Déclaration de M. Philippe Baptiste, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche, sur le programme Horizon Europe et la nécessité d'investir dans la recherche et l'innovation, Paris le 22 septembre 2025.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Discours prononcé à l'occasion du séminaire DGRI "Mobilisons Horizon Europe pour l'excellence de la recherche française", au Collège de France

Texte intégral

Madame la directrice générale de la recherche espagnole,
Messieurs les directeurs généraux, cher Jean-Luc, cher Olivier,
Mesdames et Messieurs les présidents d'Université,

Je suis heureux de vous retrouver à nouveau, en ce temps de rentrée placé sous le signe paradoxal de l'action.

Oui, de l'action car, malgré le contexte politique et budgétaire qui est le nôtre, malgré la situation d'affaires courantes, nous n'avons pas d'autre choix que d'agir.

Vous parlez d'Europe ce matin, je reviens donc au père français de l'idée européenne, Jean Monnet, qui pouvait dire :

"L'évidence et la nécessité, quand elles se rencontrent, ne devraient plus laisser d'hésitation ni de répit."

Cette évidence et cette nécessité ne font qu'une.

Cette évidence et cette nécessité, c'est que l'Europe et la France, la France avec et dans l'Europe, doivent se réveiller.

La semaine dernière, Mario Draghi a fait un bilan assez sombre de la mise en œuvre du plan qu'il a proposé il y a un an pour amorcer un réveil européen.

Il faut prendre au sérieux le risque existentiel qui est le nôtre, l'effacement de notre pays de la carte de la puissance mondiale, en particulier en ce qui concerne la science et l'innovation.

La voie de sortie passe, c'est ma conviction, celle que je porte avec vous depuis 9 mois, par la science et par la recherche.

Notre pays doit redresser la barre pour atteindre un niveau suffisant d'investissement dans la recherche et l'innovation.

Là encore, l'évidence et la nécessité se rencontrent.

Vous le savez comme moi, la France a des marges budgétaires qui sont, pour le dire pudiquement, limitées.

Nous n'avons donc pas le choix : il faut aller chercher l'argent où il se trouve pour financer la recherche, la recherche d'excellence, dans notre pays.

Or de l'argent, il y en a en particulier à l'Europe.

C'est le sens de la circulaire d'avril dernier sur la gestion budgétaire, que vous avez sans doute à l'esprit : "Alors que la France est un des principaux contributeurs nets au budget de l'Union, nous ne pouvons pas nous permettre de renoncer aux fonds européens auxquels nous pouvons prétendre, et que nous finançons à travers le budget commun."

Cet objectif interministériel, qui dépasse la politique d'un ou l'autre gouvernement, doit être véritablement approprié au sein de notre ministère.

C'est tout le sens et l'objectif de cette journée.

Horizon Europe représente aujourd'hui un peu moins de 100 milliards d'euros sur 7 ans.

Cet argent ne sort pas de nulle part : la France y contribue pour plus de 17 %, donc plus d'un sixième de la somme totale.

Mais notre taux de retour est inférieur à 12 %.

C'est très bien de financer la recherche d'autres pays, bien sûr, mais je ne vous cache pas que ça a aussi quelque chose d'agaçant.

Cette situation est malheureusement le reflet de notre décrochage.

Nous sommes 7e au niveau mondial en termes de PIB, mais 13e en termes de publications scientifiques.

En clair, nous produisons plus de richesses que de science – et ce n'est pas une bonne nouvelle, surtout qu'au-delà de ce constat photographique, la tendance est mauvaise.

La tendance est mauvaise et même très mauvaise en ce qui concerne les performances de la France à l'Europe.

La France a obtenu, entre 2021 et mi-2024, 4,8 milliards d'euros, soit 11,4 % des financements totaux d'Horizon Europe et un peu moins de 1,5 milliards d'euros par an.

Si nous obtenions la même proportion que ce que nous investissons, nous aurions pu bénéficier de plus de 2 milliards d'euros supplémentaires sur cette période.

Les derniers résultats des ERC advanced, en 2024, ont vu la France se placer en 5e position avec 23 projets financés pour un montant total de 58 M€.

Loin derrière le Royaume-Uni, qui a obtenu 141 millions d'euros, l'Allemagne, et ses 89 millions d'euros, ou l'Italie et les Pays-Bas, qui ont obtenu 64 millions d'euros chacun.

