Texte intégral
Q - Vous êtes ministre délégué chargé de l'Europe depuis seize mois. En si peu de temps, l'Union européenne a profondément changé. Si vous deviez retenir une évolution majeure, quelle serait-elle ?
Depuis mon arrivée au gouvernement, j'ai assisté à un basculement profond du débat européen. Des notions longtemps considérées comme des lubies françaises – défense européenne, préférence européenne, politique industrielle, clauses de sauvegarde – sont désormais au cœur de nos discussions à vingt-sept. Ce changement est le résultat combiné de la guerre d'agression russe en Ukraine, de la pression commerciale chinoise et du choc politique provoqué par la réélection de Donald Trump aux États-Unis, qui nous oblige, nous Européens, à réinvestir massivement dans notre sécurité, notre compétitivité et notre autonomie stratégique.
Q - Sur quels éléments vous appuyez-vous pour évoquer ce basculement ?
Je m'appuie sur des avancées très concrètes : le rapport Draghi sur la compétitivité et l'approfondissement du marché intérieur, qui a posé un diagnostic lucide sur nos faiblesses ; le plan SAFE pour la défense, avec 150 milliards d'euros d'emprunt pour combler nos lacunes capacitaires ; l'application de la législation sur le numérique (DMA, DSA) ; ou dernièrement l'accord entre les 27 dirigeants sur un nouveau paquet de 90 milliards d'euros pour l'Ukraine, qui donne de la visibilité au pays sur ses besoins à court et moyen terme.
Mais nous devons accélérer, parce que nous sommes vraiment sous la pression de nos concurrents qui investissent massivement dans l'intelligence artificielle, la défense, le spatial. Je note à quel point ces thèmes et ce vocabulaire se sont imposés révélant un sentiment d'urgence, qui nous impose de passer à la phase d'exécution rapide de notre agenda de puissance.
Q - Et dans cette Europe, qui évolue, comment va la France ?
Certains observateurs évoquent une baisse d'influence française. Je ne partage absolument pas cette idée, déconnectée de la réalité que je constate dans les négociations européennes, y compris au Conseil européen, où les positions françaises pèsent de manière déterminante. Lors du dernier sommet (18 décembre), la France a joué un rôle pivot pour débloquer un compromis équilibré et pragmatique sur le financement de l'aide à l'Ukraine, par un nouvel emprunt. Et sur le Mercosur, la France a maintenu une ligne ferme : les agriculteurs ne peuvent pas être une variable d'ajustement du commerce international. Le libre-échange ne peut se faire sans normes réciproques, c'est pour ça que nous avons bataillé pour l'obtention de mesures miroirs, d'une clause de sauvegarde et pour reconstituer la PAC.
Q - Concernant le statut du Groenland et les ambitions territoriales de Donald Trump, peut-on dire que la France mène la résistance ?
Sur le Groenland, nous pouvons noter que la position défendue de longue date par le Président "fermeté et unité européenne", a porté ses fruits. Nous n'acceptons pas que les frontières d'un Etat souverain de l'Union Européenne soient remises en cause. La France ne veut pas d'une Europe vassale, soumise, c'est pourquoi nous avons demandé à la Commission européenne d'examiner la palette d'instruments de rétorsion économiques et commerciaux à notre disposition tels que la fermeture de l'accès à nos marchés publics ou encore la taxation des services numériques américains si les tarifs douaniers américains venaient à être confirmés.
L' influence française ne repose pas uniquement sur des interventions ponctuelles, mais sur une vision stratégique que nous portons avec conviction depuis plusieurs années.
Q - La France est un pays pivot, dites-vous. Qu'en est-il du couple franco-allemand vous n'étiez pas d'accord, à la fois sur le Mercosur et sur l'utilisation des avoirs russes gelés ?
