Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, à France Bleu Lorraine le 9 novembre 2022, sur l'industrie française et l'empreinte carbone.

Texte intégral

JOURNALISTE
Notre invité ce matin est Bruno LE MAIRE, le ministre de l'Economie, en visite ce matin en Meurthe-et-Moselle, pour parler de l'industrie de la région. Entretien exclusif pour France Bleu Lorraine au micro de Mohand CHIBANI.

MOHAND CHIBANI
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour.

MOHAND CHIBANI
Vous vous rendez ce matin avec Roland LESCURE sur le site de SOLVAY, à Dombasle-sur-Meurthe. Cette usine qui fabrique du carbonate de sodium et du bicarbonate de sodium, est identifiée comme l'un des sites les plus polluants dans notre département. Alors l'Etat français leur demande de faire des efforts en matière d'empreinte carbone. Comment, Bruno LE MAIRE, une entreprise comme SOLVAY peut-elle allier croissance et transition écologique ?

BRUNO LE MAIRE
Eh bien c'est tout le défi, et c'est exactement ce défi-là que nous voulons relever avec le président de la République. Concilier croissance et climat ? Quand vous prenez le site de SOLVAY à Dombasle-sur-Meurthe, pour nous il est exemplaire, parce que les émissions de CO2 sur ce site sont dues principalement à l'utilisation de combustibles fossiles, charbon et anthracite. Donc, des deux projets que nous portons, c'est de remplacer le charbon par des déchets qui ne peuvent être recyclés, et de remplacer l'anthracite, qui est actuellement utilisée, qui en plus est importée de Russie, par de la biomasse. Donc ces deux projets-là doivent permettre de réduire les émissions de CO2 de SOLVAY, et du permettre d'être plus compétitive et plus décarbonée.

MOHAND CHIBANI
Justement, Bruno LE MAIRE, vous connaissez bien la Lorraine, région industrielle par excellence, mais aujourd'hui beaucoup de ses entreprises disposent d'outils de production vieillissants et donc polluants, certains groupes, semble-t-il, tirent sur la corde de leurs vieilles machines, comment l'Etat peut-il les accompagner dans la modernisation de leur production ?

BRUNO LE MAIRE
Alors, la Lorraine, de ce point de vue-là, est évidemment exemplaire, c'est un lieu d'industrie français, particulièrement emblématique, particulièrement puissant, mais la décarbonation des sites industriels elle n'a qu'un seul défaut, c'est qu'elle des très coûteuse. Donc le président de la République a annoncé que nous avions déjà décaissé une enveloppe de 5 milliards d'euros pour la décarbonation des sites. Pour la seule Lorraine cela va représenter des investissements considérables. Il y a déjà six sites qui ont reçu 40 millions d'euros. Nous allons continuer à investir de l'argent public, aux côtés des investisseurs privés, pour accélérer la décarbonation de ces sites industriels. Et nous avons décidé de mobiliser donc 5 milliards d'euros sur les années qui viennent. La seule contrepartie essentielle de cette décarbonation, c'est la mise en place, le plus rapidement possible, d'un mécanisme d'ajustement carbone aux frontières. Parce que si nous décarbonons notre économie avec un coût, du coup très élevé pour l'acier, pour l'aluminium, pour le ciment, qui se sont produits sur le territoire français, il faut que ces mêmes produits, qui sont réalisés en Asie ou ailleurs, avec des coûts carbone beaucoup plus élevés, soient taxés à l'entrée du Continent européen. Ça c'est un point sur lequel nous insistons beaucoup avec le président de la République, car c'est une question d'équilibre commercial et une question de réciprocité.

MOHAND CHIBANI
Et en leur mettant le couteau sous la gorge, Bruno LE MAIRE, vous ne craignez pas que certaines de ces entreprises aillent s'implanter ailleurs ?

BRUNO LE MAIRE
Alors, je vous rassure, il ne s'agit pas de leur mettre le couteau sous la gorge, il s'agit de les accompagner et de montrer que nous sommes dans une démarche volontariste, parce qu'il faut aller vite. On ne peut pas nous dire d'un côté : il y a urgence sur le climat, et de l'autre la décarbonation va attendre. S’il y a urgence sur le climat, ce que nous pensons, il faut accélérer sur la décarbonation, dégager des moyens publics pour accompagner cette décarbonation et protéger, je n’hésite pas à employer ce mot, protéger notre marché par une taxe carbone aux frontières, qui garantit qu’il n'y a pas de fuite carbone comme on dit, c'est-à-dire d'importations de produits carbonés qui nous feraient perdre tous les avantages que nous tirons de ses efforts de décarbonation de nos usines.

MOHAND CHIBANI
Quand est-ce que cette taxe carbone va se mettre en place, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Le plus vite sera le mieux, et je pense que dans un même mouvement, il faut décarboner notre industrie en France et en Europe, et de l'autre côté, exactement dans le même calendrier, mettre en place une taxe carbone aux frontières, touchant principalement le ciment, l'aluminium, l'acier, tous les produits qui sont aujourd'hui lourdement carbonés.

MOHAND CHIBANI
Il va falloir mettre d'accord tous les autres pays européens pour cela.

BRUNO LE MAIRE
Il y a un accord européen sur le principe d'un mécanisme d'ajustement carbone aux frontières. Après, les modalités techniques, je ne vous le cache pas, sont complexes, mais j'ai aucun doute que ce sera l'intérêt collectif de toutes les entreprises européennes et de toute l'industrie européenne. Imaginez quel sens cela aurait de dépenser des dizaines de milliards d'euros pour des procédés de décarbonation très complexes sur nos usines, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne et dans le reste de l'Europe, et de l'autre importer des produits à bas coûts, réalisés dans des conditions environnementales défavorables ? Ça n'aurait aucun sens, ni économique, ni environnemental. Comme je crois au bon sens, j’ai bon espoir que tout cela aboutisse vite.

MOHAND CHIBANI
Une dernière question au ministre de l'Economie que vous êtes, Bruno LE MAIRE. Ici en Meurthe-et-Moselle, comme partout ailleurs en France, des chefs d'entreprise affirment ne plus pouvoir supporter les augmentations des prix des énergies. Que leur dites-vous aujourd'hui ? Tendez le dos en attendant que ça passe, ou bien l'Etat compte les aider ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne leur dis certainement pas qu’il suffit d'attendre que ça passe, parce que sinon trop d'entreprises seraient menacées dans leur survie même. Je leur dis que nous sommes à leurs côtés, je leur dis que nous aurons dans les semaines qui viennent, un dispositif qui sera mis en place avant la fin du mois de décembre, 10 milliards d'euros au total, qui permettront d'alléger la facture, d'abord des PME, parce que c'est pour moi ma préoccupation numéro un, les PME, c'est elles qui sont les plus fragiles. Là c'est elles qui souvent ont le moins de trésorerie, c'est elles qu'il faut le plus protéger, mais qui aideront aussi les entreprises de taille intermédiaire, les grandes entreprises, les sites énergo-intensifs comme on dit, pour qu’aucune entreprise ne soit menacée en raison de cette flambée des prix de l'électricité et du gaz. Nous mettons en place les dispositifs, ils seront disponibles à partir de la fin du mois de novembre.

MOHAND CHIBANI
Merci Bruno LE MAIRE pour cette interview accordée à France Bleu Lorraine ce matin.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.

MOHAND CHIBANI
Bonne visite en Meurthe-et-Moselle.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 16 novembre 2022

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