Interview de Mme Laurence Boone, secrétaire d'État chargée de l'Europe, à France 2 le 29 août 2022, sur les questions énergétiques au sein de l'Union européenne, la taxation des superprofits, la centrale nucléaire de Zaporijjia en Ukraine, la vie politique en Italie, l'islamisme et l'inflation.

Texte intégral

Q - Bonjour Laurence Boone.

R - Bonjour.

Q - Vous étiez en effet, il y a peu, économiste, cheffe économiste à l'OCDE, puis, secrétaire générale de cette organisation ; ça tombe bien, parce qu'à peu près tous les sujets importants dont vous allez traiter en ce moment, dans votre ministère, ont une connotation économique, l'énergie, l'inflation, notamment, on va en parler. Mais d'abord, on va commencer par l'énergie, Laurence Boone, effectivement : les livraisons de gaz russe risquent d'être coupées à tout instant à l'approche de l'hiver ; certains pays européens, comme l'Allemagne, sont déjà très dépendants et très inquiets. Est-ce que la solidarité européenne pour aider un Etat qui serait en difficulté, elle va tenir cette solidarité au pérenne, coûte que coûte, est-ce que tout le monde va jouer le jeu ?

R - Pour l'instant, tout le monde joue le jeu, et on pense que tout le monde va continuer de jouer le jeu, puisque vous avez une attaque russe avec l'énergie contre l'Europe, et donc il va falloir une réponse en Europe. Et la réponse, pour l'instant, a été parfaitement coordonnée ; comme pour le Covid, vous savez, on s'était posé les mêmes questions, vous vous rappelez, elle consiste en trois choses, en fait. La première : réduire la consommation, tout le monde fait un effort approprié à la taille, à la composition énergétique de son pays, donc 1/ on réduit la consommation ; 2/ on s'organise pour faire baisser les prix de l'énergie ; vous avez vu que cette semaine, les ministres de l'énergie vont se réunir, et le but, c'est de parler plafonnement de l'énergie, c'est de parler achats communs de l'énergie pour enlever de la pression ; et puis, la troisième chose, c'est la solidarité. Vous en parliez. Là, je vais vous donner un exemple hyper clair : l'Allemagne nous fournit de l'électricité, puisque, nous, on en manque, et nous, on leur fournit, et on s'est engagé à leur fournir du gaz. Et ça, vous pouvez le déployer dans toute l'Union européenne.

Q - Pour l'instant, ça doit tenir dans tous les pays. Vous parliez des prix effectivement de l'énergie, pour l'instant, ils continuent de s'envoler, en tout cas, pour l'achat de gros sur l'électricité, la barre des 1.000 euros le mégawattheure a été battue, samedi, c'était 85 euros seulement l'année dernière, vous voyez, là, effectivement, la hausse énorme ; est-ce qu'il faut s'attendre à des flambées des factures, comme on l'a vu en Grande-Bretagne, où la facture d'électricité a grimpé de 80% en quelques jours seulement ?

R - Alors là, je pense qu'il faut être très clair, la stratégie de l'Union européenne et des pays de l'Union européenne n'est pas du tout la même en matière de prix de l'énergie que ce que fait le Royaume-Uni. Ce qui s'est passé en Europe, et depuis le début, c'est à la fois un cadre européen, en disant : vous pouvez réduire et regarder, on se regarde tous les uns les autres, voilà comment on peut réduire la facture, et chaque pays ensuite met en place son bouclier tarifaire ; je crois que tout le monde en a entendu parler maintenant...

Q - On en a beaucoup parlé...

R - Mais c'est vrai, il faut reconnaître, quand même que les prix de l'électricité qui n’ont pas augmenté de plus de 4%, le bouclier aussi sur les prix du gaz, c'est important ; regardez, jeudi...

Q - Mais ça va continuer d'augmenter quand même ?

R - Attendez, laissez-moi finir... jeudi, les prix de l'essence vont baisser de 30 centimes en France, ils vont baisser de 30 centimes...

Q - Avec l'aide mise en place par le Gouvernement...

R - Exactement, il y a la prime inflation, il y a l'allocation de rentrée, donc on fait ce cadre. Et oui, les prix risquent de continuer d'augmenter, mais en 2023, puisque là, on a un cadre jusqu'à 2022. Mais, à nouveau, la Première ministre, le ministre des finances, le ministre des comptes publics, vous les avez tous entendus, ce week-end, l'ont répété plusieurs fois, la hausse des prix ne sera pas répercutée dans son intégralité ; ce qui est une grosse différence avec l'approche par exemple britannique qui répercute tous les six mois. Et donc, on va continuer de protéger à la fois les plus vulnérables, et surtout, ce qui est important - parce qu'on les oublie parfois - les classes moyennes, parce que pour elles, la facture énergétique est très forte.