Le résultat le plus important du Conseil européen (18 décembre) est d'avoir obtenu une solution de financement pour l'Ukraine. Et sur ce point, le Président et le Chancelier sont parfaitement alignés. Sur le Mercosur, notre ligne est constante : nous ne sommes pas contre le libre-échange par principe, mais il faut un level playing field (règles du jeu équitables, NDLR), de la réciprocité et de la loyauté dans les échanges. Un frein d'urgence en cas de perturbation de marché, des contrôles sanitaires, et la réciprocité sur les normes, c'est un principe de bon sens : on ne peut pas accepter que des produits entrent en Europe avec des pesticides que nous interdisons à nos propres producteurs. Ce n'est pas du protectionnisme idéologique, c'est une question de cohérence et de justice économique.
Q - Un constat que vous pouvez appliquer à d'autres secteurs…
Nous devons reconnaître que certaines chaînes de valeur européennes sont exposées, que des dépendances peuvent devenir des fragilités, alors que nous faisons face à une concurrence déloyale, notamment avec des surcapacités subventionnées venant de Chine. Donc oui, il faut pleinement assumer de prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger nos secteurs exposés à une concurrence déloyale. Et d'ailleurs, l'Allemagne traverse elle-même un débat profond puisque cette année, elle présente un déficit commercial avec la Chine, et voit que certains secteurs industriels qui faisaient sa force, comme l'automobile, sont sous pression. Cela change les paramètres. Sur l'assouplissement du règlement concernant la fin de la vente des voitures neuves thermiques en 2035, nous avons agi ensemble pour trouver un juste équilibre avec la Commission européenne.
Q - Le chancelier Friedrich Merz a pris des positions moins atlantistes, engage de forts investissements pour un pays traditionnellement dogmatique sur les questions budgétaires, et appelle même à une protection militaire nucléaire française. Avez-vous été surpris ?
C'est une posture qui est bienvenue et qui dénote, je pense, une vision lucide de la part du Chancelier. Et je le redis : la relation franco-allemande est fondamentale si l'on veut pousser l'Europe à s'assumer comme puissance, notamment sur le plan militaire. L'Allemagne a augmenté considérablement ses moyens de défense, ses moyens dans le spatial : c'est une opportunité et cela doit se traduire par des projets industriels communs et par une vision partagée. Le couple franco-allemand reste un pilier solide, et je crois en cette relation. Mais elle ne doit pas être exclusive et nous avons beaucoup investi ces dernières années dans d'autres partenariats.
Q - D'autres partenariats vers l'est, réveillés par l'agression russe en Ukraine ?
En tant que ministre j'ai vécu un moment fort avec la signature du traité de Nancy (9 mai 2025), engageant un nouveau partenariat stratégique avec la Pologne. C'est un pays qui est un moteur de croissance et qui prend très au sérieux les questions stratégiques face à la menace russe. Nous avons aussi une présence militaire dans les pays baltes, en Roumanie, des liens historiques avec les Tchèques. Plus largement, nous avons réinvesti la région d'Europe centrale et orientale que nous avions peut-être négligée après 1989 (chute du mur de Berlin, NDLR).
Il y a aussi les pays du Sud : l'Italie, l'Espagne, avec lesquels nous avons des convergences fortes, notamment sur l'intégration du marché intérieur, la zone euro et l'enjeu méditerranéen. Nous avons dernièrement beaucoup travaillé avec Georgia Meloni sur les questions agricoles dans le cadre du Mercosur, mais aussi sur les questions industrielles. Je pense qu'il faut savoir être agile et construire des partenariats selon les sujets d'intérêt.
Nous avons besoin d'un réseau dense et dynamique d'alliances à géométrie variable au sein de l'Union, parfaitement adapté à chaque dossier et à chaque défi. Cette Europe pragmatique, flexible avec des coalitions thématiques est une force réelle si elle s'inscrit toujours dans un cadre commun cohérent, solidaire et piloté par les institutions européennes.
Q - Huit États membres d'Europe orientale (Suède, Finlande, Pologne, Pays baltes, Roumanie, Bulgarie) ont appelé à prendre des "mesures concrètes" pour renforcer les capacités de dissuasion face à la Russie et à la Biélorussie. Que peut faire l'Union européenne ?
