Interview de Mme Sonia Backès, secrétaire d'État chargée de la citoyenneté, à France Inter le 3 novembre 2022, sur le rapport de la Mission Interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Texte intégral

LAETITIA GAYET
Bonjour Sonia BACKES.

SONIA BACKES
Bonjour.

LAETITIA GAYET
Sonia BACKES, secrétaire d'Etat chargée de la Citoyenneté. La MIVILUDES la Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires, a rendu son rapport, rend son rapport aujourd'hui. Et l'on constate en 2021 le nombre de signalements est en forte augmentation, 4 000 environ l'an dernier, + 33% par rapport à 2020. Alors, la notion de secte, comme on l'a connue, n’est plus la même, elle a changé, dans son rapport la MIVILUDES le dit depuis plusieurs années, on parle de dérives sectaires. Les dérives aussi qui sont notées dans ce rapport, ce sont autour de la santé et du bien-être. Moi, j'aimerais savoir de quoi on parle exactement, Sonia BACKES.

SONIA BACKES
Alors d'abord, effectivement on a une augmentation quantitative importante des signalements, mais les signalements ne sont que la partie émergée de l'iceberg. On sait très bien que tout n'est pas signalé et qu'il y a beaucoup de choses qui passent sous le radar.

LAETITIA GAYET
Mais ça veut dire juste qu'on ne sait pas combien de gens ça concerne ?

SONIA BACKES
On ne sait pas exactement, on ne sait pas combien de gens ça concerne. Il avait estimé il y a quelques années à 500 000 personnes, le nombre de personnes touchées, mais on n'a pas de ré-estimation, parce qu’en dehors de ces signalements, finalement on n'a pas de moyens de jauger le nombre de personnes qui sont réellement touchées. Mais on subodore, compte tenu de la manière dont les signalements nous sont faits, et ce que l’on voit autour des signalements qui nous sont faits, que c'est sans doute autour de ces chiffres-là, voire plus aujourd'hui.

LAETITIA GAYET
Donc, sur la santé, de quoi on parle ?

SONIA BACKES
De quoi on parle ? On parle tout simplement de gens qui se décrètent naturopathe ou tout un tas d'autres termes, et qui en fait vendent des soins alternatifs aux soins traditionnels et vérifiés, je pense notamment et je l’ai cité à plusieurs reprises, mais ce crudivorisme, en fait, où on a des gens qui disent que c'est bien de boire des jus de légumes. Alors oui, c'est bien de boire des jus de légumes, tant que ça reste là, il n’y a pas de souci, sauf qu'il est dit aussi : arrêtez la chimiothérapie, la radiothérapie quand vous êtes atteint d'un cancer, buvez des jus de légumes, vous allez être soignés. Et c'est là que là que la problématique commence, parce que bien évidemment des gens arrêtent leurs soins, qui sont eux susceptibles de les soigner, pour aller vers des médecines alternatives qui ne sont pas de la médecine en réalité, crudivorisme, respirianisme. On a, je l'ai dit aussi, une médecine qui propose de frotter les parties génitales des enfants avec des glaçons pour faire baisser la fièvre. Enfin, des choses qui sont quand même extrêmement graves.

LAETITIA GAYET
Mais vous parlez, vous pointez par exemple du doigt des influenceurs, on se demande comment ils influencent, comment on en arrive à une dérive sectaire. On peut regarder la vidéo et ne pas…

SONIA BACKES
Oui, en fait, alors effectivement, d'abord chacun est libre de croire ce qu'il veut, et c'est toute la difficulté de l'exercice. On peut croire ce qu'on veut, la difficulté devient quand il y a emprise mentale et quand il y a mise en danger. C'est-à-dire que quand on voit ces vidéos, quand on regarde les vidéos d'un certain nombre de gourous 2.O comme on les appelle, au départ tout est bien, ils donnent un avis, ils donnent leurs sentiments, et puis petit à petit ça génère une emprise, et ça génère effectivement l'encouragement des gens qui regardent régulièrement ces vidéos, à d'une part arrêter leur traitement et d'autre part acheter, parce qu'évidemment derrière il y a des conséquences financières, mais acheter l'appareil qui fait les jus de légumes, acheter, je ne sais quoi la vidéo, la vidéo elle-même d'ailleurs qui devient payante au bout d'un certain temps. Et donc ça génère effectivement une emprise et une mise en danger.

LAETITIA GAYET
Et la MIVILUDES parle de phénomène 2.0 à l'état gazeux. C'est-à-dire ?

SONIA BACKES
Oui, parce qu’en fait on avait l'habitude de ces multinationales de la spiritualité, comme elles sont appelées dans le rapport, l'Eglise de Scientologie, les Témoins de Jéhovah qu'on connaît depuis toujours. Là on a un phénomène nouveau avec les réseaux sociaux, c'est des organisations, des gourous 2.0 qui apparaissent et qui disparaissent. Apparaissent sur un sujet, font du prosélytisme d'un sujet en particulier, puis disparaissent. Réapparaissent sous une autre forme avec un autre sujet, et c'est ça qu'on appelle l'état gazeux, et c'est toute la difficulté dans le suivi de la MIVILUDES de cette évolution du phénomène.

LAETITIA GAYET
Qui saisit la MIVILUDES en général ?

SONIA BACKES
Un peu tout le monde. Soit les personnes elles-mêmes, celles qui sont concernées, soit de la famille, souvent de la famille d'ailleurs, qui dit : attention, je constate que mon frère, ma soeur, mon père, est en train de s'enfermer dans ce truc-là, avec un sentiment de révélation d'un coup, avec des arrêts de traitement pour ce qui concerne la médecine, avec des formations parallèles, avec un impact financier souvent, c'est-à-dire qu’il y a des gens, c’est le cas de l'Eglise de Scientologie, on met tout son argent…

LAETITIA GAYET
Mais, à ce propos, alors, vous ne vous en cachez pas, c'est un combat personnel pour vous, parce que votre mère était dans la Scientologie.

