Interview de M. Gérald Darmanin, Garde des Sceaux, ministre de la justice, à RTL le 4 février 2026, sur la violence des mineurs, le procès en appel de Marine Le Pen, les élections présidentielles de 2027 et la politique judiciaire.

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Média : RTL

Texte intégral

OLIVIER BOY
Beaucoup de questions à vous poser sur les réquisitions hier au procès de Marine LE PEN, sur votre avenir personnel et le remaniement également. Mais avant cela, ce nouveau drame hier dans ce collège de Sanary-sur-Mer dans le Var. C'est un élève de 3e, 14 ans, qui poignarde son enseignante d'arts plastiques. Sur les premiers éléments de l'enquête, on a entendu le procureur dire hier que l'hypothèse terroriste ou religieuse est écartée. Vous le confirmez ce matin ?

GERALD DARMANIN
Oui, je ne peux que suivre les propos du procureur de la République.

OLIVIER BOY
Quelles sont les pistes pour expliquer ce passage à l'acte et cette violence ?

GERALD DARMANIN
Je ne le sais pas. Ça s'est déroulé depuis 24h. On sait que cet enfant n'est pas connu des services de la justice. Il est suivi par le tribunal pour enfant suite à une manifestation où il serait victime dans son domaine familial. Quatre mois pour avoir un rendez-vous avec la PJJ, qui aurait dû avoir lieu le 5 février, quatre mois c'est trop long, du fait de notre mauvaise organisation au ministère de la Justice avec les enfants victimes. Je l'ai dit à plusieurs reprises. Et comme je l'ai dit, on va pouvoir réduire ce délai, au moment, ça doit être 15 jours, très rapidement, pour entendre ces enfants qui sont parfois victimes eux-mêmes de violences avant d'en reproduire. Et je vais évidemment avoir une pensée pour le corps enseignant, pour cette dame qui lutte pour la vie.

OLIVIER BOY
Quatre mois pour avoir un rendez-vous. Ça veut dire que peut-être s'il avait eu son rendez-vous avant, on aurait perçu des signaux inquiétants de faiblesse ou de fébrilité psychologique chez cet adolescent ?

GERALD DARMANIN
Je ne veux pas parler en particulier, mais il est évident que quand il y a un signalement pour violences qui touche un enfant, un mineur, et que nous mettons quatre mois pour lui donner un rendez-vous, oui, effectivement, on pourrait être beaucoup plus efficace pour pouvoir entendre cet enfant, ce mineur, et pouvoir éviter en effet qu'il reproduise des violences. Ça ne prémunit pas de tout, mais notre travail au service public de la justice, c'est d'être plus rapide. C'est ce que j'essaie de faire depuis un an au ministère de la Justice.

OLIVIER BOY
Vous avez donc suivi hier les réquisitions du parquet général au procès du RN et de Marine LE PEN, cette peine de cinq ans d'inéligibilité qui est requise à nouveau. On attend évidemment maintenant le jugement de la cour d'appel qui doit intervenir avant la fin de l'été. Est-ce que, si elle ne pouvait pas à la fin se présenter à la présidentielle de 2027, ce serait un problème démocratique selon vous ?

GERALD DARMANIN
Il y a une justice qui fait partie d'un système démocratique. Madame LE PEN a fait appel, c'est son droit le plus strict, elle fait valoir ses droits, et le juge du siège ne s'est toujours pas prononcé. C'est dans plusieurs semaines, je n'ai pas de commentaire à faire. Madame LE PEN a pu, je crois, tout le monde l'a vu, à la fois montrer sa défense, comme celle de ses coaccusés, et a déjà eu une première instance qui l'a condamnée.

OLIVIER BOY
Justement après ce procès, vous l'aviez dit, vous, que vous trouviez, je cite vos mots, choquant l'idée qu'elle puisse ne pas se présenter.