Je pense qu'il y a un constat clairement partagé par les Européens sur la menace que la Russie fait peser sur l'architecture de sécurité européenne, non seulement à travers sa guerre d'agression en Ukraine, mais aussi par ses ingérences, ses cyber-attaques dont la France est une cible privilégiée, ses incursions aériennes de drones ou d'avions dans le ciel européen.
Notre première réponse est le soutien massif à l'Ukraine, ligne de front des démocraties européennes, couplé aux sanctions qui pèsent sur l'économie russe pour pousser Vladimir Poutine à revenir sérieusement à la table des négociations. Mais la réponse passe aussi par un travail de long terme, afin de préparer les garanties de sécurité pour l'Ukraine, sachant que nous sommes dans un changement structurel du monde. En cas de cessez-le-feu, ou même d'accord de paix, il faudra dissuader sur la durée. D'où l'importance d'une armée ukrainienne robuste, du rapprochement industriel entre l'Europe et l'Ukraine, et du travail mené dans le cadre de la coalition des volontaires : des plans stratégiques, des contingents européens, une logique de dissuasion.
Q - Vous parlez souvent et avec une grande insistance de "réarmement européen" comme d'une priorité absolue. Concrètement, que doit-il recouvrir au niveau de l'UE ?
L'Europe sort brutalement d'une longue période d'après-guerre froide confortable et peut-être naïve. Ce monde a disparu, nous devons désormais investir massivement, durablement et de manière coordonnée dans nos capacités militaires et de défense, par responsabilité politique, morale et stratégique. Concrètement et opérationnellement, ce réarmement passe par une combinaison complémentaire d'efforts nationaux et d'instruments européens innovants, massifs et immédiatement opérationnels. La France a déjà doublé son budget annuel de défense sous le mandat d'Emmanuel Macron (32 à 64 milliards d'€ en 2027 selon la loi de programmation militaire, NDLR). Au niveau européen, le programme SAFE est un exemple concret de coopération industrielle. SAFE doit nous permettre de combler au plus vite nos lacunes – drones, cyber, frappe en profondeur, défense antimissile – où nous dépendons encore beaucoup des Américains. L'objectif est de rattraper notre retard sur cinq ans, en renforçant les coopérations entre États et entreprises, dans le respect du critère de préférence européenne, c'est-à-dire au service de l'industrie européenne de défense.
Q - Vos propos évoquent un monde durablement conflictuel. Est-ce une forme de retour à la guerre froide ?
Mais nous ne voulons pas d'un retour à la guerre froide. Le seul aujourd'hui qui regrette la chute de l'URSS et veut reconstruire des sphères d'influence, c'est Vladimir Poutine. Il considère qu'il peut faire valoir un droit de veto sur les alliances et les orientations politiques de ses voisins. Ce n'est pas le monde dans lequel nous voulons vivre. Et je le dis clairement : nous n'avons pas choisi ce monde de conflictualité et de menaces que la Russie nous impose. Comme le disait le philosophe Julien Freund, c'est l'ennemi qui vous désigne. Mais cela ne veut pas dire que nous renonçons à la diplomatie. Le Président Macron a toujours été parmi les premiers à choisir la voie du dialogue.
Q - Emmanuel Macron dit précisément qu'il faut rediscuter avec Vladimir Poutine. Est-ce aussi une manière de replacer l'Union européenne au cœur des négociations ?
Oui. Quand nous affirmons que nous ne pouvons pas laisser d'autres conduire notre politique de sécurité à notre place, cela vaut pour la diplomatie. Il y a un lien logique : nous déployons des moyens financiers très importants pour soutenir l'Ukraine, nous montrons que nous sommes un allié majeur, et cela crée les conditions du rapport de force. La diplomatie est un dialogue basé sur un rapport de force. Donc nous, Européens, n'avons pas de raison de laisser d'autres négocier à notre place des décisions qui auront, avant tout, un impact majeur sur la sécurité du continent européen.
