Interview de Mme Agnès Firmin Le Bodo, ministre déléguée chargée de l'organisation territoriale et des professions de santé, à France Bleu Normandie le 7 décembre 2022, sur la désertification médicale, la fin de vie, la crise de l'hôpital public et des services de pédiatrie et les incivilités et agressions contre les médecins.

Texte intégral

CHARLOTTE COUTARD
Bonjour Agnès FIRMIN LE BODO.

AGNES FIRMIN LE BODO
Bonjour.

CHARLOTTE COUTARD
Avant d’évoquer les déserts médicaux, est-ce que vous pouvez rassurer les personnes hospitalisées à domicile ce matin ? Un porte-parole d’ENEDIS a assuré que les malades sous respirateurs ne seraient pas prioritaires en cas de coupures de courant. Elisabeth BORNE, la Première ministre, évoque des propos maladroits, les hôpitaux seront toujours alimentés en électricité, et les personnes à domicile prises en charge. Est-ce que vous confirmez ?

AGNES FIRMIN LE BODO
Je confirme bien sûr les propos d’Elisabeth BORNE. Tout est fait pour que, tout d’abord, les producteurs d’électricité produisent le maximum d’électricité, et puis nous continuons bien sûr à inciter les Français, dans le cadre du plan de sobriété, à diminuer les consommations d’énergie. Les signaux sont encourageants, déjà des baisses de consommation de 8 %, il faut arriver jusqu’à 10 %, donc tout cela est possible. Et puis rassurer tous les Français. Le gouvernement est prêt, au cas où, au cas où, on ne peut pas nous reprocher, à la fois de ne pas se préparer, et se préparer ça veut dire prévoir tous les scénarios possibles, mais bien sûr tous les hôpitaux et toutes les personnes qui sont en hospitalisation à domicile, et notamment les personnes avec des respirateurs, seront prises en charge. Elles doivent, auprès des ARS, se déclarer, et tout est fait pour que bien sûr cela n’arrive pas. Ça dépend à la fois de la production d’électricité, et le gouvernement travaille aux côtés des producteurs d’électricité. Et ça dépend aussi de chacun d’entre nous, de pouvoir faire attention à sa consommation, ce qui est déjà encourageant, c’est que les baisses de consommation d’électricité ont baissé de 8 %.

CHARLOTTE COUTARD
Alors, on se souvient des manifestations des soignants pour demander des augmentations de salaires, pour les personnels soignants des hôpitaux, notamment après la crise du Covid 19. En fin de semaine dernière, ce sont les médecins généralistes qui se sont mobilisés, ils étaient appelés à la grève par plusieurs syndicats, pour dénoncer leurs journées à rallonge, trop de tâches administratives, et demandaient une revalorisation du tarif de la consultation, 50 € au lieu de 25 € actuellement, pour leur permettre de recruter du personnel, des assistants médicaux, des secrétaires. Est-ce que doubler ce tarif de la consultation, pour vous c'est justifié ou est-ce que c'est indécent ?

AGNES FIRMIN LE BODO
Alors, tout d'abord je vais répondre à la première partie de votre intervention concernant les salaires des personnels hospitaliers. Je vous rappelle que le gouvernement a entendu, puisque dans le cadre du Ségur de la santé, ça n'avait jamais été fait, un effort conséquent, qui peut paraître, pas suffisant, mais qui a déjà été fait dans le cadre du Ségur de la santé. En ce qui concerne les médecins généralistes, nous sommes dans le cadre de l'ouverture d'une nouvelle convention, qui est discutée depuis maintenant le 1er novembre avec la CNAM. Les médecins généralistes posent des revendications, et dans le cadre de ces conventions il y a des discussions. Nous entendons parfaitement la nécessité de devoir échanger sur la valorisation de la consultation, mais nous entendons aussi la nécessité de pouvoir les accompagner, sur notamment les assistants médicaux, je rappelle qu'ils sont déjà mis à disposition, avec 3 000 assistants médicaux, nous souhaitons arriver à 10 000. Ils sont déjà financés par l’Etat, ces assistants médicaux, dans le but de dégager du temps médical, c'est l'objectif, pour répondre à la problématique qui est la nôtre, celle de la lutte contre les déserts médicaux, et répondre aux besoins de santé de nos concitoyens. Donc les négociations sont en cours, c'est le principe de la négociation.