Q - Justement, on parle effectivement de l'inflation, Laurence Boone, il y a un débat en ce moment, c'est de savoir si certaines entreprises qui font des superprofits doivent être taxées. Vous étiez conseillère de François Hollande, il y a quelques années, lui qui avait voulu taxer les très riches, comme il disait, à 75%. Elisabeth Borne a dit, ce week-end, qu'elle n'était pas fermée à une super taxe sur les profits, notamment pour Total ; est-ce que vous, vous voyez que c'est une bonne idée d'un point de vue économique justement ?

R - Je pense qu'il y a une chose qu'il faut retenir dans le vocabulaire qu'a utilisé la Première ministre, qui est : pas fermée. Pas fermée, pourquoi ? Parce qu'en fait, quand on regarde effectivement les différents pays de l'Union européenne ou de l'OCDE, il y a des méthodes différentes pour essayer de lisser, en fait de faire des transferts de coûts, pour que chacun soit affecté le moins possible. L'idée, c'est quoi ? L'idée, ce n'est pas juste de taxer pour taxer. L'idée, c'est d'aller chercher comment on peut répartir la charge de la hausse des coûts de l'énergie entre les ménages, les entreprises qui souffrent de cette hausse des prix de l'énergie, parce qu'il y en a, et celles qui peuvent effectivement faire beaucoup de profits. Maintenant, ne pas être fermé, ça veut dire quoi ? Ça veut dire être prêt à regarder toutes les solutions : ça peut être une taxe ; ça peut être une taxe qui est compensée quand on investit dans le vert ; par exemple, c'est ce que fait le Royaume-Uni ; ça peut être un fonds aussi où on demande aux entreprises de contribuer pour aider à la transition énergétique et pour aider à passer l'hiver.

Q - Et ça, d'un point de vue économique, ça peut être une bonne solution, vous pensez ?

R - Ça dépend de votre système initial. C'est pour ça que j'ai mentionné trois choses : le fonds, la taxe, avec une compensation quand on investit dans le vert ou une autre taxe. Et ça dépend si vous avez des énergies, des industries productrices d'énergies, distributrices d'énergies. Je suis désolée, il n'y a pas de réponse simple, et c'est pour ça qu'il faut éviter la polémique...

Q - Ça ne sera pas quelque chose d'universel, oui, pas les slogans...

R - Exactement, pas de slogan, pas de démagogie.

Q - Laurence Boone, la plus grande centrale d'Europe de Zaporijjia en Ukraine est sous haute surveillance, les troupes russes occupent le site. On apprend ce matin que des agents de l'AIEA sont en route pour une mission d'inspection. Quelle est la position de la France, justement, sur la sécurisation de cette centrale qui est quand même un point central pour la sécurité en Europe ?

R - Mais la France, avec le Président de la République et la ministre des affaires étrangères, Catherine Colonna, a une position très, très claire en européen, aux pays et en européens, qui est qu'il faut absolument une mission de cette Agence internationale de l'énergie atomique pour voir où on en est. Pourquoi ? Parce que, aujourd'hui, il n'y a pas de détection de radiation anormale ; mais vous savez qu'il y a des véhicules militaires, vous savez que la ligne de front n'est pas très loin, qu'il y a la menace russe, et évidemment, ça met les experts ukrainiens sous pression. Donc il faut s'assurer que c'est bien sécurisé, et pourquoi est-ce que les Russes essayent de s'emparer de cette centrale ? Parce qu'ils essaient de détourner l'électricité que cette centrale produit et l'eau qu'elle utilise vers eux-mêmes, donc forcément, ces tensions, ça crée des inquiétudes.

Q - Mais des agents de l'AIEA, ça suffit, ou est-ce qu'il faut peut-être des casques bleus, comme propose Jean-Luc Mélenchon par exemple ce week-end ?

R - La première des choses à faire, à nouveau, pas de démagogie, la première des choses à faire, c'est d'établir un diagnostic et de voir où on en est. Et c'est pour ça que les agents de l'AIEA sont si importants, et de toute façon, ils vont être protégés, parce qu'eux aussi sont évidemment sous pression.

Q - Laurence Boone, la favorite pour devenir Premier ministre en Grande-Bretagne s'appelle Liz Truss. Elle refuse de dire si la France est un pays ami ou un pays ennemi. C'est quand même assez surprenant venant d'un Britannique. Est-ce qu'on va vers un gros problème diplomatique avec Londres si elle devait être désignée Première ministre ?

