Déclaration de M. Laurent Nuñez, ministre de l'intérieur, sur le réseau de services de sécurité intérieure à travers le monde, à Paris le 9 janvier 2026.

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Circonstance : XXXIe Conférence des Ambassadrices et des Ambassadeurs

Texte intégral

Monsieur le Ministre, cher Jean-Noël,
Madame la Ministre déléguée, chère Marie-Pierre, 
Madame la Secrétaire Générale, 
Monsieur le Secrétaire Général, cher Hugues,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs les Préfets,
Madame et messieurs les directeurs généraux,

Avant toute chose, grand merci, cher Jean-Noël, d'avoir inclus une séquence " intérieur " au cours de cette 31e Conférence des Ambassadrices et des Ambassadeurs, renouant là avec ce qui était en passe de devenir une ancienne tradition : si mes souvenirs sont bons, la dernière occurrence de ce format remonte au temps où je me trouvais encore aux fonctions de secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'intérieur, en 2019.

Pourtant, cette intervention à deux voix ne reflète pas autre chose que la réalité de l'ampleur des sujets d'intérêts commun à nos deux ministères. Intérieur et extérieur sont les deux faces d'un même monde et, en matière sécuritaire et migratoire davantage qu'ailleurs, il ne peut marcher que sur ses deux jambes.

Avec 175 pays couverts, notre réseau de services de sécurité intérieure est l'un des plus denses au monde. Sa contribution est essentielle, en particulier dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée, la maîtrise des flux migratoires et le développement de la coopération en matière de protection civile. A la tête de chacune de nos ambassades, je sais le soutien constant que vous leur apportez : cela fait de nos ambassadeurs et de nos ambassadrices des contributeurs très directs de la sécurité de nos compatriotes ; autrement dit, des alliés décisifs pour les services du ministère de l'intérieur.

Il est désormais acquis que l'action européenne et internationale est un levier essentiel de l'efficacité des politiques de la Place Beauvau.  Il suffirait de pointer dans mon agenda la multiplicité des rendez-vous avec mes homologues étrangers pour s'en assurer. C'est pourquoi le ministère de l'intérieur travaille actuellement au développement de sa stratégie européenne et internationale – une stratégie naturellement cohérente avec l'action diplomatique, et articulée autour de trois grandes priorités stratégiques.

La première priorité, c'est de garantir la plus-value concrète pour notre sécurité intérieure de chaque action ou programme mené par la France à l'international. Un exemple concret : la révision en cours du mécanisme de protection civile de l'Union : la France soutient le renforcement de la résilience de ses partenaires européens mais le contexte de guerre en Ukraine ne doit pas nous conduire à accepter un transfert de compétence au profit de la Commission, au risque de fragiliser ce qui fonctionne – encore récemment suite au drame de Crans-Montana ou après le passage du cyclone Chido.

De même, le sujet délicat de la conservation des données et de l'accès aux messageries chiffrés, qui est un enjeu absolument crucial pour nos services de renseignement et d'enquête. Les institutions de l'Union européenne ont un rôle essentiel à jouer mais la discussion sur ces sujets est difficile à Bruxelles compte tenu des débats sensibles en cours au sein de nombreux Etats membres sur l'équilibre à tenir entre sécurité et protection des droits fondamentaux. Je compte sur votre mobilisation pour analyser les dynamiques et porter ce sujet in fine très politique dans vos pays.

La deuxième priorité, c'est la maîtrise des flux migratoires. Sur ce sujet, notre message est clair : la lutte contre l'immigration irrégulière est une priorité absolue et elle ne pourra se passer d'une coopération internationale solide. Notre approche est globale et équilibrée : agir sur les routes migratoires, renforcer le contrôle des frontières extérieures de l'Union européenne, lutter contre les filières de passeurs, faciliter les retours et les réadmissions, et inscrire ces enjeux au cœur de nos relations avec les pays d'origine et de transit.

Cette priorité requiert un dialogue politique exigeant avec nos partenaires, mais repose également sur le cadre européen – en particulier sur la mise en œuvre du Pacte asile et migration, dont je redirai quelques mots dans un instant.