Donc au-delà du taux de retour, la question se pose en termes de montants : nous sommes derrière les Pays-Bas qui comptent trois fois moins d'habitants que la France.

C'est simple, le taux de succès des projets français atteint un minimum historique de 9,7 %, en-deçà de la moyenne européenne.

Sur la période 2021-2024, si notre taux de retour avait été du niveau de notre contribution au CFP, nous aurions obtenu plus de 200 millions d'euros supplémentaires.

C'est la même chose pour le Pilier 2, "Problématiques mondiales et compétitivité industrielle européenne", pour lequel nous avons obtenu au total un peu plus de 1,9 milliard d'euros.

Nous avons certes d'assez bons résultats dans certains domaines du Pilier 2, mais globalement, notre taux de retour reste insuffisant, avec des taux de succès qui ne dépassent pas 12,3 % et ont même atteint 8,7 % en 2024.

En fait, la France n'est pas encore un pays suffisamment tourné vers l'international en matière de recherche.

Quand on observe les pays au fort taux de retour, comme le Royaume-Uni, la Suisse, les Pays-Bas ou Israël, on constate qu'ils ont en commun un haut degré d'internationalisation : des formations dispensées en anglais, une forte attractivité pour les étudiants et chercheurs étrangers.

D'ailleurs une majorité de candidats ERC sont des chercheurs non nationaux, qui réussissent mieux.

Ce décalage explique en partie notre difficulté.

Il ne s'agit pas seulement d'un enjeu financier.

L'internationalisation de notre recherche est une condition de notre attractivité, c'est à la fois un facteur clef et un résultat nécessaire de notre politique en la matière.

Que ce soit pour attirer des étudiants internationaux ou de chercheurs à différents stades de leurs carrières, nous ne réussirons pas à nous différencier dans la compétition mondiale pour les talents sans faire cet effort.

C'est tout le sens des annonces faites en début d'été sur les étudiants internationaux : elles visent à améliorer la sélection des candidats aux études en France, mais aussi à faire de la France un pays où il soit toujours plus intéressant et facile de faire ses études, que ce soit parce que les cours en anglais sont accessibles ou parce que les démarches administratives n'évoquent plus un roman de Kafka.

C'est aussi la conviction qui a présidé au lancement de Choose France for Science, en mai dernier : être attractifs est la conséquence de notre excellence scientifique, c'est aussi une condition nécessaire pour qu'elle se maintienne dans le temps.

Vous le savez bien, car les équipes de recherche en France sont depuis longtemps riches des apports de chercheurs du monde entier.

Mais encore une fois, dans un monde où la science et la recherche sont devenues des leviers de la puissance, il faut agir et réagir pour rester dans la course.

Si je rappelle ces chiffres et cette situation, ce n'est pas pour désigner des coupables ou pour se lamenter ensemble.

Il n'y a pas de fatalité.

Nous devons changer d'approche et bâtir sur nos forces.

Aujourd'hui, la France est performante et crédible dans différents domaines : l'espace, le transport, l'hydrogène, le numérique.

Nous devons partir de là.

Pour améliorer nos retours, nous devons concentrer nos leviers et nos moyens sur nos meilleurs chercheurs, afin d'optimiser nos ressources et d'augmenter notre taux de retour sur les financements compétitifs.

C'est tout le sens du plan d'action que nous voulons déployer :

- Concentrer les leviers sur les meilleurs chercheurs ;
- Poursuivre le financement national via l'ANR pour accompagner la montée en compétence des chercheurs qui n'ont pas encore le profil pour l'Europe ;
- Chaîner les financements nationaux et européens pour élargir le vivier des candidats.

Mais par ailleurs, les succès observés sont souvent liés à des dispositifs d'accompagnement plus efficaces comme par exemple :

- Les équipes dédiées aux projets européens, comme les ingénieurs projets européens du CNRS ;
- La cellule mutualisée d'accompagnement aux projets européens développée à Marseille par AMU, le CNRS, l'IRD et l'Inserm ;
- Les projets ASDESR de mutualisation des services ;
- Ou encore le partage de bonnes pratiques via le mentorat ou les réseaux d'alumni parmi les lauréats.

À l'étranger aussi, les exemples ne manquent pas : certains de nos voisins européens ont réussi la transformation.

Je salue d'ailleurs la directrice générale de la recherche espagnole, qui est parmi nous aujourd'hui, et dont le pays fournit un bel exemple de structuration autour de et vers l'Europe.

