que certains vols commerciaux ?

CLEMENT BEAUNE
Je ne crois pas à l'interdiction générale, parce que dans l'aviation privée vous avez des réalités assez différentes, vous avez parfois des vols sanitaires, vous avez parfois des entreprises qui ont besoin, pour telle ou telle activité, de louer un avion…

THOMAS SOTTO
Il n’y a jamais d’urgence à faire Paris-Nantes ou Paris-Niort en jet, objectivement.

CLEMENT BEAUNE
Non, mais je pense exactement que, quand il y a une alternative ferroviaire, quand il y a un avion commercial, où on émet quatre fois moins par passager que dans un avion privé, il faut le privilégier. Moi je crois à la responsabilité, je ne suis pas du tout, ni naïf, ni fataliste, mais je pense que les entreprises peuvent prendre des engagements, et je pense qu'au niveau national, et au niveau européen, on peut réfléchir à des systèmes, soit de taxation, soit de réglementation. Et moi je constate, c'est souvent comme ça d'ailleurs quand on lance une idée, que ce débat il a rebondi avec des propositions très intéressantes auxquelles je n’avais pas forcément pensé. Pascal CANFIN, qui est un député européen qui s'occupe des questions d'environnement, très sérieux, il a dit hier, par exemple, « est-ce qu'on ne dirait pas qu'en 2030 tous les avions privés soient au carburant propre sinon ils ne peuvent plus voler », eh bien pourquoi pas…

THOMAS SOTTO
Ça c’est une piste.

CLEMENT BEAUNE
Regardons aussi ce genre de piste. Ce que je veux dire par là c’est qu’il y a des mesures qui vont être très profondes, on investit dans le ferroviaire pour que nos transports soient moins polluants par exemple, et puis il y a des mesures, je l'assume, celle-ci ou peut-être d'autres, qui sont symboliques, symboliques ce n’est pas anecdotiques…

THOMAS SOTTO
Et vous avez le soutien du chef de l'Etat sur ces mesures symboliques ou pas ?

CLEMENT BEAUNE
Ecoutez, moi, ce que m’ont demandé la Première ministre et le président c'est de faire des propositions précises, j'évoquais quelques pistes, je les évoquerai avec
le Gouvernement…

THOMAS SOTTO
Donc le débat n’est pas fermé ?

CLEMENT BEAUNE
Pas du tout, et par ailleurs il y a une réunion des ministres des Transports au niveau européen, où ce débat est à l'ordre du jour, ce n’est pas moi qui l’ai inventé, c’est la réalité, en octobre.

THOMAS SOTTO
Emmanuel MACRON il a parlé hier, publiquement, en ouverture du conseil des ministres, il a lancé un appel à " l'unité face à la grande bascule qui marque la rentrée avec la fin de l'abondance, des évidences et de l'insouciance. " Ce mot, l'abondance, vous comprenez qu'il choque les millions de Français qui ont besoin de l'aide alimentaire pour nourrir leurs enfants, ceux qui ne vivent pas dans le monde du jet-ski mais dans celui des pâtes à l'eau, comme disent les syndicats et l'opposition, vous comprenez que ça choque ce mot…,

CLEMENT BEAUNE
Oui, mais il ne faut pas qu’il y ait d'ambiguïté ou de mauvaises polémiques, le président n'a pas dit " l'abondance " pour dire chacun était dans une situation de confort, de prospérité…

THOMAS SOTTO
Il parlait de quoi alors ?

CLEMENT BEAUNE
Collectivement, dans le monde, en Europe, en France, nous étions dans une situation, je prends l'énergie par exemple, en effet le pétrole, le gaz, étaient plus facilement disponibles, ça ne veut pas dire que tout le monde avait accès facilement au chauffage pas cher ou aux carburants pas chers, à l'évidence, sinon on n’aurait pas pris des mesures de soutien au pouvoir d'achat, mais oui on est passé dans un monde où le pétrole était disponible, où le gaz était disponible, pour prendre cet exemple de l'énergie, et ce n'est plus le cas demain, et ça suscite des changements de comportements comme ceux que j'évoquais, et des transformations très profondes. On va soutenir, par exemple, le passage pour les ménages les plus modestes, du véhicule essence ou diesel, à la voiture électrique, parce qu'aujourd'hui c'est trop cher pour des millions de Français.

THOMAS SOTTO
" Le gaz de TotalEnergies alimente des bombardiers russes en Ukraine ", c'est la Une du " Monde " aujourd'hui, alors TotalEnergies nie absolument qu’il aide d’une quelque manière que ce soit les avions russes à avoir du kérosène pour aller bombarder en Ukraine, qui croyez-vous dans cette affaire, « Le Monde » et l'ONG qui fait ces révélations ou totalenergies ?

CLEMENT BEAUNE
Moi je n’ai pas mené l’enquête, je n’ai pas personnellement, ce n'est plus ma responsabilité directe, aux Affaires étrangères, d'informations sur ce sujet, il faut simplement faire la lumière, je n’ai pas à croire, a priori, tel ou tel, c'est un sujet extrêmement sérieux, donc il faut bien vérifier que volontairement, ou involontairement, il n’y ait pas de détournement, soit des sanctions, soit de l'énergie que l'entreprise française, ou autre, produirait.

THOMAS SOTTO
Clément BEAUNE, dans une semaine, jeudi prochain, ce sera la rentrée scolaire, la rentrée des classes, combien de chauffeurs de cars de ramassage scolaire manque-t-il aujourd'hui ?