CHARLOTTE COUTARD
Et est-ce que la France paie mal ses médecins, elle paie mal ses soignants et ses médecins généralistes ?

AGNES FIRMIN LE BODO
Nous sommes dans un système de santé, je crois qu'il est important de le rappeler, où nous avons un système de santé qui est protecteur. La Sécurité sociale repose sur un pacte républicain de solidarité, où je vous le rappelle, qui nous permet de prendre en charge tous nos concitoyens. Les médecins généralistes ont une consultation qui est fixée à 25 €. Je ne vais pas aussi décliner tout toutes les, j'allais dire l'accompagnement qui est fait autour des médecins généralistes, il est important que nous puissions rediscuter avec eux. Nous avons besoin des médecins généralistes, ils restent la pierre angulaire de notre système de santé en médecine de ville, c'est je le redis, le but des négociations que nous ouvrons avec eux. Il faut répondre aux besoins de santé, à la fois prendre en charge nos concitoyens qui ne sont pas pris en charge et à la fois entendre ce que les généralistes ont à nous dire, et nous les recevons avec François BRAUN depuis le 4 juillet, très souvent, et nous sommes en discussion avec eux depuis le 4 juillet.

CHARLOTTE COUTARD
Est-ce qu’augmenter le tarif de la consultation ça va permettre de lutter contre les déserts médicaux, ou est-ce qu'il faut des mesures contraignantes, forcer les médecins à s'installer dans les zones où on manque de médecins ?

AGNES FIRMIN LE BODO
Alors, je crois qu'il faut poser les choses très clairement. La France est un désert médical. 87 % de la France est considéré comme désert médical. Nous allons avoir encore 7 ans difficiles. Le travail qui est celui que nous venons avec tous les professionnels de santé, c'est bien de faire en sorte de répondre aux 6 millions de nos concitoyens qui n'ont pas de médecin traitant, aussi 157 000, et ça c'est l'urgence de nos concitoyens qui sont sous ALD, c'est-à-dire qu’ils ont une maladie qui nécessite un suivi régulier, c'est comment on les accompagne, avec les médecins traitants, qui doivent pouvoir prendre en priorité ces 657 000 patients qui n'ont pas de médecin traitant, et donc on travaille sur à la fois dégager du temps médical, dégager du temps médical ce sont comme vous l'avez dit tout à l'heure, des actes administratifs qui sont simplifiés, qui sont supprimés, mais c'est aussi comment le médecin travaille avec d'autres professionnels, dans le cadre d'une délégation tâches, dans le cadre d'un élargissement de compétences et dans la prise en charge coordonnée du patient. C'est que tout ce qui est en train d'être travaillé, dans le but je le répète, de répondre aux besoins de santé de nos concitoyens.

CHARLOTTE COUTARD
Vous êtes docteure en pharmacie, arrêtez-moi si je me trompe, mais pour les pharmacies c'est réglementé, c'est-à-dire qu'on ne peut pas ouvrir une pharmacie, dans un endroit suffisamment pourvu en pharmacies, par rapport au nombre d'habitants. Pourquoi on ne fait pas la même chose pour les médecins ?

AGNES FIRMIN LE BODO
Alors, on ne fait pas la même chose pour les médecins, parce que l'exercice en pharmacie, vous voyez, je suis pharmacien et j’ai un mari médecin généraliste, donc je vois bien que les deux exercices ne sont pas tout à fait les mêmes, d'ailleurs ce qui était valable pour les pharmacies il y a quelques années, vu le nombre de pharmacies qui a fermé, n'est plus en règle applicable ou appliquée, vous auriez pu dire la même chose pour les infirmières d'ailleurs, qui est aussi un exercice régulé. Moi je suis intimement convaincue, qu’à l’heure où…. Nous avons moins de médecins généralistes, beaucoup moins, où nous souhaitons réenchanter les professions de santé, parce qu'on parle beaucoup de médecins, mais notre système de santé a besoin de toutes les professions de santé. Rendre obligatoire quelque chose alors que nous n'avons pas la matière, je le redis vraiment très fortement, réguler, prendre des mesures de coercition, ça n'est pas le bon moment, ça n'est pas le bon moment. Nous manquons de médecins généralistes et on m'a toujours appris à l'école que 0 fois 0 ça fait toujours 0. Je le répète, 87 % de la France est un désert médical.