Q - À terme, peut-on envisager une normalisation des relations avec la Russie ?
Force est de constater que nous n'en sommes pas là. La Russie poursuit chaque jour sa guerre d'agression par de nouveaux bombardements sur l'Ukraine. Et par ailleurs, je ne crois pas à un retour à la normale, en tout cas pas dans le sens d'un retour des dépendances, par exemple énergétique, avec la Russie de Vladimir Poutine. Je pense que nous resterons dans une forme de rapport de force et d'état de menaces, parce que c'est ainsi que Poutine a construit son régime, en opposition à l'architecture de sécurité européenne. Là encore, ce n'est pas notre choix, mais c'est sa trajectoire politique depuis vingt ans.
Q - Considérez-vous que la France, seule puissance nucléaire de l'UE, doit jouer un rôle central dans la défense du continent ?
Oui. Posséder l'arme nucléaire, mais également siéger comme membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, nous confère une responsabilité particulière pour la sécurité de nos concitoyens et pour la vision stratégique du continent.
Q - Évoquons maintenant les États-Unis où vous avez vécu près de huit ans (2014-2022). Dès 2019, vous présentiez dans un livre "l'Amérique de Trump", comme la fin des illusions européennes…
Lors du premier mandat de Donald Trump, il y a eu une forme de déni chez beaucoup d'Européens, mais aussi d'Américains, qui ont voulu croire à une parenthèse, à un accident, qu'il suffirait d'attendre pour revenir à une relation transatlantique classique. J'entends beaucoup moins cette petite musique aujourd'hui, parce que Donald Trump a été réélu, démontrant un ancrage politique, et parce qu'on voit des éléments structurels : le logiciel de Trump domine davantage le parti républicain, à l'illustration de son vice-président, JD Vance figure montante des Républicains. Ce logiciel imprime aussi côté Démocrates, où l'on observe des tendances protectionnistes. L'Inflation Reduction Act, le Buy American Act sont des politiques décidées sous l'ère Biden qui se font au détriment des intérêts européens.
Et si on remonte encore le temps, avec Obama il y a eu le pivot vers l'Asie ou le reniement de la ligne rouge sur les armes chimiques en Syrie, un discours sur l'Europe comme "passager clandestin" de la puissance militaire américaine. Donc, Trump est un accélérateur d'une tendance de fond. C'est pour cela que le débat "atlantisme / pas atlantisme" est à la fois obsolète et sans intérêt. La question, c'est de focaliser sur ce que nous contrôlons, c'est à dire nous mêmes, plutôt que disserter sur les évolutions américaines.
Q - Que signifie gagner en autonomie vis-à-vis des États-Unis, alors que l'Europe a des dépendances fortes sur le numérique, la défense ou la technologie ?
Il faut être stoïcien : prendre le monde extérieur comme une donnée et se concentrer sur ce que nous contrôlons. "Nous devons plutôt considérer comment faire une Europe forte, dans le monde tel qu'il va" : cette vision stratégique, le Président de la République l'a portée dès 2017 dans son Discours de la Sorbonne. Si nous voulons, à terme, refaçonner la relation transatlantique, l'autonomie stratégique peut être un moyen d'avoir une relation plus équilibrée, plus mature. Devenir un partenaire européen qui apporte plus de valeur ajoutée et prend plus de responsabilités. Cela peut aussi être un atout pour les États-Unis.
Q - Dans ce rééquilibrage, il y a néanmoins une condition temporelle. Ce changement de paradigme demande un temps d'évolution qui peut s'avérer rédhibitoire ?