GERALD DARMANIN
Et il y aura après la Cour d'appel une Cour de cassation si elle souhaitait la saisir bien évidemment. Et les propos que je peux tenir comme député, comme homme libre, puisque quand on est député par nature, on représente la liberté des électeurs de sa circonscription, on ne peut pas les tenir quand on est ministre en charge de l'Institution judiciaire, chacun le comprend.

OLIVIER BOY
Mais on va l'évoquer, au-delà de vos fonctions, vous commencez à parler de l'enjeu de la présidentielle, vous l'avez fait d'ailleurs dès ce week-end. Est-ce que vous réitérez vos propos de dire : " Marine LE PEN, moi, je veux la combattre dans les urnes, et je ne veux pas la combattre par défaut si elle est empêchée d'y aller " ?

GERALD DARMANIN
Alors les propos que j'ai tenus comme député ne peuvent pas être tenus comme ministre de la Justice. Je pense que chacun peut le comprendre. Le jour où vous serez chef de la rédaction, vous ne tiendrez pas les mêmes propos qu'en tant qu'intervieweur, j'imagine.

OLIVIER BOY
Aujourd'hui, le RN gagne la présidentielle de 2027 ?

GERALD DARMANIN
Aujourd'hui, le Rassemblement national est très bien placé, très bien placé pour l'emporter en effet. Et c'est à mon avis un drame économique, parce que nous ne pensons pas du tout pareil que le Rassemblement national. Ce sont des communistes économiques, ils sont pour l'impôt, ils sont pour la retraite à 60 ans, ils sont pour un programme, oui, crypto-communiste du pacte avec MITTERRAND en 81. Et c'est la grande différence que nous avons avec eux sur le plan économique. Ils ne sont pas pro-européens. Je pense que dans le monde dans lequel nous sommes, on doit pouvoir monter une solidarité européenne, on doit pouvoir évoquer que la France est une puissance, évidemment, mais dans une Europe qui doit être indépendante des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Et je pense que la très grande différence que nous avons avec le Rassemblement national, c'est que nous sommes des libéraux, au sens politique du terme. Et ils ne le sont pas.

OLIVIER BOY
Mais qui, nous ? Vous, Gérald DARMANIN, Édouard PHILIPPE, Gabriel ATTAL. Il y a déjà trois candidats dans votre propre camp qui sont à peu près aussi hauts dans les intentions de vote ou dans les codes de popularité, mais ça, ça ne fait pas un second tour.

GERALD DARMANIN
La concurrence, c'est normal et c'est légitime. Il n'y a pas de droit divin pour se présenter à l'élection de la présidence de la République, mais il en faut un seul. Dans ma famille, oui, on n'est peut-être pas très malins, on n'a pas fait de grandes études, mais si on n'est plus d'un, il y a la possibilité pour qu'on ne soit pas les deux arrivés au second tour. Donc oui, il y a l'urgence à s'entendre, mais je suis sûr que…

OLIVIER BOY
Vous vous adressez à qui ?

GERALD DARMANIN
Toutes ces personnes sont intelligentes.

OLIVIER BOY
Vous adressez à qui en particulier ?

GERALD DARMANIN
À tous ceux qui ont des ambitions présidentielles, c'est tout à fait normal. D'abord, savoir pour quoi faire, c'est quand même intéressant. Et puis ensuite, de trouver un moyen de sélection.

OLIVIER BOY
Comment on fait pour s'entendre avec vous ?

GERALD DARMANIN
C'est ce que je dis inlassablement depuis plusieurs années.

OLIVIER BOY
Et concrètement, comment vous faites ? Vous avez des rendez-vous avec Gabriel ATTAL, avec Édouard PHILIPPE ?

GERALD DARMANIN
Oui, nous nous parlons, mais il faut que nous ayons un seul candidat et qu'on trouve les moyens de le sélectionner. Aujourd'hui, à 15 mois de la présidentielle, c'est encore un peu tôt sans doute, mais comme je l'ai dit, à l'été, il faudra que nous ayons un seul candidat.

OLIVIER BOY
Et ce serait quoi votre idée pour le sélectionner ? Une primaire ?

