Déclaration de M. Sébastien Lecornu, Premier ministre, sur la troisième programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE 3), à l'occasion d'une table ronde lors de son déplacement aux centrales hydroélectriques de Saut-Mortier et de Vouglans, Lect (Jura) le 12 février 2026.

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… souveraineté pour notre capacité à produire, pour notre capacité à organiser nos filières, et je remercie celles et ceux qui les représentent ici aujourd'hui et qui vont avoir la parole dans un instant, c'est évidemment la question de l'énergie.

Pendant longtemps – j'étais jeune secrétaire d'État à l'énergie il y a 8 ans – la question énergétique, elle était, au fond, largement animée par deux aspects.

Le prix, évidemment, on va y revenir, notamment pour les consommateurs d'électricité, les particuliers, mais aussi le monde économique, parce qu'il n'y a pas de développement industriel, il n'y a pas de développement même numérique demain ou d'une économie sans production d'électricité.

Et l'autre facteur, c'est évidemment nos engagements internationaux climatiques et notre capacité à décarboner.

Mais on le voit bien, depuis maintenant singulièrement 3-4 ans, la question de l'énergie, elle pose de nouveau des questions redoutables en matière de souveraineté et d'indépendance. Et on l'a vu avec cette dépendance au gaz russe, et dont on voit très directement aujourd'hui que cette dépendance de la Russie se dirige désormais vers les États-Unis d'Amérique, dépendance vis-à-vis des hydrocarbures qui nous viennent du Moyen-Orient, avec une situation politique et géopolitique on ne peut plus complexe, avec donc aussi les chocs qui vont avec sur notre économie, et donc une question assez redoutable, avec d'ailleurs certains liens avec nos politiques aussi de défense en matière de souveraineté militaire, c'est jusqu'à quel point veut-on rester dépendant d'un certain nombre de régions du monde ?

Cette nuit, enfin tôt ce matin, j'ai repris les déclarations de Pierre Messmer lorsqu'il était premier ministre, qui est pour moi un modèle parce qu'il a été ministre des Armées pendant pratiquement 9 ans ; il est compagnon de la Libération. C'est lui qui a été un des papas du nucléaire militaire dans ce pays, mais c'est aussi un des papas du nucléaire civil avec le plan Messmer.

Et au fond, on est à la fin de 1973, début 1974, il y a le premier choc pétrolier. Là, une part des filières économiques, des Françaises et des Français, de l'opinion publique, de la classe politique réalise quand même que la dépendance est un problème et que surtout, on ne peut plus mettre tout le monde dans le même panier.

C'est pour ça, d'ailleurs, qu'il décide d'un grand plan d'électrification parce que la consommation augmente : le TGV, l'électroménager, les logements individuels avec le chauffage électrique. Et Messmer décide, avec ses ministres à l'époque, de dire : ben voilà, on va avoir un plan rapide qui va nous permettre notamment de construire les premières tranches nucléaires de ce pays.

Et en regardant justement les déclarations de Messmer et les réactions aux déclarations de Messmer, ce n'est pas complètement inintéressant dans le contexte dans lequel on est. Déjà, la première critique qui est faite, c'est qu'il y avait quelque chose d'autoritaire et qu'il n'y avait pas eu de débat au Parlement dans lequel le Gouvernement de l'époque dit qu'il y a urgence à réagir et dans lequel au fond on sait ce qu'il faut faire. Donc comme tout le monde sait ce qu'il faut faire, ce n'était pas la peine d'en parler pendant des heures.

La deuxième critique qui est faite, c'est de dire, mais voyons, qui va consommer toute cette électricité qui est produite ? Vous allez bien voir qu'on produit trop et que c'est complètement fou de construire des réacteurs nucléaires parce qu'il y aura trop d'électricité produite. Des critiques venant d'ailleurs autant des oppositions à l'Assemblée Nationale qu'au Sénat ou dans certaines forces syndicales à l'époque.

Et puis, la critique de dire, mais vous êtes complètement fous, l'uranium, c'est une dépendance vis-à-vis de l'extérieur, on va se lier les mains avec un certain nombre de nouvelles dépendances, [inaudible] on va mettre tous nos œufs dans le même panier, et puis en plus, on va [inaudible].

Et au fond, moi j'aime l'histoire, quand on regarde un tout petit peu la semaine qu'on vient de vivre et les débats de 1973-1974, ça rend assez humble. Alors, ça ne rend visiblement pas tout le monde humble, mais moi en tout cas, fondamentalement, ça m'a rendu humble.

Et donc, avec humilité, je vous propose de rentrer dans le débat sur, justement, quelle est notre stratégie énergétique pour les années qui vont venir. Les années qui vont venir, et c'est aussi intéressant du débat qu'on a vécu cette semaine, avec des réactions un tout petit peu épidermiques sur la base de chiffres, qui n'étaient pourtant pas encore publics, parce qu'on va les publier dans un instant, des réactions épidermiques sur, au fond, un rapport à tout cela qui est très court-termiste.

Alors que le débat de ce matin, il va nous amener à nous poser des questions pendant 4, 5 ans, 10 ans, 15 ans, 20 ans, en fonction, évidemment, des décisions que nous allons prendre. Et au fond, c'est le point de démarrage.

