Interview de M. Nicolas Forissier, ministre délégué, chargé du commerce extérieur et de l'attractivité, à France Info le 9 février 2026, sur les chiffres du commerce extérieur, l'accord avec le Mercosur et les défaillances d'entreprises.

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Média : France Info

Texte intégral

JEAN-BAPTISTE BOURSIER
Mais d'abord, 07 presque 40 minutes, je regarde la pendule, bonjour Nicolas FORISSIER.

NICOLAS FORISSIER
Bonjour.

JEAN-BAPTISTE BOURSIER
Soyez le bienvenu. Vous êtes ministre chargé du Commerce extérieur et de l'Attractivité, vous répondez aux questions d'Alix BOUILHAGUET. C'est parti.

ALIX BOUILHAGUET
Bonjour Nicolas FORISSIER.

NICOLAS FORISSIER
Bonjour.

ALIX BOUILHAGUET
Les chiffres du commerce extérieur ont été publiés en fin de semaine dernière. Alors certes, le déficit commercial français a diminué, mais est-ce que ce n'est pas un chiffre en trompe-l'oeil ? Sans le secteur aéronautique, le déficit français serait abyssal.

NICOLAS FORISSIER
On n'arrête pas de nous expliquer que le déficit du commerce extérieur est un des grands problèmes de la France, que ça va de mal en pis, c'est l'inverse. Depuis trois ans, le déficit des biens - parce qu'il y a aussi les services - se réduit. Et si vous prenez les biens et les services, on est dans une situation qui n'est pas du tout mauvaise, puisque les services, c'est 56 milliards d'excédent : c'est les services financiers, la place de Paris par exemple, c'est le tourisme. De l'autre côté, sur les biens, nous avons en réalité réduit structurellement de dix milliards le déficit par rapport à l'année dernière. Donc évidemment c'est encore trop, on est à 69 milliards de déficit sur les biens - c'est-à-dire qu'on vend moins 69 milliards par rapport à ce qu'on importe - mais c'est quand même une progression. Et moi je veux souligner le fait que c'est le résultat de la résilience, de la solidité de nos entreprises. Et c'est vrai, vous avez raison, on a des champions, on ne va pas s'en plaindre : c'est le cas notamment des boissons, c'est le cas des cosmétiques et des parfums.

ALIX BOUILHAGUET
Quand on regarde dans le détail, en un an, le secteur agroalimentaire a lui fondu de cinq milliards pour atteindre son plus bas niveau historique. Comment faire pour que la France ne devienne pas une nation qui vend des avions pour acheter des steaks au Brésil ?

NICOLAS FORISSIER
Mais je pense que d'abord nous restons solides, globalement nous restons solides. Nous progressons aussi en matière d'énergie, parce que nous exportons plus d'énergie, donc tout ça il faut le rappeler, il y a du positif. Et sur les filières qui sont plus en difficulté, on a une action à conduire, c'est le travail du ministre du Commerce et de tout le Gouvernement. Vous parliez de l'agroalimentaire, en réalité nos exportations agricoles et de produits agricoles transformés d'agroalimentaire progressent. Simplement nous avons plus de concurrence. On fait 63% de notre exportation sur le marché de l'Union européenne. Et c'est un marché où il y a déjà beaucoup de fournisseurs, si je puis dire, et des fournisseurs notamment des pays de l'Union européenne qui deviennent de plus en plus présents et plus compétitifs. Donc il faut qu'on se batte sur deux plans. Un, la compétitivité de notre agroalimentaire…

ALIX BOUILHAGUET
Parce qu'on voit quand même que les Français se détournent du Made in France. Pourquoi on ne peut plus produire ?

NICOLAS FORISSIER
J'allais vous le dire, il y a plusieurs facteurs, mais un : il faut qu'on se batte sur la compétitivité de l'économie française. C'est le débat national et en particulier en matière agricole et agroalimentaire. Deuxièmement, il faut qu'on soit peut-être un peu plus patriotique quand on fait ses achats. C'est toute la question du " acheter français ", c'est toute la question de, par exemple dans l'agroalimentaire, de la restauration collective. Il faut qu'on arrive à faire évoluer les choses, les procédures d'appel d'offres, les habitudes pour qu'on achète beaucoup plus français. Et puis troisièmement, il faut qu'on se batte à l'étranger. Moi je suis le Ministre qui essaie de dire " soyons conquérants ". Et ça veut dire " soyons plus unis dans notre marque France ", faisons des salons où nous sommes plus unis et plus collectifs et surtout diversifions nos marchés.

ALIX BOUILHAGUET
Vous dites « soyons conquérants », mais nos exportations restent inférieures à celles de l'Allemagne et d'Italie.