La troisième priorité enfin, c'est de contribuer – à notre niveau -  à la politique européenne et internationale de la France. Qu'il s'agisse de nos espaces frontaliers, de l'Europe orientale, de l'Afrique, de l'Asie centrale, de l'Amérique latine ou de l'Indopacifique, l'objectif est de faire rayonner l'expertise sécuritaire française, d'accompagner nos partenaires et de renforcer la stabilité de zones de crises qui ont des répercussions sur notre sécurité intérieure, notamment dans nos territoires ultra-marins, mais pas seulement.

En réalité, peu d'États sont capables de mobiliser avec un tel niveau d'exigence la palette d'expertises techniques, opérationnelles et industrielles du ministère de l'Intérieur. Dans ce cadre, CIVIPOL, l'opérateur de coopération technique du ministère de l'Intérieur à l'international, a un rôle éminent à jouer. L'élection du contrôleur général Lucas PHILIPPE à la présidence du comité exécutif d'Interpol, le 27 novembre dernier, constitue aussi une forme de reconnaissance internationale à cet égard. L'occasion d'ailleurs pour moi de vous remercier de votre implication déterminante dans la victoire du candidat français.

Pour donner corps à cette nouvelle stratégie, le ministère de l'Intérieur prévoit la création de neuf nouveaux postes dans le réseau en 2026, dont deux postes d'attachés de sécurité intérieure à Dublin et à Tachkent, et sept postes d'officiers de liaison, notamment en Equateur, au Pérou et aux Emirats arabes unis pour contribuer à mieux lutter contre le narcotrafic et le blanchiment. A cet égard, nous soutenons également la mise en place d'une équipe commune euro-péruvienne d'enquête, au regard des succès rencontrés par l'équipe franco-colombienne déjà existante. Le déploiement renforcé de ces ODL recherche également l'amélioration de la couverture des enjeux migratoires ; c'est le cas, par exemple, du nouveau poste qui se crée à Erbil, en septembre prochain.

En parallèle du renforcement de notre dispositif bilatéral, nous veillerons au renforcement constant de l'influence du ministère de l'Intérieur à Bruxelles. Cela passe par une présence régulière des DG et directeurs à Bruxelles et par l'augmentation progressive du nombre de nos Experts Nationaux Détachés, qui passeront progressivement de 35 à 50.

Je veux profiter de cette tribune pour dire à mon tour quelques mots sur le grand chantier commun que vient d'évoquer le ministre Barrot : l'élaboration d'une feuille de route interministérielle sur la politique des visas.

L'enjeu majeurs pour nos deux ministères est celui de la mobilisation des différents leviers de coopération et d'influence migratoire pour " mieux piloter, mieux contrôler et mieux choisir ", tout en veillant à articuler notre approche avec l'approche européenne qui publiera dans moins de deux semaines sa nouvelle stratégie en matière de visas.

Sur ce volet, nous avons franchi en 2025 des étapes importantes avec l'opérationnalisation d'un levier visa réadmission national et, au plan européen, avec la révision du système de préférences généralisées qui introduit pour la première fois une conditionnalité migratoire dans le cadre des outils commerciaux.  Nous ne pouvons en effet nous résoudre à accorder des visas sans garantie de retours en cas de non-respect des règles de séjour.

Ce que je vous demande concrètement, et je sais que Jean-Noël est sur la même ligne, c'est la plus grande vigilance sur la délivrance des visas dont nous assurons le co-pilotage, notamment en matière de fraude. Plus largement, je vous demande aussi de continuer à appuyer les efforts que nous menons pour augmenter les retours, volontaires et forcés, qui portent leurs fruits puisque nous avons enregistré une hausse de 22% des retours forcés en 2025. Cette action est menée en coopération étroite entre les préfectures, avec les consulats étrangers et vos postes diplomatiques.

