Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, ministre de la transition énergétique, à Public sénat le 3 novembre 2022, sur la crise des carburants, le sujet polémique des retenues d'eau et le projet de loi de développement des énergies renouvelables.

Texte intégral

ORIANE MANCINI
Notre invitée politique ce matin c’est Agnès PANNIER-RUNACHER. Bonjour.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d’être là, Ministre de la Transition énergétique. On va bien sûr longuement parler dans quelques instants du projet de loi de développement des énergies renouvelables, un tout petit peu retardé au Sénat qui débutera aujourd’hui, mais d’abord un mot sur la crise des carburants puisque la grève a été levée, on l’a appris hier, à la raffinerie TOTAL de Gonfreville. Combien de stations-service sont encore en difficulté ce matin ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors sur les stations-service, on a au plan national une situation qui est à peu près revenue à la normale dans beaucoup de régions. Trois régions qui sont encore en difficulté : l’Ile-de-France qui est notamment alimentée par Gonfreville sur l’essence, donc c’est un sujet qui concerne essentiellement l’essence et plutôt les petites stations qui ont plus de difficultés à acheminer des stocks de carburant. Bourgogne-Franche-Comté et Auvergne-Rhône-Alpes parce qu’à Feyzin, il y a encore un mouvement. Alors certains quarts d’équipe fonctionnent, d’autres il y a des grévistes donc la situation est en train de se normaliser mais effectivement des tensions plus particulièrement sur l’Ile-de-France et sur Auvergne-Rhône-Alpes et Franche-Comté.

ORIANE MANCINI
Vous avez des chiffres précis ou c’est compliqué ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
En fait les chiffres, la qualité des chiffres dans une situation où on n’est plus en mode crise est moins bonne parce que les déclarations ne se font pas en temps réel et c'est pour ça que je ne veux pas affirmer des chiffres qui ne seraient pas réels. Ce qu’on sait, c’est que grosso modo là où on était au-delà de 10 % au plan national on est en dessous, et qu’on a une nette différence entre l’Ile-de-France et dans un deuxième niveau Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté.

ORIANE MANCINI
Ça veut dire que vous espérez un déblocage total pour quand ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
C’est-à-dire qu’aujourd’hui, les distributeurs et les stations-service nous disent : il va y avoir une nette amélioration dans les 5 jours qui viennent et ensuite il faut toujours un petit peu de temps pour redémarrer une raffinerie, c'est le cas de Gonfreville et, je le redis, c’est spécifiquement sur l’essence et c’est plutôt sur les petites stations-service. J’échangeais avec la grande distribution, certains grands magasins nous disaient : nous, on a aucun problème, TOTAL a beaucoup moins de ruptures donc, voilà, c'est un sujet…

ORIANE MANCINI
Donc une nette amélioration d’ici dimanche, d’ici la fin de la semaine.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je l’espère et on a tout fait pour mais aujourd’hui, je dirais que la balle est dans le camp de ces entreprises privées. C’est leur métier de faire fonctionner les stations ; l’Etat était en soutien depuis maintenant trois semaines. Je crois que ce n’est pas le travail des préfets de mettre en relation des stations-service, des distributeurs et des transporteurs. Il faut que les acteurs privés fassent leur travail et redémarrent correctement cette chaîne d’approvisionnement logistique.

ORIANE MANCINI
Un dernier mot sur Feyzin puisque, vous le dites, c'est le seul site qui est encore en grève aujourd’hui. Est-ce que le gouvernement va prendre des mesures pour le débloquer ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Pour le moment, nous ne prenons pas de réquisitions dans les 48 heures mais, vous le savez, comme depuis de la crise nous allons suivre au plus près la situation pour faire en sorte de soulager Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté.

