Texte intégral
Mesdames et Messieurs les professeurs,
Je me permets de m'adresser directement à vous, à l'occasion de la nouvelle année et à quelques heures de la journée internationale de l'éducation. Au-delà des circulaires et des actualités, il est en effet des moments où nous devons prendre le temps de revenir à l'essentiel : le sens de votre mission.
Il y a des périodes où les repères vacillent ; où la configuration géopolitique inquiète ; où certains discours veulent assigner chacun à une origine ou une identité particulière ; où l'individualisme effréné, nourri par le marketing de soi des réseaux sociaux, prétend se substituer à l'universalisme humaniste. Dans ces moments, la tentation est grande de céder au repli, de s'éloigner de ce qui nous fonde. Or, la République n'assigne jamais ses enfants à leur passé singulier : elle se définit par la participation à un avenir commun.
Face à ces tensions, il est des femmes et des hommes qui, sans bruit, font reculer ces ténèbres. Ils n'occupent pas les plateaux de télévision, ils n'annoncent pas de ruptures spectaculaires. Ils allument, patiemment, les lumières de l'esprit humain. Ces femmes et ces hommes, ce sont principalement vous les professeurs, et tous ceux qui, avec vous, font l'École.
Depuis trop longtemps, notre société parle de vous comme de simples "moyens" humains, destinés à pallier toutes les errances et tous les doutes du reste du corps social. Je crois, au contraire, affirmer ce que vous êtes : des figures fondatrices et des bâtisseurs de notre avenir commun.
Il y a, dans le métier de professeur, des éléments d'éternité, qui se conjuguent au présent sans jamais renier le passé. Il y a, aussi, de profondes adaptations, car l'École est à la fois l'émanation de la société et le berceau de son avenir.
Le métier de professeur, aujourd'hui, est d'abord une incarnation. C'est une voix qui explique, répète, rend accessible l'inaccessible. C'est votre regard qui encourage, qui retient l'élève perdu comme le fil retient le cerf-volant. C'est votre geste, enfin, qui invite à prendre la parole et ouvre un espace commun. Cette présence à l'autre et cette petite flamme d'espérance en lui, discrètes, sont essentielles. C'est ce conseil, ce regard extérieur, qui révèle soudain à un élève une ambition à laquelle il s'interdisait de penser. Et c'est cette humilité de celui qui a tout rendu possible, et qui s'efface au moment où l'élève prend enfin son envol sans regarder derrière lui. Le professeur, c'est celui qui espère pour celui qui n'espère pas encore.
Mais au-delà de ces singularités, vous incarnez une mission collective, constante depuis les débuts de la République : instruire, forger l'esprit critique, éveiller la conscience civique. Vous n'instruisez pas seulement, vous "instituez" la personne. Cette mission est le fruit d'un héritage ancien, des Lumières à Condorcet puis Jules Ferry. Pour autant, cet héritage doit être constamment réactualisé. L'image d'Épinal du "hussard noir", austère représentant de la raison, est souvent convoquée aujourd'hui comme un talisman nostalgique contre les défis du monde contemporain. Je ne crois pas que nous ayons besoin de ressusciter les hussards noirs. En revanche, nous avons impérieusement besoin de leur état d'esprit et de leur combativité.
Nous avons besoin de vous, sentinelles de la raison. Car lorsque le savoir recule, la démocratie vacille. Dans nos sociétés où la rumeur l'emporte parfois sur l'analyse, où la validation par la foule - le "like" - semble concurrencer la validation par la science, l'École est un ancrage et une boussole. Apprendre à discerner le vrai du faux, à soumettre les faits à l'examen de la méthode, cultiver le doute raisonnable : c'est l'objet même de cet esprit critique que vous forgez chaque jour.
Ce défi prend une nouvelle dimension avec la révolution numérique. Dans l'histoire de l'humanité, l'écriture n'a connu que trois révolutions : son invention, qui rend possible la transmission à travers les âges, l'imprimerie, qui permet la diffusion massive du savoir, et désormais l'intelligence artificielle générative.
Pour la première fois, la faculté de conception et de rédaction peut être déléguée à un tiers non humain. Face à ce bouleversement anthropologique, vous n'êtes plus seulement les détenteurs de savoirs à transmettre : vous êtes garants de la méthode et de la véracité. Il vous revient la tâche immense de préparer nos enfants à maîtriser ces outils pour ne pas être asservis par eux, maintenant ainsi une autonomie de pensée.
Cette mission repose sur une condition essentielle : votre autorité. Non l'autoritarisme ou une conception nostalgique ou déformée, mais cette autorité au sens étymologique ("faire grandir") qui permet à l'enfant de devenir libre en apprenant à reconnaître des règles qui le précèdent. Historiquement, cette autorité reposait sur une forme de révérence pour l'institution et l'antériorité du savoir. Or, nous devons avoir la lucidité d'admettre que ces deux fondements sont fragilisés dans l'horizontalité du monde numérique.
La nécessité d'un tiers entre l'élève et le savoir n'en est que plus cruciale. Témoin éternel du monde qui s'en va, le professeur est en même temps le précepteur du monde qui naît. Comme le rappelait Hannah Arendt, vous avez la responsabilité du monde ancien face aux nouveaux venus, tout en devant armer ces derniers pour un avenir imprévisible.
D'aucuns diront peut-être que cette vision est idéaliste. Sans ignorer l'ampleur des obstacles et les difficultés du métier, sur lesquels la lucidité commande l'action, je l'assume et je le revendique. Il n'y a pas d'École sans idéal, ni d'espoir sans horizon commun. Il n'y a pas de République sans professeurs. Vous êtes notre fierté, parce qu'aucun de nous ne se construit sans vous. Vous êtes notre espoir, parce que notre avenir commun se joue, chaque jour, dans vos classes.
Source https://www.education.gouv.fr, le 27 janvier 2026