Déclaration de M. Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la presse et les journalistes dans le monde, à Paris le 26 janvier 2026.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Voeux de M. Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à la presse diplomatique

Texte intégral

Merci beaucoup, Monsieur le président [Jean-Marc Four].
Chers amis,

Bienvenue au Quai d'Orsay, cette maison que vous connaissez bien. C'est vrai que l'année 2026 a commencé depuis 26 jours et que nous n'avons pas manqué d'activité. Je ne sais pas si c'est notre activité qui est indexée sur la vôtre ou si c'est la réciproque qui est vraie. Mais on aura, je crois, fait mentir les diplomates qui, en chaque début d'année, ont tendance à dire, lorsqu'ils entendent les uns dire que c'est le début d'année le plus intense qu'on ait jamais connu, accueillir ce type d'affirmation avec un peu de flegme en disant que c'est toujours un peu comme ça au Quai d'Orsay. Mais je dois dire que les 26 premiers jours de l'année ont été particulièrement denses.

Je ne reviendrai pas sur l'analyse qui est la nôtre de la brutalisation du monde telle que nous la voyons se dérouler sous nos yeux. Le président de la République s'est exprimé à Davos et ses propos d'ailleurs ont fait le tour du monde et des réseaux sociaux. Quant à moi, j'ai eu l'occasion de m'exprimer longuement devant les ambassadrices et les ambassadeurs, réunis la première semaine de janvier pour notre 31e conférence, et plus récemment devant l'Académie des sciences morales et politiques, pour, en quelque sorte, rappeler ce que sont les enjeux et redire au fond que cet euro-gaullisme que nous avons défendu depuis bientôt neuf ans trouve aujourd'hui sa pleine justification. L'enjeu pour nous, bien sûr, c'est d'amener nos partenaires européens à se rallier, pour ceux qui ne l'ont pas encore fait, à ces idées fortes qui paraissent désormais de plus en plus incontournables.

Cette brutalisation du monde, vous l'avez rappelé, Monsieur le président, elle n'épargne pas les journalistes qui, comme les agents de ce ministère, se trouvent en première ligne des grandes convulsions du monde. Je veux à mon tour, comme vous l'avez fait, rendre hommage à celles et ceux qui, parmi vos confrères et vos consoeurs, ont perdu la vie l'année dernière, 67, vous l'avez rappelé, dont la moitié à Gaza, et en particulier Antoni Lallican, en Ukraine, qui, alors même qu'il portait le gilet " Presse " a été pris pour cible par un drone russe, ce qui est absolument insupportable, absolument intolérable, et que nous condamnons avec la plus grande fermeté.

Une pensée, comme vous l'avez exprimée pour celles et ceux de vos confrères et de vos consoeurs, qui, dans l'exercice de leur mission, ont été emprisonnés, sont aujourd'hui détenus, et en particulier une pensée pour notre compatriote Christophe Gleizes, en remerciant Reporters sans frontières (RSF) pour l'action qui est menée au service de vos confrères et de vos consoeurs détenus, mais aussi en soutien à leurs familles qui sont bien souvent tout à fait démunies, s'agissant des bons gestes, des bonnes paroles à trouver pour plaider la cause d'un fils, d'une fille, d'un frère ou d'une soeur.

Dans ce monde qui se durcit, malgré les conséquences que cela peut entraîner sur l'exercice de la mission ou de la vocation de journaliste, la presse joue un rôle chaque année un peu plus important. Un peu plus important d'abord pour ouvrir les yeux de nos compatriotes sur la réalité du monde tel qu'il est. Je veux à mon tour rendre un hommage collectif, mais aussi un hommage ciblé à Marc de Chalvron et Fabien Lemoal pour ce reportage qui a permis, en quelque sorte, au public français d'entrer avec eux dans Khartoum et de constater l'étendue de l'horreur, de percevoir que c'est au Soudan que se déroule la crise humanitaire la plus grave du monde et qu'il serait désastreux que nous parvenions le 15 avril 2026 au troisième anniversaire de ce conflit sanglant. Et je veux remercier Sarah Hieba qui est présente et qui va recevoir ce prix en leur nom parce que celles et ceux qui jouent le rôle de fixeur, que ce soit au Soudan, que ce soit en Ukraine ou à Gaza, prennent, eux aussi, des risques parfois très grands pour permettre aux journalistes de faire leur travail et permettre au grand public de mesurer la dureté du monde et les conséquences des choix qui sont ceux de la communauté internationale.