CHARLOTTE COUTARD
Le président Emmanuel MACRON a annoncé la tenue d'une consultation citoyenne sur la fin de vie, elle débute vendredi, les conclusions seront rendues en mars en vue d'une éventuelle loi ou d'un référendum. Actuellement, la loi Leonetti, adoptée en 2016, interdit l'euthanasie et le suicide assisté, mais permet une sédation profonde et continue jusqu'au décès. En Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse, en Espagne, la législation a évolué ces dernières années. Pourquoi ça bloque toujours en France ?

AGNES FIRMIN LE BODO
Le président de la République, le 13 septembre dernier, suite à l'avis rendu par le CCNE, Conseil Consultatif National d'Ethique, qui dans son avis 139 dit : la loi Claeys Leonetti ne répond pas à toutes les situations, a souhaité, comme il s’y était engagé pendant la campagne électorale, lancer la Convention citoyenne, qui sera lancée ce week-end, c'est le CESE, le Conseil Economique et Social Environnemental qui organise la consultation citoyenne, 150 de nos concitoyens vont travailler jusqu'à fin mars sur ce sujet. Mais de façon simultanée, le président de la République et la Première ministre ont souhaité confier à deux ministres, à Olivier VERAN et à moi-même, des travaux que nous menons avec un groupe transpartisan de parlementaires, à la fois des députés et des sénateurs. Nous travaillons aussi avec des groupes de soignants, et nous allons aller dans ces pays, voir comment ils en sont arrivés à prendre cette décision, notamment en Belgique qui a pris cette décision il y a 20 ans, quel est le retour de cette de cette mise en place 20 ans après. Donc nous allons beaucoup travailler, beaucoup consulter, c'est ce que je fais, moi depuis le 13 septembre…

CHARLOTTE COUTARD
Mais ça reste un sujet tabou quand même.

AGNES FIRMIN LE BODO
Ce n'est pas un sujet tabou. La mort est sans doute devenu un sujet tabou, mais et je le dis, c'est la première fois que le président de la République, qu'un président de la République lance ce débat. Moi je le dis vraiment très sincèrement, je le fais beaucoup, hier soir j'étais encore face à des Parisiens, puisqu'un parlementaire organisait un débat, je vais en faire beaucoup de débats, c'est l'occasion pour nous tous de se saisir de ce débat de société. Notre rapport à la mort, la liberté de choisir sa fin de vie, c'est un sujet de société…

CHARLOTTE COUTARD
Et il faudra associer les médecins aussi, parce que…

AGNES FIRMIN LE BODO
C’est bien pour ça…

CHARLOTTE COUTARD
… la liberté ou pas, aussi, d’appliquer la nouvelle loi.

AGNES FIRMIN LE BODO
C’est bien pour ça que nous travaillons avec des soignants qui sont favorables, qui ne sont pas favorables, tous les soignants, parce que je le répète, que ce ne sont pas les médecins qui sont le plus près, le plus longtemps auprès des personnes en fin de vie, ce sont les aides-soignantes, ce sont les infirmières, donc nous travaillons avec tous les soignants, dans un groupe de travail qui s'est constitué jusqu'à nous aussi, fin mars. Mais je le redis, ce débat ouvert par le président de la République c'est aussi l'occasion pour nous tous de nous réconcilier avec la démocratie. Et je pense qu'il faut se saisir de cette opportunité, je le vois aussi vont à travers les CNR en santé, qui ont lieu sur le sujet des déserts médicaux…

CHARLOTTE COUTARD
Conseil National de la Refondation.

AGNES FIRMIN LE BODO
Le Conseil National de la Refondation. Nos concitoyens ont besoin de participer, ont besoin d'échanger, de s'exprimer, et sur ce sujet de société qui touche à l'intime, mais qui nous concerne tous, moi je suis convaincue que ça ne sera pas facile, c'est un sujet de société par principe, mais par contre que nous avons une vraie opportunité individuelle et une responsabilité collective de nous réconcilier avec la démocratie, sur ce sujet-là. Et de très nombreux débats auront lieu, et je pense que c'est une très belle chose.

JOURNALISTE
Agnès FIRMIN LE BODO est avec nous, ministre déléguée chargée de l'Organisation territoriale et des Professions de santé. On va évidemment parler désert médical dans un instant, et pas simplement à la campagne. A la ville, à Evreux, Guy veut attirer notre attention, dans une trentaine de secondes il est avec nous.

Source : Service d’information du Gouvernement, le 8 décembre 2022