ORIANE MANCINI
Un mot sur le sujet des bassines puisque les sénateurs ont interpellé la Première ministre et le gouvernement hier à de nombreuses reprises. Est-ce que sur ce qui s’est passé ce week-end à Sainte-Soline vous aussi comme Gérald DARMANIN vous parleriez d’écoterrorisme ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ecoutez, moi je constate qu’il s’agit d’un projet qui a fait l’objet d’une large concertation publique sur laquelle un consensus s’était dessiné, un consensus qui certes n’était pas 100 % des positions exprimées mais enfin très large, que finalement c’est la démocratie locale qui avait parlé et que cette question, cette décision est remise en cause de manière violente par certaines organisations ou certaines personnes. Et quand je dis de manière violente, on a quand même plus de 60 représentants des forces de l’ordre qui ont été violemment attaqués et qui sont violemment blessés donc c'est inacceptable et je veux redire mon soutien aux forces de l’ordre. Elles sont là pour protéger les Français, elles sont là pour assurer notre sécurité. Il est inadmissible qu’elles soient attaquées dans ces circonstances, a fortiori quand on a laissé la place à la concertation publique, quand toutes les opinions ont pu s’exprimer et quand il apparaît qu’élus locaux, habitants, agriculteurs et je rappelle que les agriculteurs ils sont ici pour nourrir les Français - ce n’est pas des agriculteurs qui gardent cette eau pour eux – étaient d’accord entre eux pour mener ce projet.

ORIANE MANCINI
Mais est-ce qu’on peut mélanger écologie et terrorisme puisque c'est ce qu’a fait Gérald DARMANIN en parlant d’écoterrorisme ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Mais à un moment, il faut être clair sur la situation. Vous avez des personnes qui ont manifesté contre la loi puisque cette manifestation était interdite et elle était interdite pour de bonnes raisons puisqu’on craignait des problèmes d’ordre public. C’est très exactement ce qui s’est passé et vous avez plus de 60 représentants des forces de l’ordre qui sont aujourd’hui gravement blessés à cause de cette manifestation. Donc il faut nommer les choses et il faut dire de manière claire la situation.

ORIANE MANCINI
Et les militants qui demandent au gouvernement de renoncer à ce projet. Vous envisagez de renoncer ou pour vous il est hors de question de renoncer à ce projet ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Mais à un moment, il faut que la majorité des personnes qui ont mené ce projet, qui sont d’accord sur ce projet, ça s’appelle la démocratie. C’est-à-dire que quand vous êtes en minorité sur un sujet, vous acceptez l’opinion, la validation de la majorité. C’est le principe de la démocratie. Revenir sur ça est inquiétant. Et imaginer un seul instant que parce que vous n’êtes pas d’accord que vous êtes minoritaire, vous faites un acte violent ce serait un mode de régulation de la société n’est pas acceptable.

ORIANE MANCINI
C’est ce qui s’est passé à Notre-Dame-des-Landes où il y avait eu un référendum local et où le gouvernement finalement a renoncé à ce projet. Bruno RETAILLEAU dit que c'est le gouvernement qui a donné un droit de casser finalement. Qu’est-ce que vous dites de ça ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je trouve que c’est un propos politicien et qu’aujourd’hui les positions du gouvernement elles ont été exprimées par le Ministre de l’Intérieur Gérald DARMANIN. Elles ont été exprimées nettement par la Première ministre. Elles ont été exprimées nettement par le Ministre de l’Ecologie Christophe BECHU. Il n’y a aucune ambiguïté sur notre position. Ces violences sont inacceptables et moi j’attends que les représentants de la République élus qui sont chargés d’écrire la loi la respectent et je trouve très étonnant que certains se sont joints à ces manifestations.

ORIANE MANCINI
C’est-à-dire Yannick JADOT, Sandrine ROUSSEAU ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Yannick JADOT n’est pas élu député, Sandrine ROUSSEAU…

ORIANE MANCINI
Il est député européen.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Il est député européen, vous avez raison de le souligner. Sandrine ROUSSEAU est députée, elle écrit la loi, elle a vocation à la respecter. C’est la moindre des choses.

ORIANE MANCINI
On va parler du texte développement énergies renouvelables qui début donc ce matin avec un petit peu de retard dans l’hémicycle du Sénat. Est-ce qu’un accord vous semble possible avec le Sénat sur ce texte ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Vous savez, ça fait depuis le mois de juillet que nous concertons très largement avec les élus locaux, les associations d’élus, les opérateurs de la filière, les associations environnementales et évidemment les parlementaires de tous les groupes, tant au Sénat qu’à l’Assemblée nationale. Et ce que j’observe, c’est qu’aujourd’hui il y a une véritable prise de conscience sur l’urgence climatique d’une part et sur la nécessité d’accélérer sur les énergies renouvelables. Ce point n’est pas contesté et de ce fait-là, je pense qu’il y a un chemin possible. Alors il y a la volonté aussi que les projets d’énergies renouvelables se développent de manière raisonnée sur les territoires. Il y a la volonté que les élus locaux puissent maîtriser ce développement, avoir le dernier mot et cela nous convient parfaitement.