SONIA BACKES
Oui, alors effectivement. Ce n’est pas forcément un combat personnel, parce que je, enfin, j'avais 13 ans quand je suis partie, mais c'est surtout le fait que je sais bien comment ça se passe, c'est-à-dire je sais comment on y rentre, je sais comment ils maintiennent les gens sous emprise, et je sais toute la difficulté d'en sortir. Et c'est là où c'est compliqué. Effectivement, les signalements de la MIVILUDES, ce sont souvent des proches qui en fait sont un peu perdus, parce qu'ils ne savent pas comment aider leur parent, leur ami, à sortir de cette emprise.

LAETITIA GAYET
Il y a aussi…ce que dit le rapport aussi, c'est qu’il y a une porosité entre ces dérives, le complotisme et la radicalisation. C'est très large.

SONIA BACKES
Oui, alors, effectivement, il faut faire d'abord la part des choses parce que ce n'est évidemment pas la même chose, mais souvent la porte d'entrée vers les dérives sectaires, c'est le complotisme, c'est-à-dire qu'on commence avec des thèses anti-antisystème, anti-République, anti- Sciences, parce qu'aujourd'hui la science, et de depuis le Covid un peu plus, est remise en question. Donc on commence par des thèses, complotistes, souvent, et ça amène finalement à une réponse de dire : eh bien oui, alors le système ne répond pas à votre problématique, à votre… parce que c'est souvent, ça touche les vulnérabilités, le point d'entrée, donc le système ne répond pas, on vous propose quelque chose de parallèle. Donc très souvent on se rend compte que les dérives sectaires sont avec un point d'entrée, [le] complotisme. La radicalisation, les phénomènes, il y a des phénomènes similaires, c'est-à-dire qu'il y a effectivement le fait de rentrer par les vulnérabilités, le phénomène d'emprise, mais il y a une différence c'est que, dans la radicalisation, on considère qu’un système parallèle, qui sont les lois de la religion, en l'occurrence, sont supérieures à celles de la République. C'est une forme de séparatisme différent, puisque l’on se met en marge de la société, des lois, des valeurs de la République, pour considérer que d'autres valeurs, d'autres lois, un autre système est supérieur à celui-là.

LAETITIA GAYET
Alors, l'an prochain Sonia BACKES, votre ministère va organiser des assises sur le sujet. Avec qui, pour en faire quoi ?

SONIA BACKES
Alors, des assises, d'abord pas juste pour parler, parce que l'idée c'est quand même d'avoir deux choses. D'abord un état des lieux, avec qui, avec tous les gens qui traitent de près ou de loin du secteur, donc les associations évidemment qui sont concernées, tous les services de l'Etat qui sont concernés, les professionnels qui sont concernés. Pour quoi faire ? Pour faire un état des lieux, parce que je vous l'ai dit, on a des chiffres de signalements, mais finalement on a on a beaucoup de choses dans ce rapport, mais il nous manque aussi des informations, et je pense qu'on a besoin d'avoir un état des lieux avec les gens qui traitent du sujet tous les jours. Et puis moi, ce que je souhaite, c'est qu'on sorte de ces assises, avec un plan d'action très clair, parce qu’on voit bien, en termes de signalements, on en a 4 000, ce qui est déjà énorme, mais pour signaler il faut remplir un formulaire sur le site de la MIVILUDES. Est-ce que c'est suffisant ? Je ne crois pas. Je crois qu'on a besoin d'avoir une facilité de signalement, avec sans doute une plus grande proximité, je parle de territorialisation, comment on fait pour sensibiliser les gens qui sont autour de nous, est-ce que c'est les policiers, les gendarmes, tous les services de proximité, pour pouvoir signaler plus facilement. Et puis après, est-ce qu'il doit y avoir une évolution de notre arsenal législatif ? Peut-être.

LAETITIA GAYET
Oui, parce que c'est la question : qu'est-ce qui manque à l'Etat aujourd'hui pour être plus efficace dans cette lutte, dont on a du mal à cerner les contours.

SONIA BACKES
Il y a déjà une efficacité très importante de la MIVILUDES, ils passent énormément de temps à traiter les signalements au téléphone, à accompagner les gens…

LAETITIA GAYET
Oui, mais on fait des saisines.

SONIA BACKES
On fait des saisines au procureur, article, ce qu'on appelle article 40, c'est-à-dire qu’on signale, quand on a un délit pénal, on a des gens qui ont des atteintes physiques, des conséquences graves, donc on a ça, mais par exemple l'Eglise de scientologie, malgré les recours possibles, tous les recours possibles et imaginables des élus locaux, des associations, pour que le siège de la Scientologie ne s'installe pas à Saint-Denis, on n'a pas réussi. Le siège va s'installer, parce qu’on n'avait pas forcément l'arsenal législatif qui nous a permis de le faire. On a par exemple, on parlait tout à l'heure de l'état gazeux, excusez-moi, on parlait de l'état gazeux, on a des associations qui créent, quand elles sont mises en danger, elles se dissolvent. Comment on fait pour récupérer l'argent par exemple, de ces associations ?

LAETITIA GAYET
Merci beaucoup Sonia BACKES, secrétaire d'Etat chargée de la Citoyenneté. Vous étiez l'invitée du 5/7.

SONIA BACKES
Merci.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 4 novembre 2022