Déclaration de Mme Catherine Colonna, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans le cadre de l'examen d'une proposition de résolution en soutien au mouvement pour la liberté du peuple iranien, à l'Assemblée nationale le 28 novembre 2022.

Texte intégral

Madame la Présidente,
Monsieur le Président de la Commission des affaires étrangères,
Mesdames et Messieurs les députés,


Vous avez décrit dans vos interventions ce qui se passe en Iran, de façon précise et documentée, et je vous rejoins dans cette description. Je souhaite maintenant que nous réfléchissions, ensemble, sur la base de votre excellente proposition de résolution, à ce que signifient les forces profondes à l'oeuvre au sein de la société iranienne. Je souhaite aussi vous dire comment nous les accompagnons.

Ces forces, ce sont un cri, un cri que vous connaissez, qui résonne dans les rues de Téhéran et à travers le pays, un cri que la diaspora entonne, en écho dans le monde entier : "Femmes, Vie, Liberté".

Femmes, d'abord : c'est par elles et pour elles que la contestation est née. Je leur rends hommage. Qu'elles soient ingénieures, médecins, doctorantes, femmes de toutes conditions, les femmes d'Iran sont au coeur de ce mouvement. Mais un mouvement que les hommes, eux aussi, ont rejoint. Pourquoi ? Parce que la liberté est une et indivisible, parce qu'elle est universelle. La liberté vaut pour tous ou elle ne vaut pour personne. Elle est entière ou elle n'est pas.

Face au combat universel de ces femmes courageuses, le régime iranien a fait le choix de la répression. Le régime iranien cible les femmes, et il les cible pour ce qu'elles sont. L'oppression que subissent les femmes iraniennes est brutale, mais elle ne date pas de la mort de Mahsa Amini. Elle est inscrite dans l'ADN du régime, et dans ses lois : port du voile obligatoire, mariage précoce dès la puberté, interdiction de l'avortement, "crimes d'honneur". En Iran, devant les tribunaux, la parole d'une femme vaut la moitié de celle d'un homme. Et pourtant, ce sont les hommes d'Iran qui, aujourd'hui, viennent en aide à leurs femmes, à leurs soeurs, à leurs mères.

Le régime iranien bafoue les droits des femmes et des filles à coup de discriminations et de violences flagrantes, systématiques. La mort de Mahsa Amini en était le révélateur, une mort qui, si les iraniennes ne se seraient pas soulevées en sa mémoire, n'aurait été tristement qu'une mort tragique parmi tant d'autres. Il est de notre responsabilité d'accompagner, avec humilité et détermination, la pulsion de vie que cette mort a fait éclore.

Vie, donc. La vie de Mahsa Amini, les vies éteintes de tant d'autres manifestantes et manifestants, tombées sous les coups du régime. Les vies brisées des prisonniers d'Evin. La vie du jeune Kian Pirfalak, qui construisait des petits bateaux et qui voulait devenir ingénieur. Sa vie, qui s'est arrêtée alors qu'il avait neuf ans.

Face à la vie, encore, la répression. Plus de 400 vies fauchées depuis le 16 septembre. Des dizaines d'enfants, vous l'avez dit. Des vies fauchées par la lugubre police des moeurs qui frappe hommes, femmes, enfants à coup de matraques dans les rues d'Iran, et depuis des décennies. Le jeune Kian ne sera jamais ingénieur.

Bien plus de vies seront perdues alors que le régime a entrepris avec cynisme d'étouffer le mouvement, en réprimant les manifestations de manière brutale, alors que ces femmes et ces hommes ne demandent que le respect de leur liberté fondamentale, dont le droit de manifester pacifiquement, un droit consacré dans le Pacte des Nations unies de 1966, auquel l'Iran est partie.

Liberté, enfin. La liberté de pouvoir s'habiller comme on l'entend. La liberté de disposer de son corps. Ne nous y trompons pas, il n'y a pas, je le redis, de relativisme possible. La liberté est un droit fondamental. C'est un droit universel, et un droit universel reconnu comme tel par les peuples qui, en 1945, se sont rassemblés pour créer les Nations unies. C'est cette formule qui ouvre la Charte des Nations unies, et qui nous lie, nous peuple français, au peuple courageux d'Iran : "nous, les peuples des Nations unies". Et c'est cette liberté universelle que les femmes et les hommes qui manifestent réclament.