ORIANE MANCINI
On va revenir dans le détail mais cet accord vous le cherchez auprès de qui ? Est-ce que vous le cherchez auprès de la droite majoritaire au Sénat mais est-ce que vous le cherchez plutôt du côté des écologistes et de la gauche ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
En fait, le consensus il est beaucoup plus large que celui que vous mentionnez. C'est-à-dire que vous avez, y compris au sein des groupes, des positions nuancées au sein de ces mêmes groupes.

ORIANE MANCINI
Ils ne sont pas d’accord, on va le voir au Sénat.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Nous le verrons tout à l’heure mais vous n’avez pas nécessairement une ligne claire au sein des Républicains, au sein de l’union centriste et vous avez – au sein de la gauche aussi – des questionnements qui reviennent au fond sur cette question centrale. C’est comment on déploie une planification des énergies renouvelables qui permettent aux élus d’être les véritables pilotes sur le terrain sans ralentir les projets et sans que ce soit une sorte de prime à l’immobilisme. Et donc c’est ce chemin étroit que nous allons dessiner ensemble, moi je suis très confiante sur le fait qu’il y a des solutions. On a travaillé avec les rapporteurs de la commission développement durable d’un côté, le rapporteur de la commission affaires économiques et il y a des amendements qui montrent que nous pouvons nous retrouver autour de propositions convergentes. Je pense à ceux de l’article 3, au travail qui a été mené avec la commission affaires économiques, et donc je ne vois pas de raison qu’on ne vote pas un texte parce que ce texte il est important. Il est important pour la lutte contre le réchauffement climatique. Il est important pour notre indépendance énergétique et il est important pour le pouvoir d’achat des Français et pour la compétitivité des entreprises. Sur ce plateau, vous évoquiez des situations industrielles difficiles du fait du prix de l’énergie. Si nous voulons que l’industrie continue à produire, il faut qu’elle ait accès à une énergie abondante et pas chère.

ORIANE MANCINI
Et pour qu’il y ait compromis, il faut que ça se fasse dans les deux sens. Le point majeur ici au Sénat que demandent les sénateurs, c’est une forme de droit de veto des maires. Est-ce que vous y êtes définitivement opposée ou est-ce qu’un compromis est possible sur la forme que pourrait prendre ce droit de veto ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors encore une fois, je vous le redis, moi j’ai travaillé beaucoup avec les associations d’élus et les associations d’élus eux-mêmes tracent le chemin. Ils disent au fond il y a des choses qu’on ne demande pas. Un droit de veto d’emblée sur des projets dont on n’a pas eu le temps de prendre connaissance et qui seraient partagés entre nous, le territoire qui accueille le projet et les maires voisins n’est pas forcément ce qu’on souhaite parce que ce n’est pas forcément adapté à la position de médiateur que l’on veut adopter. C’est notamment l’association des maires ruraux de France qui le signale, intercommunalités de France aussi a pris position. Donc ils appellent plutôt à une forme de planification dans lequel ils seraient totalement partie prenante, qui leur permettrait de définir des zones propices à l’accueil des énergies renouvelables par rapport au sein des documents de SCoT et sur cette base-là de bénéficier d’un coup de pouce de l’Etat lorsqu’ils veulent, avec des porteurs de projet, implanter de nouvelles énergies renouvelables. Ça peut se faire par exemple au travers d’appels d’offres qui recueilleraient plus de soutien parce qu’ils se positionnent sur des zones sur lesquelles les maires pensent qu’il est nécessaire ou utile de développer des énergies renouvelables.

ORIANE MANCINI
Mais vous n’êtes pas d’accord sur l’amont mais est-ce qu’une fois que le projet est ficelé, est-ce que c’est aux élus locaux d’avoir le dernier mot ? Est-ce que ça, ça peut être envisageable ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Mais nous, on respecte notamment ce qui a été voté dans la loi 3DS qui donne le dernier mot aux maires sur des projets d’éoliennes terrestres. Mais ce que nous pensons, c’est qu’il faut une planification en amont, définir des zones propices aux énergies renouvelables, que ces zones propices correspondent à nos besoins de production d’énergies propres. C’est essentiel, c'est-à-dire que ça ne doit pas être juste un carré de dix mètres carrés où on implanterait trois panneaux photovoltaïques, ça doit correspondre aux besoins du territoire et aux besoins du pays mais à la fin, ce sont les élus qui seront les partenaires du développement des énergies renouvelables et personne d’autre.