Donc la première mission qui est la vôtre, c'est d'ouvrir les yeux. Et dans un monde où l'information est fragmentée, il est presque parfois plus facile que cela ne l'était avant de détourner justement le regard des souffrances si grandes dans lesquelles se trouvent aujourd'hui plongés des millions, des dizaines de millions d'habitants de notre planète.

Deuxième mission essentielle, qui est la vôtre, c'est une mission démocratique essentielle, c'est d'amener les gouvernements à rendre des comptes. Parce que lorsque nous prenons des décisions, lorsque nous prenons des orientations, nous le faisons sous le regard de la presse libre, indépendante, pluraliste, qui agit comme un contre-pouvoir et qui nous pousse à prendre les décisions les plus justes et les plus efficaces. Il arrive parfois que les questions soient gênantes, qu'elles soient dérangeantes, il arrive même parfois que les questions de la presse libre, indépendante et pluraliste, fassent bouger les lignes et permettent de débloquer des situations. De ce point de vue-là, je veux rendre hommage à Jérôme Garro, qui, pour TF1 et LCI, a posé une question à Vladimir Poutine qui n'est pas étrangère à la résolution de la situation de Laurent Vinatier, qui était détenu dans des conditions difficiles depuis de si longs mois. Et donc nous mesurons, nous, le gouvernement français, tout l'intérêt d'une presse forte, d'une presse disposant des moyens d'exercer son travail, pour que la diplomatie, en contrepartie, dans ce dialogue constant avec cette presse libre, indépendante et pluraliste, devienne toujours plus efficace, toujours plus juste.

Troisième fonction que vous exercez et qui, chaque année, devient de plus en plus importante, de plus en plus essentielle pour la démocratie, c'est celle de lutter contre la désinformation et la propagation des fausses nouvelles. Vous aurez remarqué l'arrivée en fanfare d'un nouvel acteur sur la plateforme X, French Response, qui se permet, en maniant une certaine forme d'ironie toute française, d'adresser un certain nombre de messages à ceux qui entendent porter atteinte à l'image, à la voix de la France, à des fins souvent malveillantes. Cette réussite traduit l'intention qui est la nôtre, de ne laisser aucune place à ce que les fausses nouvelles ou les campagnes d'ingérence viennent perturber le débat démocratique français s'agissant des questions internationales.

Et cela, nous n'allons pas le faire tout seuls. Nous n'allons pas le faire qu'avec le directeur de la communication et de la presse que je salue, ni même qu'avec French Response. Nous le faisons avec, si l'on peut dire, la presse libre, indépendante et pluraliste qui joue un rôle essentiel pour produire de l'information de qualité et repousser ainsi les fausses nouvelles et leurs auteurs de l'espace grandissant qu'ils sont en train d'y prendre.