Face à la soif de liberté, la répression toujours. Des milliers d'Iraniennes et d'Iraniens ont été arrêtés : militants, avocats, journalistes, artistes, étudiants, mais aussi des femmes et des hommes de toute condition, de toute classe sociale, de tous les âges. Emprisonnés, parce qu'ils ont voulu vivre libres. Là encore, cette oppression n'est pas nouvelle. Le régime iranien a recours massivement à la détention arbitraire, à la censure, à la violence. Qu'il s'agisse des défenseurs des droits ou de simples citoyens, le régime embastille pour un poste sur Facebook, et passe des cordes aux cous d'enfants mineurs.

Face aux aspirations légitimes des femmes et des hommes iraniens, c'est la répression qui s'abat. Implacable. Disproportionnée. Avec son lot de deuils, et de crimes. Avec son lot d'otages étrangers aussi, dont en effet sept compatriotes, dont nous ne cesserons pas de demander la mise en liberté immédiate, merci de l'avoir rappelé, Mesdames et Messieurs les députés.

Alors vous conviendrez comme moi que le tableau que je viens de dresser commande d'agir, parce qu'il s'agit de nos valeurs et de valeurs universelles, je le répète : celles des Nations unies. Il faut agir avec responsabilité. C'est ce que nous faisons. Deux axes d'action commandent notre approche : premièrement, les femmes et les hommes d'Iran méritent notre soutien ; deuxièmement, il ne saurait y avoir d'impunité pour les auteurs de la répression. Sur cette base, nous condamnons, nous déplorons, nous exhortons. Nous l'avons fait depuis le début et nous continuerons à le faire.

Et nous agissons aussi, concrètement, en lien avec nos partenaires, et je voudrais vous en donner quelques exemples. Nous agissons à Bruxelles avec nos partenaires européens. Sur proposition initiale de la France, dès les premiers jours de la répression, l'Union européenne a pris des sanctions, avec célérité et à l'unanimité, contre les principaux responsables des violences. Et, à ce jour, deux paquets de sanctions ont été pris : le premier en octobre, et le dernier mi-novembre, qui ciblent sept entités et 40 individus, impliqués directement dans la répression, dont la police des mœurs, dont la télévision officielle, dont des chefs de la police, dont des responsables des gardiens de la révolution. Et de nouvelles sanctions sont en préparation pour le prochain Conseil des ministres des affaires étrangères, le 12 décembre. Ces sanctions sont importantes : elles gèlent les comptes, elles interdisent de voyage les dignitaires qui envoient leurs enfants, souvent, vivre et étudier en Europe, loin de la répression qu'ils orchestrent eux-mêmes. Alors nous poursuivrons, sur la voie des sanctions, aussi longtemps que le régime iranien s'enferrera dans la voie de la répression.

Nous agissons aussi à l'ONU, à Genève avec nos partenaires internationaux, et au Conseil des droits de l'homme. À l'initiative de la France et de l'Allemagne, et soutenue par la plupart des Etats membres, une mission d'établissement des faits a été créée, le 24 novembre, comme prévu, comme nous l'avons annoncé à la représentation nationale. Elle permettra à la communauté internationale de collecter des preuves, de manière indépendante, impartiale, publique, transparente, sur les violations commises par le régime. Et c'est un pas important dans la lutte contre l'impunité.

Et, enfin, nous agissons à Paris, à titre national. Le Président de la République, vous vous en souvenez, a reçu le 11 novembre plusieurs femmes iraniennes, pour leur témoigner notre soutien et notre respect, au plus haut niveau. J'ai pu être à ses côtés, et j'en suis heureuse.

Ce ne sont que des exemples. Ce sont quelques résultats de notre mobilisation, en lien avec nos partenaires. Nous continuerons résolument dans cette voie.

Mesdames et Messieurs les députés, en conclusion, vous le souligniez très justement dans la résolution que vous présentez : il n'y a pas de liberté sans liberté de la femme. Et c'est tout à fait vrai. Notre devise nationale ne place-t-elle pas, en premier, le beau mot de liberté ? Parce qu'elle est une inspiration universelle, comme le mouvement en Iran le démontre, s'il le fallait.


Je vous remercie.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 novembre 2022

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