ORIANE MANCINI
Donc c’est clair, c’est non à ce que demande le Sénat sur ce droit de veto. L’objectif de ce texte, c'est aussi de faciliter l’acceptation des éoliennes sur le territoire. Pour cela, vous voulez des réductions de facture d’électricité pour les habitants qui sont concernés. Quels seront justement les habitants concernés précisément ? À quelle distance ? Et quel sera le montant de ces réductions ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors sur ce sujet-là nous faisons une proposition. Je dirais que c’est un article d’appel qui vise à permettre aux parlementaires de se positionner et de faire des propositions. Des propositions intéressantes sont ressorties du premier travail en commission développement durable, notamment le fait de pouvoir ouvrir le capital des projets aux habitants et aux élus – enfin, aux collectivités locales.

ORIANE MANCINI
Oui. Donc là, vous y êtes favorable.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ça, je pense que c’est une très bonne idée parce que ça permet au fond à chacun de s’approprier ces énergies renouvelables, de les rendre plus désirables. S’agissant de la baisse de facture, là aussi c'est une proposition qu’on fait donc à un moment il faut fixer une limite. On a proposé de le faire à 5 kilomètres autour de l’installation mais là encore le gouvernement est parfaitement ouvert au débat, d’autant plus que le Sénat au fond reflète, porte la vision des territoires, que sur ce sujet-là il peut y avoir un débat entre région, département, niveau intercommunal, niveau communal et qu’il y a plusieurs façons aussi de partager la valeur des installations d’énergies renouvelables. Ça peut être compléter les budgets qui sont consacrés à des projets de transition énergétique pour les collectivités locales au moment où elles ont besoin d’investissements, elles ont besoin d’argent. Ça peut être baisser la facture directement des habitants. Ce peut être baisser la facture des collectivités locales. Au fond, je crois que là aussi il faut qu’on travaille ensemble et qu’on trouve le chemin.

ORIANE MANCINI
Mais c'est surtout que le Sénat veut que l’argent aille aux collectivités plus qu’aux habitants. Est-ce que ça, ça fait partie des lignes rouges là aussi pour vous ? Est-ce que vous êtes ouverte à ce que ça aille aux collectivités et pas aux Français ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je l’ai dit très clairement, moi je suis ouverte à trouver la meilleure solution qui rende les énergies renouvelables le plus désirables sur les territoires.

ORIANE MANCINI
Donc ce n’est pas grave si ça ne va pas aux Français et que ça va aux collectivités.

AGNES PANNIER-RUNACHER
J’ai les maires qui me disent il faut absolument que ça aille à mes habitants parce que c'est le signal dont ils ont besoin. J’en ai d'autres qui me disent : non, c'est important que ça vienne nourrir des budgets de collectivités locales mais on entend que c'est peut-être important que ces budgets soient orientés vers la transition énergétique ou sur des projets qui font du sens et pas nécessairement sur des projets qui n'ont rien à voir avec la question de la transition énergétique. Je suis à l'écoute et on va construire ces solutions ensemble.