NICOLAS FORISSIER
En agroalimentaire ?

ALIX BOUILHAGUET
Oui, pourquoi la France n'y arrive pas ?

NICOLAS FORISSIER
Mais la France reste... La France est le cinquième pays exportateur de biens et de services dans le monde. On n'est quand même pas mauvais, il faut arrêter de voir toujours le verre à moitié vide. Il faut regarder ce qui va, en être fier, ça doit servir de moteur et nous sommes encore une fois, encore, un grand pays exportateur. Et puis là où ça va moins bien, c'est le cas de l'agroalimentaire, c'est le cas de la chimie par exemple. La pharmacie, ça va un petit peu moins bien cette année, mais on reste quand même de grands exportateurs. Mais là où ça va moins bien, on prend en charge un certain nombre de mesures, on met en place un certain nombre de mesures et surtout on essaye d'avoir une stratégie de conquête en diversifiant les marchés. Nos exportations sont les produits d'entre 58 et 63 % sur le marché de l'Union européenne qui est très compétitif. Les pays de l'Union européenne, ils ont les mêmes problèmes, les mêmes charges globalement que nous et c'est déjà très compétitif. Il faut qu'on diversifie, c'est l'intérêt par exemple des accords de commerce qui sont signés dans le cadre de l'Union européenne.

ALIX BOUILHAGUET
Vous allez vous rendre tout à l'heure au WINE PARIS, vous serez en compagnie d'Emmanuel MACRON. C'est un salon qui met en avant la filière vins et spiritueux. Or, on le sait, les exportations de spiritueux outre-Atlantique se sont effondrées, moins 42,4 % au troisième trimestre, moins 47,4% au quatrième. C'est la même chose pour le vin, donc c'est naturellement les droits de douane additionnels. Comment vous allez faire pour soutenir cette filière ?

NICOLAS FORISSIER
D'abord, il faut corriger les choses. En 2025, nous resterons à seize milliards pratiquement d'exportations. C'est l'un des principaux postes d'exportation des boissons et notamment les vins et spiritueux de la France. Et on a en fait un excédent de quatorze milliards d'euros. Donc il faut quand même, là aussi, regarder le verre à moitié plein.

ALIX BOUILHAGUET
Oui mais il y a quand même une baisse dans la…

NICOLAS FORISSIER
Deuxièmement, je veux vous dire, parce que vous parlez des droits de Monsieur TRUMP. Oui, Monsieur TRUMP a menacé de 35% de droits, on est arrivé à 15%, il y a une différence de change. Donc ça rend les choses beaucoup plus difficiles pour les exportateurs de vins et spiritueux. Et notamment, je pense au cognac, au champagne et à un certain nombre de vins qui sont beaucoup exportés aux États-Unis. Sauf que, il faut corriger ce chiffre. Parce qu'en prévision des droits qu'annonçait Monsieur TRUMP, il y a eu un énorme mouvement de stockage en début d'année. Et donc ensuite, on a au troisième et au quatrième trimestre, effectivement, après les droits, un effondrement, comme vous le dites, peut-être pas... en tout cas une forte baisse des exportations aux États-Unis de vins et spiritueux. Sauf que c'est compensé par le stockage pré-droit, avant-droit, par anticipation qui avait été réalisé. Donc il faut relativiser les choses. Et aujourd'hui, on s'aperçoit qu'on est en train de... on pourra le faire dans les semaines, les mois qui viennent, mais on est en train de regarder quel est l'impact réel de ces droits imposés par Monsieur TRUMP, contre lesquels on se bat avec les Américains avec lesquels on continue de négocier pour baisser les droits sur les vins et spiritueux. Mais il faut nuancer.

ALIX BOUILHAGUET
Est-ce qu'il n'y a pas quand même un problème ? Emmanuel MACRON a voté contre le traité du Mercosur. Or, les vins et spiritueux, c'étaient les grands gagnants de ce traité de libre-échange avec certains pays d'Amérique du Sud. Il n'y a pas eu de la démagogie de la part du chef de l'État ?

NICOLAS FORISSIER
Non. J'entends souvent " Ah, la France a été faible ". Non, elle a été forte, parce que la France est un grand pays agricole. C'est le premier grand pays agricole de l'Union européenne et l'un des principaux au monde. La France est regardée pour son savoir-faire dans ce domaine, et donc on ne lâche pas là-dessus. Et d'ailleurs, il y a une forme de solidarité comprise avec les autres filières qui étaient gagnantes. Vous parlez des vins et spiritueux dans le cas du Mercosur, mais le lait, les fromages, les produits laitiers, étaient aussi potentiellement, seront potentiellement gagnants. Sauf qu'on a dit qu'on ne fait pas un accord en sacrifiant certaines filières, et notamment la filière bovine et la filière volaille.