C'est sur ces expériences réussies qu'il faut s'appuyer pour aller plus loin.

Mais surtout, il s'agit de porter une ambition forte : européaniser plusieurs éléments structurants de notre politique d'enseignement supérieur et de recherche.

C'est-à-dire, assumer une insistance particulière sur des objets de grande ampleur pour lesquels nous avons tout à gagner à avancer en Européens.

Cela signifie, en particulier, proposer une politique proactive de financement de certaines grandes infrastructures de recherche par le niveau européen, dans la lignée de la stratégie présentée le 15 septembre par la Commission sur les infrastructures de recherche et de technologie.

Cela signifie aussi amplifier le financement des alliances d'universités, pour ancrer durablement nos établissements dans une dimension européenne et renforcer leur attractivité.

D'autres projets de grande ampleur peuvent être mis en place, dans lesquels nous devons prendre notre part.

Le président de la République a par exemple proposé, le 5 mai dernier en Sorbonne, de lancer des Labex européens : c'est-à-dire de donner la capacité à l'Europe de financer des équipes sur plusieurs années au niveau européen avec des financements européens.

Soyons prêts, collectivement, à y participer.

Aller à l'Europe ne doit pas être vécu comme une contrainte supplémentaire.

Aller et réussir à l'Europe doit faire partie du parcours normal des excellents chercheurs que nous avons en France.

Aujourd'hui, notre difficulté est un symptôme : celui que notre recherche n'est pas encore assez tournée vers l'international, pas autant que celle de nos partenaires européens qui réussissent à l'Europe.

C'est pourquoi je vous encourage à intégrer de manière plus systématique le dépôt d'une ERC dans le parcours des chercheurs que vous recrutez.

Il n'est pas normal que les meilleurs chercheurs, les meilleures équipes, ne se distinguent pas en allant chercher des moyens mais aussi une visibilité et une reconnaissance de cette manière.

Obtenir un ERC ou la coordination d'un projet collaboratif européen devrait être reconnu comme une étape quasi-naturelle dans la carrière de nos meilleurs chercheurs.

Ces succès doivent être valorisés, y compris dans la rémunération, comme cela se pratique déjà dans certains établissements et organismes.

Cette rentrée marque le début effectif des négociations pour le futur cadre financier pluriannuel européen, le futur CFP, après le CFP actuel qui se termine en 2027.

La proposition de la Commission européenne est d'atteindre 2 milliards d'euros sur la durée 2028-2034, une augmentation significative par rapport au budget actuel qui représentait 1270 milliards.

La Commission a souhaité un budget plus flexible, avec 6 % non programmés, plus simple, et qui intègre une logique de performance.

La 2e rubrique est celle de la compétitivité, de la prospérité et de la sécurité.

Elle inclut notamment le fonds européen de compétitivité, le FP10 et le programme Erasmus+.

En la matière, la proposition du futur CFP est très ambitieuse, puisqu'on parle d'un quasi-doublement du FP 10 : +85 %, pour atteindre 175 milliards d'euros, au lieu de 95,5 milliards pour la période 2021-2027, et près de 41 milliards d'euros pour Erasmus +.

Maintenant, les choses sérieuses commencent.

La France doit négocier dans ce cadre pour porter les objets les plus pertinents.

Là encore, cela suppose que nous concentrions nos efforts sur des objets stratégiques où nous avons de réels atouts : les infrastructures de recherche, les alliances d'universités, mais aussi l'accueil des meilleurs chercheurs internationaux.

Mais pour pouvoir négocier, il faut être crédibles.

C'est pourquoi nous devons progresser dès aujourd'hui dans nos taux de retour, afin de donner à la France une meilleure posture dans les négociations et au ministère une position défendable dans les discussions budgétaires.

Merci à tous et toutes pour votre mobilisation, indispensable pour notre réussite collective.

Je sais que vous êtes déjà nombreux à réfléchir aux meilleurs moyens de mieux réussir collectivement à l'Europe, et je ne doute pas que vos échanges, aujourd'hui, offriront des pistes fécondes pour aller plus loin.

Je vous invite en tout cas à garder comme moteur ce double aiguillon de l'évidence et de la nécessité d'une transformation collective, au service de notre recherche.

Je vous remercie.


Source https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr, le 6 février 2026