ORIANE MANCINI
Les éoliennes qui sont concentrées dans certaines régions, ça aussi ça joue sur la question de l'acceptabilité des Français. Est-ce que là vous allez prendre des mesures pour qu'elles soient équitablement réparties sur le territoire ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors il y a deux sujets sur ça, c'est-à-dire que vous n'allez pas implanter des éoliennes là où le régime de vent n'est pas favorable. Donc ce n’est pas illogique que les éoliennes se sont positionnées dans des régions qui ont plus de capacité en matière d'énergie dont le vent est à l'origine. Ça, c'est le premier point. Le deuxième point c'est que, vous le savez, dans la planification énergétique que nous proposons, l'idée est de partir du potentiel de chaque territoire. Et dans le potentiel de chaque territoire, il y a ce qui a déjà été fait donc évidemment il faut prendre en compte ce qui a déjà été fait et ne pas rajouter des installations là où il y a déjà eu un effort conséquent. Et puis il y a une troisième chose, c'est qu'on peut travailler sur ce qu'on appelle en mauvais français le repowering, c'est-à-dire partir d'installations existantes et les rendre plus efficaces. Et vous pouvez ainsi avoir plus de potentiel de production d'énergie, c'est-à-dire avec le même nombre de mâts produire 25 à 30 % de plus d'électricité, tout simplement parce qu’en vingt ans les technologies se sont fortement améliorées et donc on peut produire plus d'électricité avec le même nombre de mâts d'éoliennes. Ça peut être une solution par exemple pour des territoires que je connais bien comme les Hauts-de-France qui accueillent beaucoup, 25 % de la production d'éoliennes en France ou Grand Est.

ORIANE MANCINI
Un amendement du Sénat, là aussi ça fait partie des points a priori bloquants, dit que les éoliennes en mer doivent être positionnées à 40 kilomètres des côtes. Ça pour vous, ce n'est pas négociable ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ça c'est surtout un sujet je dirais géographique, c'est-à-dire qu’aujourd'hui si vous positionnez à 40 kilomètres des éoliennes en mer des côtes, ça veut dire que vous ne pouvez plus utiliser la mer du Nord, vous ne pouvez plus utiliser la Manche et vous ne pouvez pas utiliser la Méditerranée pour différentes raisons. La Méditerranée, c'est parce qu'il y a des canyons profonds et donc en Méditerranée vous ne pouvez pas installer aucun type d'éolienne aujourd'hui qui existe même en termes de prototype. Donc ça voudrait dire concentrer toutes les installations d'éoliennes marines sur la façade atlantique et ça voudrait dire également devoir différer de plusieurs années des projets, puisque la technologie qui permet de mettre des éoliennes à 40 kilomètres des côtes aujourd'hui elle n'existe pas de manière industrielle. Aucun parc d'éoliennes de 500 mégawatts comme on le fait – 500 mégawatts c'est la puissance d'un demi-réacteur nucléaire - n'existe dans le monde. Et donc quelque part, c’est reculer pour mieux sauter, et puis moi je suis très inquiète du signal que ça enverrait à la filière. Il se trouve que cette filière industrielle est une des meilleures du monde. Elle est en France, elle exporte aux Etats-Unis, elle exporte en Ecosse. C'est plus de 6 500 emplois directs, notamment à Saint-Nazaire, à Cherbourg et au Havre. Est-ce que réellement on veut mettre un coup d'arrêt à cette filière et fragiliser ces emplois en envoyant le signal aux opérateurs industriels que « pas de ça chez nous avant 2035 ou 2040 » ? Je crois que ce serait une décision très profonde et dont il faut bien mesurer la portée.

ORIANE MANCINI
Donc si on vous comprend bien, c'est non sur le droit de veto des maires tel qu'écrit par le Sénat et sur les 40 kilomètres, mais vous êtes plutôt ouverte sur la question des collectivités et notamment des bénéfices que pourraient tirer les collectivités de ces projets.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je reviens un instant sur le droit de veto. Il y a plusieurs formulations dans le texte. Nous, nous avons travaillé avec beaucoup de sénateurs à avoir une formulation qui permette effectivement aux maires d'avoir le dernier mot, mais dans le cadre d'une planification de l'énergie qui soit ambitieuse.

ORIANE MANCINI
Un dernier mot sur ce texte puisque le gouvernement n’a plus le droit qu'à un 49.3 hors texte budgétaire. Est-ce qu'il est envisageable de l'utiliser sur celui-là ou est-ce que c'est non d'emblée, ce sera sur un autre texte ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ce n'est pas à l’ordre du jour aujourd'hui pour une raison très simple : c'est qu’encore une fois. il n'y a aucune raison que des groupes politiques qui revendiquent de défendre l'indépendance énergétique de notre pays, qui revendiquent de lutter contre le réchauffement climatique et qui revendiquent de protéger le pouvoir d'achat des Français et la compétitivité des entreprises, et donc de leur donner accès à une énergie qui soit accessible en prix, votent contre ce texte. Et donc je crois qu'il faut sortir de la posture politique politicienne…