ALIX BOUILHAGUET
Est-ce que vous n'avez pas sacrifié les vins et spiritueux d'une certaine manière ?

NICOLAS FORISSIER
Non. On a simplement tenu bon, on est minoritaire en Europe, sauf qu'on a obtenu par ce bras de fer à l'occasion du Mercosur, de façon forte, des mesures miroirs, une clause de sauvegarde pour protéger les filières qui pourraient être mises en danger, qui est extrêmement puissante. C'est la première fois qu'on obtient ça dans un accord de commerce, plus le renforcement des contrôles. Donc moi je dis, il faut tenir bon sur cette position, ça ne veut pas dire qu'on ferme la porte au Mercosur, qui va - mais à condition qu'on ait toutes les protections nécessaires - se mettre en oeuvre au profit des vins et spiritueux par exemple.

ALIX BOUILHAGUET
Deux dernières questions. En 2025, il y a eu près de 70 000 défaillances d'entreprises, c'était déjà 66 000 en 2024, et ça c'est le pire score européen en la matière. Comment vous l'expliquez ?

NICOLAS FORISSIER
Alors ce serait long, en une minute c'est dur. Mais simplement, je pense d'abord qu'il y a un effet rattrapage qu'on oublie un petit peu, et qui continue de l'après-Covid quelque part. Deuxièmement, il y a un certain nombre d'entreprises qui sont fragilisées, c'est clair, par la concurrence mondiale, l'instabilité, mais c'est valable partout. Donc je crois que là aussi il faut relativiser. Après, les Français auront à trancher en 2026, et surtout en 2027 - 2026 c'est dans le débat, 2027 par l'élection - sur le modèle de production que nous voulons, et sur donc la conséquence que ça peut avoir ou non en matière de compétitivité, de simplification des charges, de réduction de la pression fiscale sur les entreprises. Moi je dis toujours, et c'est valable pour le commerce extérieur, parce que ça compte aussi si on veut se développer sur les marchés extérieurs, qu'avant de distribuer de la richesse, il faut créer de la richesse, et donc il faut donner aux entreprises la possibilité de le faire.

ALIX BOUILHAGUET
Ce n'est pas ce qui a été fait dans le budget ?

NICOLAS FORISSIER
Non, le budget ne change rien pour les entreprises. Je m'inscris en faux là-dessus, il n'y a pas d'augmentation de la fiscalité sur les entreprises, ni sur les ménages, à l'exception…

ALIX BOUILHAGUET
Patrick MARTIN, il dit le contraire.

NICOLAS FORISSIER
Non, non, mais j'ai bien lu Patrick MARTIN.

ALIX BOUILHAGUET
Le patron du MEDEF, il dit que les prélèvements fiscaux vont bien augmenter de quelques milliards, et qu'il va y avoir des conséquences sur la compétitivité.

NICOLAS FORISSIER
Honnêtement, contrairement à ce qui a pu être dit à un certain nombre d'amendements, de débats au moment du budget, la réalité c'est que pour 99% des entreprises, en réalité, les impôts n'augmentent pas. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas qu'on arrive un jour à les baisser, moi je pense ça personnellement, mais en l'état actuel, on est dans une forme de stabilité, à l'exception des 300 plus grandes entreprises qui vont avoir une contribution exceptionnelle qui en fait correspond à l'investissement supplémentaire dans la défense. Ça veut dire qu'on va investir pratiquement sept milliards d'euros dans la défense avec un prélèvement d'environ sept milliards d'euros sur les 300 plus grandes entreprises. Mais d'une certaine façon, ces prélèvements, ils viennent au fond soutenir l'investissement et l'industrie. Peut-être pas les mêmes, mais assez largement l'industrie. Donc il faut quand même relativiser tout ça. Moi je pense que nous avons un pays qui tient bon en matière de commerce extérieur, qui est résilient…

ALIX BOUILHAGUET
Vous revenez d'Ukraine aussi ?

NICOLAS FORISSIER
Je reviens d'Ukraine.

ALIX BOUILHAGUET
Il y a une présence française ?

NICOLAS FORISSIER
On y était par solidarité, parce que je pense aussi qu'il faut que les entreprises françaises soient maintenant en Ukraine et pas après, quand il y aura un cessez-le-feu éventuel. Il faut qu'on soit solidaires, mais il faut aussi qu'on montre des partenariats avec les industriels ukrainiens. J'ai vu beaucoup de ministres, beaucoup d'entreprises pour ça, pour préparer la reconstruction. Et là aussi, la France est attendue. Elle est dynamique, elle est attendue.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 février 2026