Clairement, il y a un enjeu de temps. Sur l'Ukraine, la diplomatie française avance avec ses partenaires des initiatives européennes tout en continuant à travailler avec l'administration américaine. Donc, nous pouvons mener deux projets de front. Simplement, il faut accélérer. Le numérique est un bon exemple : nous avons raté le tournant des plateformes et on voit l'impact sur notre espace informationnel et sur nos démocraties. J'ai passé du temps, ces derniers mois, en Roumanie et en Moldavie, où j'ai vu comment des plateformes et réseaux peuvent être instrumentalisées par des puissances hostiles. Nous ne devons donc pas manquer les tournants suivants : IA, quantique, innovation. L'Europe possède des startups et des "pépites", mais elles ont un problème de passage à l'échelle, notamment au deuxième ou troisième tour de financement. C'est là que nous avons besoin de moyens publics et privés, et donc d'un marché intérieur plus intégré : union des marchés de capitaux, union de l'épargne et de l'investissement, cadres juridiques plus harmonisés. Sinon, des centaines de milliards d'euros d'épargne européenne continueront à traverser l'Atlantique pour financer l'innovation américaine.
Q - Les sujets dont vous parlez sont clairement posés dans les rapports Draghi et Letta. Tous les dirigeants européens sont d'accord sur le constat. Pourquoi cet agenda n'avance-t-il pas aussi vite que souhaité ?
Je pense qu'il y a eu un problème de méthode au départ. Il faut des textes pour simplifier mais surtout il faut maintenant accélérer sur la mise en œuvre. La Commission européenne, les États membres et les parlementaires européens doivent synchroniser leurs agendas, et nos institutions doivent gagner en agilité. Nous faisons face à une pression internationale et à une accélération de nos concurrents. Si nous répondons trop lentement, nous serons en difficulté. Et je pense que sur les projets industriels, il ne faut pas hésiter à avancer à plusieurs.
Q - Sous forme de coopération renforcée, par exemple ?
À plusieurs pays, nous pouvons prendre des initiatives concernant le marché intérieur, comme par exemple sur l'épargne et l'investissement avec le lancement du label européen "Finance Europe" par la France avec six autres États dont l'Allemagne pour contribuer au financement de l'économie européenne. Quand il peut être difficile d'avancer rapidement à 27, créer un effet d'entraînement avec quelques uns est prometteur. La question pourra se poser sur l'idée de créer un 28e régime en droit des affaires, pour soutenir nos acteurs, nos écosystèmes d'innovation, de Tech ou d'IA. La coalition des volontaires, initiée par le Président de la République, est un bon exemple d'autonomie stratégique européenne, c'est à dire les Européens qui prennent en charge leur destin et leurs enjeux de sécurité. Il n'y a pas de dogmatisme sur les formats, il faut savoir s'accorder un peu de souplesse pour avancer. L'efficacité et la capacité à délivrer doivent primer.
Q - Sur les grands sujets stratégiques, les États membres sont d'accord. Mais dans la mise en œuvre les intérêts individuels ressortent souvent et les dirigeants européens affichent leurs dissensions. Est-ce une faiblesse de l'UE ?
Je ne crois pas que le débat et la transparence soient une faiblesse. J'entends souvent cet argument, mais je suis en profond désaccord. Nous ne sommes plus au XIXe siècle avec des décisions prises à huis clos, sans presse, sans réseaux sociaux. Ce monde n'existe plus et il est important d'avoir ces débats devant nos concitoyens. L'essentiel est qu'à l'issue des discussions nous arrivions à nous mettre d'accord pour prendre des décisions structurantes, comme ce fut le cas pour le soutien à l'Ukraine lors du dernier Conseil européen.
De toute façon, il faut partir d'un principe simple : à 27, il y aura toujours du débat. La démocratie est parfois rugueuse et turbulente. Et je note que des pays qui se gargarisent de processus de décisions plus verticaux connaissent aussi leurs propres turbulences démocratiques.
Q - Vous parliez de la zone d'influence de la Russie et aussi de l'après 1989. Puisque la question d'un élargissement prochain de l'UE se pose aux Balkans occidentaux, a-t-on tiré les enseignements du grand élargissement de 2004 ?