Je vous remercie d'ailleurs de l'appui apporté à l'action de mon représentant spécial Patrick Stefanini dans les négociations de réadmission que nous avons réussi à conclure avec trois pays cette année. Ma priorité pour 2026 est notamment d'avancer avec la Corne de l'Afrique et la région des Grands Lacs, compte tenu de la pression migratoire très forte qui pèse sur Mayotte.  
Sur le plan européen, l'échéance majeure est celle de l'entrée en vigueur du Pacte asile et migration en juin, qui doit en principe coïncider avec l'adoption du règlement retour à l'issue du trilogue avec le Parlement européen.  Ces outils permettront un meilleur contrôle des frontières extérieures, ainsi qu'une politique d'éloignement plus efficace.

Mes services se préparent activement à la transposition et à la mise en œuvre du Pacte. A l'heure où nos principaux partenaires et voisins s'engagent dans des politiques migratoires restrictives, je ne peux que vous encourager à poursuivre vos correspondances qui nourrissent très directement nos politiques. Pays de rebond, la France doit éviter de voir les mouvements secondaires dans sa direction accrus par des conditions d'accueil qui se trouveraient trop en décalage avec celles de ses partenaires. C'est le sens du principe fixé par le Président de la République et le Chancelier allemand d'une transposition du Pacte aussi uniforme que possible par la France et l'Allemagne.

Autre priorité en matière migratoire pour 2026, la construction d'une relation migratoire globale entre l'Union européenne et le Royaume-Uni, qui doit permettre de prendre la relève de l'accord pilote « un pour un » signé l'été dernier, et l'approfondissement du partenariat bilatéral franco-britannique.

L'autre grand chantier interministériel est, bien sûr, la lutte contre le narcotrafic, et je remercie le ministre BARROT d'avoir engagé l'indispensable travail de mise en cohérence de notre action à l'international face à ce fléau. L'approche du ministère de l'Intérieur, chef de la lutte contre le crime organisé au plan nationale, est résolument opérationnelle : nous devons adopter des stratégies adaptées aux différentes voies empruntées par les trafiquants, mais également renouveler nos outils pour développer l'approche administrative, lutter contre l'infiltration criminelle dans l'économie légale et ainsi mieux lutter contre le blanchiment d'argent, mais aussi permettre le recouvrement systématique des avoirs criminels. Il est primordial de faire bouger les lignes au niveau bilatéral mais aussi européen, dans le cadre de deux instances : l'Alliance européenne des ports, d'une part ; la Coalition européenne contre la criminalité organisée, d'autre part.

Jean-Noël l'a dit : la lutte contre le narcotrafic sera une priorité de notre présidence du G7, au cours de laquelle un plan d'action conjoint pour lutter contre l'infiltration des structures légales par les narcotrafiquants sera défendu. Cette question sensible, rarement traitée au niveau international, n'épargne aucun des pays membres du G7. 
Je partage évidemment les priorités géographiques évoquées par Jean-Noël ; j'attirerai seulement votre attention sur la situation d'urgence absolue à laquelle font face nos territoires d'outre-mer. Nous nous mobiliserons ensemble pour organiser, en 2026, une Conférence régionale sur la sécurité dans la Caraïbe.

Pour mener à bien l'ensemble de ces chantiers, nous devons œuvrer conjointement à la fluidification de la communication entre nos réseaux et la mise en commun des informations : l'amélioration de la communication entre ambassades et préfectures est une priorité. J'ai chargé mes services d'identifier l'ensemble des produits de synthèse du ministère, susceptibles de nourrir utilement le travail du réseau diplomatique, comme nous-mêmes nous appuyons sans rougir sur vos notes diplomatiques.

Nous avons commencé à réfléchir avec Jean-Noël à des séminaires thématiques sur des enjeux d'intérêt commun pour l'année à venir. La conférence de la sécurité en zone Caraïbe, les enjeux de coopération aux frontières intérieures ou encore la thématique des diasporas pourraient réunir les ambassadeurs et préfets directement concernés. Je serais très honoré de vous accueillir à cette occasion dans un format plénier avec l'ensemble des préfets, place Beauvau.

En attendant, Monsieur le ministre, cher Jean-Noël, Mesdames et messieurs les ambassadeurs, au nom de l'ensemble des services du ministère de l'intérieur, soyez vivement remerciés pour votre indispensable soutien.


Source https://www.interieur.gouv.fr, le 13 janvier 2026