CLEMENT BEAUNE
Alors, on a fait le point justement avec les régions qui sont chargées d'organiser pour les familles le transport scolaire dès le 1er septembre…

THOMAS SOTTO
Parce qu’on entend 3500 ici, 7000 ici, c’est combien ?

CLEMENT BEAUNE
On est aujourd'hui, parce que ça se réduit chaque jour, il y a des efforts de mobilisation, c'est un peu moins de 4000 chauffeurs de bus, à l’heure où on parle, qui sont encore manquants pour le début de la rentrée scolaire à partir du 1er septembre. On s’est, avec le ministre de l’Education nationale, le ministre du Travail, réuni hier avec les fédérations professionnelles, les employeurs, les régions, pour voir toutes les actions qui étaient possibles pour réduire encore ces problèmes.

THOMAS SOTTO
Donc est-ce que ce matin vous pouvez nous certifier que chaque enfant qui doit aller à l’école aura un moyen de transport scolaire pour y aller ou est-ce qu'il y a encore une zone d’incertitude ?

CLEMENT BEAUNE
Il y a encore des risques, je le dis très franchement, et il y a encore une mobilisation pour qu'il y ait le moins de manque possible, et il y aura lundi prochain, ça a été décidé hier, notamment entre le ministre de l'Education nationale et les régions, un point définitif pour voir quels sont les éventuels manques à la rentrée, pour qu’il y ait une solution qui soit proposée à toutes les familles.

THOMAS SOTTO
Où est-ce que vous allez aller les chercher, il y aura peut-être des réquisitions de chauffeurs qui travaillent pour d'autres compagnies, dans d'autres modes de transport ?

CLEMENT BEAUNE
Le problème c'est que la réquisition ça marche si vous avez assez de chauffeurs en général. D’où vient le problème ? une tension sur le recrutement des chauffeurs qui concerne les transports publics, le transport scolaire, on ne va pas déshabiller Paul pour habiller Jacques, en revanche il y a des solutions très pratiques qui sont mises en place pour la rentrée, les jeunes retraités par exemple, chauffeurs, qui peuvent revenir pour faire les vacations, les prestations pour les semaines qui viennent, donc on met en place toutes les solutions pragmatiques, régions, agglomérations, qui sont responsables des transports scolaires, opérateurs et fédérations professionnelles, et le Gouvernement bien sûr.

THOMAS SOTTO
Vous estimez à combien le risque à peu près, c'est quoi, c'est 1000, 1500 chauffeurs qui manqueront ?

CLEMENT BEAUNE
Je ne sais pas vous le dire aujourd'hui…

THOMAS SOTTO
On ne sait pas le dire aujourd'hui.

CLEMENT BEAUNE
J’espère qu’on sera à quelques centaines sur toute la France, sur plus de 30.000 chauffeurs, donc on aura un problème d'ampleur limitée. Ce qui est important c'est d'agir jusqu'au 1er septembre, de continuer à agir au-delà du 1er septembre, puisque le transport scolaire c'est toute l'année, et si on trouve les solutions temporaires il faudra continuer à agir et à simplifier l'accès au métier, et puis c'est de dire très honnêtement, en début de semaine, s'il y a des manques ici ou là, dans quelques régions, comment on trouve une solution temporaire.

THOMAS SOTTO
Dernière question. On a vu cette semaine l'accident tragique de trottinette à Lyon qui a fait deux morts, est-ce qu'il faut changer la réglementation, est-ce qu’il faut la durcir, est-ce qu'il faut que l'Etat se saisisse vraiment du sujet, est-ce qu'il faut imposer des formations avant que des jeunes grimpent sur une trottinette, qu'est-ce qu'il faut faire, qu'est-ce que l'Etat veut et va faire ?

CLEMENT BEAUNE
Alors, moi je suis toujours réticent à ce qu'on commence justement par dire qu'on va tout réglementer alors que c’est un outil d'une certaine liberté, d'un mode de transport alternatif en ville. Moi je pense qu'il faut qu'on lance à la rentrée une concertation avec les maires des grandes villes, c'est souvent dans les grandes villes que la trottinette s’est développée, pour voir d'abord qu’elle est la réalité des accidents, et s'il y a des sujets de réglementation à améliorer, immatriculation, verbalisation…

THOMAS SOTTO
Casque obligatoire, vous êtes favorable ou pas ?

CLEMENT BEAUNE
Ça peut être le casque obligatoire, je ne veux pas le décider a priori, on a le débat pour le vélo aussi, c'est très compliqué à vérifier, donc je veux qu’il y ait une concertation avec les grandes villes et puis qu'on regarde des mesures type casque obligatoire, et surtout qu'on fasse respecter les règles existantes, parce qu’une trottinette sur un trottoir, une trottinette qui peut mettre en danger une personne âgée ou autre, c’est interdit aujourd'hui…

THOMAS SOTTO
Et deux sur une trottinette il faut l’interdire, deux sur une trottinette, ils étaient deux à Lyon ?

CLEMENT BEAUNE
Oui…

THOMAS SOTTO
Enfin, c’est interdit, mais il faut faire respecter cette interdiction ?

CLEMENT BEAUNE
Il faut faire respecter les règles existantes déjà, je crois que la verbalisation c'est le plus important pour faire respecter les règles de responsabilité aujourd'hui.

THOMAS SOTTO
Merci Clément BEAUNE d’être venu dans " Les 4 V. "

CLEMENT BEAUNE
Merci à vous.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 25 août 2022