Je pense que nous devons regarder l'élargissement de 2004 comme une réunification de la famille européenne avec le retour de dizaines de millions de personnes laissées derrière le rideau de fer et le totalitarisme soviétique pendant un demi-siècle. Pour l'immense majorité, ce sont aujourd'hui des démocraties qui contribuent au dynamisme économique, institutionnel, militaire de l'Union. La leçon de la guerre en Ukraine, c'est qu'on ne peut pas laisser des zones grises au cœur de notre continent : ce sont des espaces potentiels d'ingérence et de déstabilisation par des puissances hostiles, comme la Russie. Aujourd'hui, des pays cherchent à avancer, à se réformer, à se rapprocher de l'Union. C'est une opportunité pour la stabilité géopolitique et la prospérité économique, à condition de rester sur un principe clair d'intégration : les mérites et les réformes.
Q - Quels pays sont les plus proches d'une intégration à l'UE ?
Certains pays avancent vite, comme le Monténégro ou l'Albanie qu'il faut accompagner avec le même degré d'exigence sur l'État de droit, l'indépendance de la justice et des médias, la protection des minorités, les réformes économiques.
J'étais à Maïdan en 2014, où, pour la première fois de l'histoire, des jeunes ukrainiens sont morts le drapeau européen à la main. Quand je vois l'aspiration européenne en Moldavie, en Géorgie où les jeunes manifestent contre un gouvernement qui fait le choix de les éloigner de l'Europe, je me dis que nous devons aussi être inspirés : l'idée européenne continue de porter un espoir très concret chez nos voisins.
Q - Quelles seront les priorités françaises en 2026 ?
Les agendas de sécurité et de compétitivité. Investir dans notre sécurité c'est soutenir l'Ukraine, poursuivre les programmes d'investissement de défense. Mais c'est aussi se protéger contre la concurrence déloyale et la pression économique, assumer le "Buy European", assumer des mesures de protection comme les clauses de sauvegarde, et, si nécessaire, envisager l'activation d'outils comme l'instrument anti-coercition.
Et en parallèle, approfondir le marché intérieur. La souveraineté, la compétitivité, la protection vont de pair. Un marché intérieur fort est un atout géopolitique, il nous permet de nous protéger, de faire réémerger une industrie souveraine dans des domaines fondamentaux comme la défense, le spatial, l'innovation, l'IA, le quantique.
Toute cette ambition vise à garder notre destin en main. Nous ne devons pas devenir un théâtre passif de la rivalité sino-américaine.
Q - Une ambition qui va demander de lourds investissements ?
Oui. Et 2026 est aussi une année charnière pour un texte sur lequel je travaille au quotidien : le cadre financier pluriannuel (budget de l'UE 2028-2034, NDLR). Ce budget européen doit refléter une vision pour la compétitivité et l'innovation avec le principe de préférence européenne et nous donner davantage d'autonomie, notamment par des ressources propres. Il doit aussi bien sûr protéger nos intérêts traditionnels comme le revenu des agriculteurs au sein de la PAC, garantie de la souveraineté alimentaire du continent. Ce sujet est fondamental pour la France, le Président Macron a eu l'occasion de le redire à plusieurs reprises ces derniers mois.
Q - Un budget européen qui nécessite de nouvelles ressources propres. Quelle est la position de la France ?
Nous avons besoin d'un budget plus ambitieux pour répondre aux investissements soulignés dans les rapports Draghi et Letta. Donc oui, la France pousse pour de nouvelles ressources propres, qui doivent peser davantage sur les acteurs extérieurs à l'Union : mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, taxe sur le numérique… plutôt que d'alourdir la charge fiscale, déjà importante, pour nos ménages et nos entreprises. Avec cette approche, nous pouvons construire des consensus et se donner les moyens de nos ambitions de puissance.
Je crois sincèrement que l'année 2026 doit nous permettre de délivrer sur tous ces sujets. Nous pouvons finir l'année beaucoup plus forts, beaucoup plus intégrés et plus autonomes.
Source https://www.touteleurope.eu, le 6 février 2026