GERALD DARMANIN
Je l'ai déjà dit également, ça peut être une primaire, ça peut être celui qui fait la dynamique dans les sondages, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, même si Édouard PHILIPPE est, pour l'instant, le mieux placé. Et c'est à celui aussi qui est le mieux placé de tendre la main, de rassembler en laissant passer les élections municipales. Mais à l'été, il faut absolument que notre famille politique, qui a gouverné le pays pendant 10 ans, donc on est capable de se parler pour les élections municipales, pour gouverner le pays à l'Assemblée nationale. Ce serait dommage que nous n'ayons pas l'intelligence de nous parler et d'avoir un seul candidat.

OLIVIER BOY
En l'occurrence, vous nous parlez, je l'ai dit à l'instant, de politique nationale. On se souvient du mot d'ordre de Sébastien LECORNU au moment de former son Gouvernement en octobre dernier. Il fallait laisser de côté les ambitions présidentielles pour pouvoir être ministre au sein du Gouvernement et se consacrer à sa tâche. Ce n'est pas tout à fait ce que vous êtes en train de faire. Je ne dis pas que vous n'êtes pas concentré sur votre tâche. Mais vous avez dit : " Je suis là, je suis capable et je compte bien peser sur cette élection. " Vous êtes en dehors de la consigne, là.

GERALD DARMANIN
J'ai choisi, moi, de servir mon pays en restant ministre. Ça fait la 9e année que je suis ministre. Comme ministre des Comptes publics, j'ai fait l'emploi à la source. Comme ministre de l'Intérieur, j'ai fait les Jeux olympiques. Là, j'ai fait la loi sur les narcotrafiquants, les prisons de haute sécurité. Je porte deux projets de loi. L'un sur l'exécution des peines et un autre sur l'audiencement criminel. On a 5 000 dossiers en attente. On met 6 ans pour être jugé d'un viol et 8 ans pour être jugé d'un homicide en France. Il y a deux projets de loi qui arrivent au Conseil des ministres dans un mois. Le projet de loi sur l'audiencement criminel aura été adopté, je l'espère, au printemps prochain. Je suis totalement concentré sur ma tâche. Et le Premier ministre le sait, je l'ai vu hier soir. Après, il est évident que nous devons tous penser, le Premier ministre en tête, le Président de la République, tous les ministres, qu'on doit tout faire, me semble-t-il, pour ne pas que le Rassemblement National gagne en 2027. Et ne pas en parler, me semble-t-il, c'est un problème. Parce que nous devons empêcher nos concitoyens d'avoir un deuxième tour, MELENCHON, Jordan BARDELLA ou Marine LE PEN, qui serait désastreux pour notre pays.

OLIVIER BOY
On va rentrer dans le détail de votre projet de loi. Mais vous avez vu Sébastien LECORNU hier, vous venez de nous le dire. Est-ce que lui, les yeux dans les yeux, il vous garantit votre présence au Gouvernement ? Le remaniement doit intervenir avant la fin du mois de février. C'est Maud BREGEON qui nous l'a dit hier sur RTL, la porte-parole du Gouvernement. Est-ce que vous y restez ? Est-ce que vous souhaitez y rester ?

GERALD DARMANIN
Je suis concentré, j'ai deux projets de loi. Je suis en train de réformer mon administration. Je lance des projets numériques. On construit des prisons en moins d'un an et demi, ce qu'on n'a jamais fait. Donc je suis totalement à ma tâche. Après, moi, je ne suis pas propriétaire de mon poste. Le Président de la République, le Premier ministre, choisissent. Et en ce que je me dis avec le Premier ministre, avec Sébastien LECORNU, j'ai travaillé pour David DOUILLET. Et David DOUILLET me disait que les propos de vestiaire restaient dans le vestiaire, et non en dehors du vestiaire, vous voyez.

OLIVIER BOY
Vous êtes confiant ?

