Texte intégral
Q - Face à la dégradation du contexte international, vous pilotez une actualisation de la loi de programmation militaire. Concrètement, que faut-il renforcer en priorité ?
Catherine Vautrin : Comme le président de la République l'a souligné, en juillet 2025 à Brienne, après la publication de la Revue nationale stratégique, notre objectif est de permettre à la France de répondre aux nouvelles menaces. Depuis cette date, celles-ci n'ont fait que s'accentuer. La France doit conserver sa place parmi les puissances mondiales. Notre force réside dans notre singularité. En Europe, et j'inclus le Royaume-Uni, nous sommes les seuls à nous être dotés et à avoir conservé une dissuasion nucléaire à deux composantes – océanique et aéroportée – épaulées par des forces conventionnelles. La doctrine de notre dissuasion nucléaire, établie dans les années 1960, constitue depuis le socle de la défense française. Derrière cela, la volonté de la France est claire : se réarmer et placer l'innovation au coeur de cette dynamique. Cela implique non seulement de moderniser nos équipements, mais aussi d'intégrer les enseignements tirés des conflits récents, comme celui en Ukraine. L'arrivée en masse des drones, responsables de 70 % des pertes sur le front, nous conduit à mener des réflexions autour de la furtivité et de l'innovation.
Q - Comment hiérarchisez-vous les urgences pour les mois à venir ?
La force de notre armée, ce sont les hommes et les femmes qui la composent. Ils doivent être entraînés et maintenus en condition opérationnelle. Pour cela, ils doivent s'entraîner à tirer et ont besoin de munitions.
C'est la priorité. La loi de finances prévoit ainsi une enveloppe de 2,4 milliards d'euros dédiée à ce poste.
Notre objectif est également d'augmenter le nombre de militaires d'active mais aussi de développer la réserve. À terme, nous visons un réserviste pour deux militaires d'active. Ensuite, nous devons renforcer notre souveraineté, à l'heure où les théâtres de combat s'étendent des fonds marins à l'espace. Cela implique notamment de sécuriser notre souveraineté dans le domaine spatial, car la maîtrise de la communication et de l'imagerie nous permet d'anticiper les menaces.
A l'image de l'alerte avancée, à travers le projet JEWEL (Pour Joint Early Warning for a European Lookout. Une initiative menée avec l'Allemagne, pour doter l'Europe d'une capacité d'alerte avancée souveraine), qui assurera une détection et un suivi des missiles adverses avant de pouvoir les intercepter.
Q - Notre outil de défense est longtemps resté structuré par une logique de planification sur le temps long. Est-ce toujours le cas ?
Il y a deux dimensions à considérer. D'un côté, les équipements de long terme, comme le porte-avions de nouvelle génération, dont le lancement a été annoncé par le Président en décembre 2025 et qui sera opérationnel en 2038. C'est l'archétype d'un projet planifié sur le temps long. Concomitamment, nous devons être plus agiles, plus rapides et moins chers.
Il n'est pas question de brader la qualité, mais d'améliorer notre capacité à livrer plus vite.
Notre base industrielle et technologique de défense (BITD) a déjà réduit ses délais, mais cela reste encore insuffisant. C'est toute la différence, finalement, entre les programmes réalisés en temps de paix et ceux élaborés lorsque la menace est plus importante.
Nous avons besoin d'agilité, de productions plus légères et de capacités de livraison renforcées. Les leçons tirées de la guerre en Ukraine sont impressionnantes : face à l'urgence, les Ukrainiens parviennent à assembler des engins dans des garages.
Bien que nous ne soyons pas dans une situation aussi critique, nous devons nous inspirer de cette réactivité pour accélérer nos propres processus.
Q - La Revue nationale stratégique alerte sur un risque de décrochage technologique européen, dans un monde dominé par les acteurs américains et chinois. Comment éviter que la BITD ne subisse cette reconfiguration ?
La clé réside dans notre capacité à exporter. Quand nous exportons, nous dégageons des excédents qui permettent de financer la recherche et le développement. La dynamique de l'exercice 2024, où nous avions réalisé 21,6 milliards d'euros de ventes, dont 60% à destination de l'Europe, se maintient. Notre BITD a enregistré en 2025 plus de 20 milliards d'euros de commandes à l'export avec de très beaux contrats européens. Deux années consécutives au-dessus du seuil des 20 milliards d'euros, c'est inédit. Il faut poursuivre cet effort et aller encore plus loin.
Il est aussi essentiel d'identifier et d'accompagner les entreprises innovantes émergentes, de les aider à passer à l'échelle. Sur ce volet, nous avons de belles success stories (Modèles de réussite), comme Harmattan AI, une entreprise française spécialisée dans les drones. Créée en avril 2024, elle est aujourd'hui valorisée à 1,4 milliard d'euros. La Direction générale de l'armement lui a commandé en juin dernier 1 000 drones pour l'exercice Orion ; ils ont été livrés fin décembre.