R - Ecoutez, le Président de la République l'a dit, le pays britannique, le Royaume-Uni est un pays ami, on a une histoire qui dure depuis très longtemps, et c'est d'ailleurs l'histoire des relations bilatérales, c'est en général pour ça qu'on a des traités de coopération, pour qu'on maintienne les relations avec un pays dans le temps...

Q - Mais comment on fait avec une dame comme ça qui, a priori, ne voit pas la France comme un ami en tout cas ?

R - Je vais essayer de vous dire les choses simplement : elle est en campagne. On verra quand elle sera au pouvoir... et si elle est au pouvoir.

Q - Il y a les mots de campagne, et les mots de la réalité ?

R - Ça ne devrait pas, mais en l'occurrence, on peut se dire que c'est un peu ce qui est en train de se passer.

Q - Il y a un autre pays effectivement dont on suit effectivement l'actualité, c'est l'Italie, avec l'extrême droite qui est donnée en tête dans les sondages pour le scrutin du 25 septembre. Giorgia Meloni pourrait devenir Premier ministre. Est-ce que ce serait un problème pour vous que l'extrême droite, un parti d'extrême droite arrive au pouvoir en Italie ?

R - Mais moi, je ne souhaite pas évidemment qu'un parti d'extrême droite arrive au pouvoir où que ce soit en Europe ou un parti d'extrême gauche d'ailleurs, pour ce sujet. Maintenant, on est dans l'Union européenne, il y a des garde-fous, c'est pour ça que l'Union européenne, c'est important aussi, on a des institutions qui sont fortes, qui garantissent un certain nombre de libertés, et puis, en France, on a un traité du Quirinal, c'est un traité que Mario Draghi et le Président Emmanuel Macron ont signé. Le but de ce traité, c'était quoi ? C'est de forger des relations entre la société civile, les personnes, entre les entreprises, entre les administrations, précisément qu'on puisse garder le fil des relations, quel que soit le leadership qui arrive en Italie.

Q - Deux sujets rapidement, pour finir, Laurence Boone, le 12 août dernier, la Commission européenne a diffusé un clip vidéo en forme d'hommage à tous les jeunes qui s'engagent un petit peu en Europe, et parmi ces différentes organisations, il y en avait une, mise à l'honneur, le FEMYSO, je crois, association clairement proche des Frères musulmans ; comment doit réagir la France face à ce soutien un peu particulier quand même ?

R - Alors là, on est là, également, je devrais dire, et aucune ambigüité, cette association ne correspond pas à nos valeurs de laïcité ; elle ne porte pas nos objectifs d'inclusion et d'émancipation, pas du tout ; elle est à rebours de ça. Donc mon prédécesseur, Clément Beaune, avait écrit avec Marlène Schiappa à la Commission européenne. Visiblement, ça n'a pas suffi. Nous réécrivons avec Gérald Darmanin. Et je suis en train de contacter mes homologues dans tous les pays européens pour faire pression sur la Commission.

Q - C'est une bourde de la Commission européenne, c'est une erreur ?

R - De notre point de vue, c'est une chose qui ne devrait pas être là, oui, absolument.

Q - Un mot pour finir sur l'inflation qui bat tous les records, la BCE doit de nouveau se réunir le 8 septembre prochain, et pourrait de nouveau relever ses taux directeurs. Elle l'a fait une première fois depuis 11 ans en juillet dernier. Est-ce qu'on va vers ça, de nouveau, forcément des taux directeurs qui doivent être relevés, et donc des crédits plus chers ?

R - Alors, est-ce qu'à votre avis, j'ai envie de vous dire, est-ce qu'à votre avis, les taux sont à un bon niveau ? Ils sont restés, et pendant très longtemps, à un niveau qui était là pour stimuler l’activité économique...

Q - Ils étaient à zéro, voire même négatifs.

R - Exactement, aujourd'hui, la croissance en Europe, il faut le rappeler, et en France, elle est de plus de 2%. Donc on n'a pas besoin de taux aussi bas, et ça, je pense qu'il faut le garder en tête.

Q - Donc, ils vont continuer d'augmenter naturellement, enfin, il le faut ?

R - La BCE s'adapte en fonction de la situation économique, et donc elle verra, puisqu'on en a parlé, là, toute l'émission, la guerre en Ukraine, les tensions sur le gaz, peut-être des tensions sur la provision d'énergie, donc évidemment, elle va s'ajuster au fur et à mesure des événements.

Q - Merci beaucoup Laurence Boone d'être venue dans "Les 4 V" ce matin.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 septembre 2022