GERALD DARMANIN
Moi, je suis concentré et à disposition du Gouvernement. Et j'ai arrêté mes activités partisanes pour m'occuper des Français. J'aurais pu diriger un parti, j'aurais pu diriger un groupe parlementaire, j'aurais pu faire du commentaire politique. J'ai fait le choix difficile, me semble-t-il, de pouvoir continuer à transformer l'administration. J'ai obtenu un très bon budget pour le ministère, 1 600 recrutements supplémentaires pour soutenir les agents pénitentiaires, les magistrats, les agents de la PJJ qui font un travail très difficile. Je pense que la justice a besoin d'être réformée en France. Les décisions doivent être plus rapides.

OLIVIER BOY
Ce projet de loi, qu'est-ce qu'il y a dedans pour accélérer les calendriers ? On a précédemment parlé de ce rendez-vous à la protection judiciaire de la jeunesse qui avait pris 4 mois. C'est le même problème des délais infernaux de la justice, du manque de personnel et des dossiers qui s'accumulent. Dans votre projet de loi, en conseil des ministres le mois prochain, qu'est-ce qu'il y a dedans ?

GERALD DARMANIN
Il y a deux projets de loi. Il y a celui qui concerne l'audiencement criminel, c'est-à-dire le moment où votre affaire est jugée. Aujourd'hui, c'est 6 ans pour un viol en moyenne et 8 ans pour un crime. Je pense aujourd'hui, par exemple, à la maman de Socayna. J'étais ministre de l'Intérieur lorsqu'on a arrêté les tueurs de ceux qui ont tué sa fille, vous savez bien, dans le logement à HLM, dans des conditions absolument affreuses. Alors qu'on a arrêté les personnes, on sait à peu près qui c'est, je mets du conditionnel, on n'a toujours pas une date de procès.

OLIVIER BOY
Et qu'est-ce que vous promettez aux Français ? 6 ans pour un viol aujourd'hui, vous leur promettez quoi ?

GERALD DARMANIN
C'est la division par deux de tous ces délais, à la fois parce que nous avons un bon budget, donc on a davantage de magistrats, parce que j'ai fait un plan de construction de salles, parce qu'il manque concrètement des salles d'audience pour juger les personnes en France, de simplification de la procédure pénale, c'est très important pour les enquêteurs, c'est très important pour les magistrats, et puis évidemment, c'est très important de refonte de systèmes qui ne marchent pas très bien, notamment la cour criminelle, qui aujourd'hui juge 85% des viols. Elles doivent être largement améliorées, je le ferai avec tous les groupes, j'ai beaucoup concerté, et je suis prêt, on a écrit deux lois avec mes services, dans une grande concertation depuis quasiment un an, donc ils sont prêts à être adoptés par le Parlement.

OLIVIER BOY
Donc quand on a des projets de lois à venir dans les deux ou trois mois qui viennent, ça veut dire qu'on reste au Gouvernement, si on a bien compris vos propos. Deux questions d'actualité sur l'affaire Epstein, ces documents qui ont été révélés, on voit qu'il y a des noms de Français. Est-ce que c'est possible d'imaginer que la justice française ouvre une enquête pour tirer le vrai du faux de ces histoires et qu'il n'y ait plus de fantasmes ou d'idées qu'on se fasse là-dessus ?

GERALD DARMANIN
En France, la justice est indépendante. L'opportunité d'ouvrir des enquêtes revient au parquet, ou s'il y a des plaintes qui sont déposées par des concitoyens, et s'il y a des délits qui sont constatés dans les documents qui ont été mis en ligne, nul doute que la justice française regardera.

OLIVIER BOY
Merci beaucoup Gérald DARMANIN, ministre de la Justice, d'avoir été avec nous sur RTL ce matin.

GERALD DARMANIN
Merci beaucoup.

OLIVIER BOY
Vous ne restez pas pour Philippe CAVERIVIERE, vous avez rendez-vous à 8h00 au ministère ?

GERALD DARMANIN
Non, je rencontre un grand personnage de l'État et je ne fais pas attendre en général mes rendez-vous, mais je salue monsieur CAVERIVIERE que j'écoute tous les matins, parce que sans démagogie, c'est RTL que j'écoute tous les matins.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 5 février 2026