C'est pour ça que je commençais par l'hydroélectricité. Il n'y a pas de schéma dans lequel on peut être dépendant. Et je crois que tous les travaux préparatoires de la PPE, évidemment menés par Roland Lescure, mais je remercie aussi les prédécesseurs, il y a Marc, il y a Agnès, un certain nombre d'acteurs qui sont largement engagés sur ces sujets depuis tant d'années, qu'au fond, notre sujet, c'est le carbone.

Et pour la première fois, nos intérêts climatiques correspondent à nos intérêts géopolitiques. C'est une chance, ça aurait pu diverger.

Et pour la première fois aussi, nos intérêts industriels, climatiques et géopolitiques correspondent aux intérêts du consommateur et à sa facture d'électricité.

Et ça, c'est un alignement qui, au fond, nous amène à une seule vraie question. C'est comment on est capable d'électrifier plus vite ? L'électrification du pays, par la demande, par la consommation, passe aussi par l'offre. Et c'est ce que certains ne veulent pas comprendre dans ce débat public, c'est qu'il y a une corrélation essentielle entre l'offre et la demande, surtout dans des moments où des chocs industriels sont à venir en matière de consommation énergétique.

Je ne veux pas être trop long. En tout cas, vous le comprenez bien, ce n'est pas qu'un décret qui sera signé, enfin qui a été signé, qui sera publié demain matin au journal officiel. C'est un plan qui est plus complet, une stratégie globale, le décret d'ailleurs n'étant pas tout, parce que derrière ce sont surtout des appels d'offres qui vont sortir suite à ce décret, qui vont donner le rythme justement de cette production d'électricité.

Derrière ce sont des décisions qui vont continuer d'être prises en matière nucléaire, président, et merci de nous accueillir, et je remercie à travers vous l'ensemble des équipes d'EDF qui sont ici, parce qu'on leur doit beaucoup dans cette histoire justement, cette épopée énergétique du pays.

Enfin, clairement, on vient de traduire dans les textes le choix que nous faisons sur le nucléaire, et pas tellement que pour le nucléaire sur le parc des centrales existantes, mais sur le nouveau nucléaire. Notre ancien délégué général pour l'armement, Joël Barre, qui a cette mission de délégué interministériel, y reviendra sans doute.

Et puis parce que c'est un mensonge de dire que 100 % de la consommation d'électricité du pays ne peut venir que du nucléaire, ça nous permet de pivoter vers des filières renouvelables qui, elles, là aussi, beaucoup de gens ne veulent pas voir, mais ont changé fondamentalement d'aspect et de visage ces 20 dernières années parce que certaines filières désormais sont fondamentalement souveraines, en tout cas sont développées sur l'ensemble du territoire, que les nouvelles technologies, notamment numériques, d'intelligence artificielle, vont mener à des sauts importants de maîtrise du pilotage, du stockage. Autant de sujets, évidemment, sur lesquels nous allons revenir ce matin.

En tout cas, le décret demain, la loi dite Bolo-Batistel, en navette parlementaire Madame la députée entre l'Assemblée nationale et le Sénat je sais à qui je le dis ici parce que c'est attendu depuis maintenant 15 ou 20 ans et c'est la capacité à pouvoir réinjecter beaucoup d'argent dans l'hydroélectricité française, et puis derrière le ministre Lescure et ses équipes qui vont prendre la main pour essayer de dessiner un plan d'électrification qui devra au fond, converser en miroir avec cette PPE.

Et c'est pour ça que je remercie un certain nombre de représentants d'autres filières ici, monde agricole, monde du logement, Madame la ministre, monde du transport, parce que l'électrification, par définition, c'est tout azimut dans l'ensemble des filières. On ne pourra pas tout traiter ce matin. Je veux juste avoir un mot pour Corse et Outre-mer, les zones dites non interconnectées, sur lesquelles on aura aussi une déclinaison de ces stratégies, parce que, paradoxalement, dans nos territoires ultramarins, dans lesquels il ne nous manque ni mer, ni vent, ni soleil, on a encore une dépendance aux hydrocarbures qui est plus préoccupante. Et Madame la ministre de l'Environnement, chère Monique, qui en plus, va en contradiction avec nos engagements internationaux en la matière. Et donc, ça fait évidemment partie des points de vigilance à avoir dans les temps qui viendront. Je ne suis pas plus long.

Merci en tout cas de vous être libérés, pour ce qui est plus qu'une table ronde, qui est un moment aussi de partage. Je veux que la parole soit la plus libre possible. Il y a des sujets qui sont clivants. On parle beaucoup, président, du pilotage des centrales nucléaires ces derniers temps. Il y a des sujets qui sont éminemment techniques, qui sont malheureusement trop simplifiés dans le débat public. La réalité, c'est qu'une fois de plus, il faut avancer. Donc essayons de traiter avec notre modérateur l'ensemble des sujets pour avoir une feuille de route qui, au moins, nous emmène jusqu'à l'élection présidentielle et évite ce surplace qui est absolument délétère.

Source https://www.info.gouv.fr, le 13 février 2026