Je veux réaffirmer notre soutien à un certain nombre d'initiatives qui visent à cela et qui tendent vers le même objectif. D'abord, soutien à la Journalist Trust Initiative qui est portée par RSF, qui n'est pas un label d'État, mais qui permet tout simplement d'assurer que les mécanismes de gouvernance qu'on est en droit d'attendre d'un organe de presse puissent être respectés et que celui qui est destinataire de l'information sache que ces éléments de gouvernance sont en place. Je veux évidemment saluer, je dirais, le rôle grandissant de l'IFPIM, du Fonds pour les médias d'intérêt public, que nous avons soutenu avec une dotation de 10 millions d'euros, de 2026 à 2028, et que nous avons célébré lors du Forum de Paris sur la paix, au mois d'octobre dernier, pour que, grâce à l'action de ce fonds, des médias d'intérêt public puissent venir travailler dans les meilleures conditions et contribuer à un débat démocratique pleinement informé. Je peux aussi me réjouir de la poursuite du travail de Canal France International grâce auquel c'est aujourd'hui plus de 2.000 professionnels des médias et de la presse qui sont formés.

Nous avons besoin d'une presse libre, indépendante et plurielle pour assurer l'intégrité du débat public, qui est au fondement même de la démocratie. J'avais déjà eu l'occasion de le dire devant vous, mais c'est une conviction qui est très profondément ancrée en moi. La démocratie ne se limite pas au principe d'un homme, une voix. La démocratie ne fonctionne qu'à la condition nécessaire que les citoyens soient informés. Lorsqu'ils évoluent dans les ténèbres d'une information corrompue, alors ils ne peuvent pas exercer pleinement leur fonction de citoyens. Et c'est pourquoi, comme vous, et en tant que citoyen, j'attends beaucoup des traductions qui seront données aux états généraux de l'information, pour que le modèle d'affaires, notamment des médias, puisse être préservé pour qu'ils disposent de toutes les ressources dont ils ont besoin pour que ce travail d'enquête, d'investigation, de reddition des comptes puisse être réalisé dans les meilleures conditions, c'est, à mon sens, la condition nécessaire du bon fonctionnement de notre démocratie.

Dans l'année qui va s'ouvrir, nous aurons de nombreuses occasions d'interagir. D'abord parce que la France exercera cette année la présidence du G7 que le président de la République a voulu placer sous l'angle des grands déséquilibres, ce qui va nous amener à échanger à la fois avec nos partenaires européens, bien sûr, mais les États-Unis, la Chine et le monde en développement. Ce sera aussi l'occasion d'affirmer que la manière dont la France conçoit l'ordre international, en faisant de cette présidence du G7 non pas celle d'un bloc dressé contre d'autres blocs, mais être une présidence qui établit des ponts, ponts avec les BRICS, dont la présidence indienne était l'invitée d'honneur de la conférence des ambassadrices et des ambassadeurs. Des ponts avec l'Afrique, puisque nous organiserons à Nairobi juste avant d'accueillir le sommet du G7, Africa Forward, ce moment si important qui manifestera, j'en suis sûr, et je suis sûr que vous en ferez état, la relation profondément renouvelée de la France avec ses partenaires africains. Et puis cette année sera aussi décisive, comme les premiers jours de 2026 l'auront montré, pour l'Europe, au moment où nous mettons en oeuvre la feuille de route que le président de la République et le chancelier allemand ont dressée à Toulon au mois d'août dernier et au moment où nous voulons accélérer l'agenda d'autonomie stratégique que nous avons commencé à édifier depuis 2017, mais qui, avec les événements récents, prend toute sa valeur et qui doit maintenant prendre toute sa vigueur. Beaucoup de sujets qui nous permettront d'interagir et qui vous permettront d'exercer pleinement cette fonction essentielle qui est la vôtre au service de notre démocratie.

Donc je vous souhaite, évidemment, Monsieur le président, à tous les membres de l'association, une année très riche, plein de succès dans toutes vos entreprises, dans les reportages, le travail d'enquête, d'entretien que vous serez amenés à conduire, mais aussi sur un plan plus personnel, une année de bonheur, une année de santé partagée avec celles et ceux qui vous sont proches.

Merci en tout cas d'avoir choisi une nouvelle fois le Quai d'Orsay pour cette cérémonie de voeux.

Belle et heureuse année 2026 à toutes et tous.

 

Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 janvier 2026