ORIANE MANCINI
Dans laquelle ils sont pour vous ? Les oppositions sont dans une posture politicienne ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je crois que si on ne devait pas trouver d'accord sur ce texte, ça témoignerait d'une posture politicienne. Je veux prendre ici. Les Français à témoin et je veux appeler les groupes politiques à la plus grande vigilance. La France est en retard en matière de production d'énergie et en particulier des énergies renouvelables donc nous avons une responsabilité. Vous le voyez, nous avons concerté depuis plusieurs mois de manière très ouverte. On n'a pas de ligne rouge qui soit inatteignable et donc aujourd'hui, nous devons être capables ensemble de construire ce consensus. Et j'observe que cette position est assez largement partagée dans plusieurs groupes avec lesquels j'ai pu interagir ces derniers jours. Cette volonté d'aboutir, cette volonté de donner enfin une indépendance énergétique à notre pays.

ORIANE MANCINI
Un dernier mot sur le nucléaire. Entre parenthèses les sénateurs et notamment de droite, notamment Bruno RETAILLEAU, déplorent qu’il y ait un projet de loi énergies renouvelables, un projet de loi nucléaire, ils parlent de textes à la découpe et ils déplorent qu'il n’y ait pas de cadre général. Qu'est-ce que vous dites de ça ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je leur dis qu'ils connaissent très bien la politique énergétique portée par le gouvernement puisque le président de la République l’a très clairement annoncé à Belfort en février dernier et la Première ministre a porté devant le Sénat un débat sur la politique énergétique du gouvernement il y a seulement deux semaines, donc ça c'est connu, et on a un calendrier qui est un calendrier logique. Nous sommes en retard sur les énergies renouvelables. Nous n'avons pas fait notre quantité de développement des énergies renouvelables. On est le seul pays en Europe à ne pas avoir déployé suffisamment d'énergies renouvelables. Il faut rattraper ce retard, ça s'appelle anticiper. Nous avons par ailleurs une large concertation sur le mix énergétique, c'est la première fois que nous ouvrons cette cause concertation aussi largement au public. Je pense que c'est normal, c'est un sujet qui est essentiel. On sait qu'il y a du débat entre combien consommer, jusqu'où aller dans la sobriété, quelle part pour les énergies renouvelables, pour le nucléaire, quelle part pour les fossiles puisque l'enjeu c'est de sortir des fossiles - je veux redire ici que deux tiers de nos énergies sont fossiles - et comment financer ce débat. Il faut lui laisser le temps de se dérouler, il donnera lieu à un projet en 2023 qui nous permettra de remettre à jour notre programmation pluriannuelle de l'énergie, et l'ensemble des parlementaires seront évidemment à la manœuvre pour amender, pour corriger et pour voter.

ORIANE MANCINI
Et justement puisqu'on parle de remise à jour, dernière question, de cette programmation pluriannuelle de l'énergie, il était envisagé la fermeture de 12 réacteurs d'ici 2035. Est-ce que vous allez revenir là-dessus ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Mais je crois que le président de la République a été très clair aussi sur ce sujet-là, donc il n'y a aucune ambiguïté sur la ligne du gouvernement. La Première ministre l'a encore rappelé au Sénat au moment du débat sur la politique énergétique. Notre souhait, notre recommandation c'est de prolonger les réacteurs aussi longtemps que les conditions de sécurité le permettent.

ORIANE MANCINI
Ça, c’est clair, mais donc pas de fermeture des 12 réacteurs d'ici 2030.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Aussi longtemps que les conditions de sécurité le permettent. À un moment, je rappelle qu'il y a une autorité indépendante qui s'appelle l'Autorité de sûreté nucléaire, qui valide ou pas la prolongation de vie des réacteurs. N'oublions pas qu'initialement nos réacteurs ont été construits pour 40 ans et qu'il s'agit là de prolonger leur vie au-delà de 50 ans, et donc c'est un sujet qui n'est pas seulement un sujet de volonté politique. C'est aussi un sujet de sécurité nucléaire et nous ne plaisanterons pas avec la sécurité nucléaire.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup, merci Agnès PANNIER-RUNACHER et on suivra bien évidemment l'examen de ce projet de loi sur le développement des énergies renouvelables. Merci d'avoir été notre invitée ce matin.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Merci.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 4 novembre 2022