Q - Quelle est la place des partenariats européens sur ce sujet ?
Ils sont d'autant plus essentiels que certains de nos clients d'hier aspirent à devenir nos partenaires, voire nos fournisseurs de demain.
Pour nous équiper comme pour exporter, coopérer est devenu essentiel. Prenons l'exemple de la Grèce : nous avons livré la première frégate de défense et d'intervention3 le 15 janvier dernier, et trois autres vont suivre. Sur ces frégates, 25% des composants seront fabriqués sur le chantier naval de Salamine, que j'ai visité, ce qui permettra aux Grecs d'avoir un retour sur leur BITD. C'est un bel exemple de partenariat.
Q - Concernant le soutien à l'Ukraine, dans quelle mesure sommes-nous passés d'une logique d'aide d'urgence à un soutien désormais structuré sur le temps long ?
L'Ukraine est un pays en guerre, avec des besoins continus en matière d'armement. Plusieurs mécanismes ont été mis en place, notamment par l'Union européenne. Un prêt de 90 milliards d'euros, dont 60 milliards pour l'aide militaire, vient récemment d'être adopté par la Commission européenne (Train de mesures de soutien financier en faveur de l'Ukraine pour la période 2026- 2027, adopté le 14 janvier 2026. Détecteurs de drones et de missiles).
En parallèle, nous avons fait le choix d'un accompagnement stratégique, avec l'Ukraine. Nous avons formé à ce jour plus de 22 000 soldats ukrainiens, principalement en Pologne dans le cadre de la mission EUMAM (European Union Military Assistance Mission) de l'Union européenne.
Certaines formations sont stratégiques pour les Ukrainiens. Cela inclut la brigade Anne de Kyiv (Pendant trois mois, en 2024, la France a formé sur son sol plus de 2 000 soldats de la 155e brigade mécanisée ukrainienne), ou la formation des artilleurs et pilotes de chasse.
Il s'agit aussi d'organiser l'après-guerre, dès lors que les hostilités auront cessé, afin de mettre en place des garanties de sécurité. C'est le rôle de la Coalition des volontaires, portée par le président de la République et par Keir Starmer, le Premier ministre du Royaume-Uni. Elle regroupe aujourd'hui 35 pays, dont de nombreux européens, mais aussi le Japon, le Canada et l'Australie. L'enjeu est de permettre la régénération de l'armée ukrainienne pour qu'elle conserve la capacité à riposter en cas de nouvelle agression russe.
En parallèle, des forces de réassurance, menées par les Européens, seront déployées. La réunion qui s'est tenue à Paris le 6 janvier a été déterminante, car elle a assis une participation des Américains à ces garanties de sécurité, notamment sur le sujet de la surveillance et du suivi du cessez-le-feu.
L'ensemble de ces actions constitue un soutien sur le long terme pour qu'une paix juste puisse s'étendre dans le temps.
Q - Dans quelle mesure l'accord de Paris sur l'Ukraine constitue-t-il un moment de vérité pour l'Europe de la défense ?
D'abord, c'est la première fois depuis des décennies que les Européens prennent directement à leur compte les enjeux de sécurité du continent. Les États-Unis participeront, mais la dynamique qui a lancé la planification et le commandement de ces garanties de sécurité est franco-britannique. C'est une approche nouvelle.
Le second enjeu concerne nos alliances. Nous sommes membres de l'Otan et nous aspirons à renforcer le pilier européen de l'Alliance. En d'autres termes, nous devons être capables de nous organiser entre nous. J'oeuvre particulièrement pour que les Européens achètent du matériel conçu sur le continent, et non pas systématiquement du matériel américain sur étagère. Nous avons deux défis à relever simultanément : nous réarmer, et réarmer l'industrie de défense européenne. C'est un chantier ambitieux, comme le montre l'exemple de l'aviation : aujourd'hui encore, 13 pays en Europe utilisent des avions de combat américains F-35.
Q - Et quels sont nos moyens d'action pour favoriser ces achats de matériels européens ?
Notre dynamisme en Europe, avec la mise en place de la préférence européenne7, mais aussi des accords bilatéraux. Le président de la République est très actif.
Par exemple, le Danemark a annoncé une commande historique de batteries de défense antiaérienne SAMP/T NG. Nous discutons également avec les Roumains, avec les Grecs. Ce travail repose sur des discussions et accords avec les partenaires européens.
La finalité est, entre autres, de renforcer notre base industrielle et technologique de défense. Pour la France, deuxième exportateur mondial d'armement, c'est un enjeu majeur.
Q - Depuis 2022, nous observons une multiplication des foyers de conflictualité. Quelles sont les autres menaces et crises qui nous obligent à faire évoluer notre modèle de défense ?
Le terrorisme n'a pas disparu d'Afrique. Je dirais même qu'il s'est étendu depuis le départ de nos troupes. Les groupes terroristes affiliés à l'État Islamique (EI) ou à al-Qaïda disposent désormais de sanctuaires, du Mali au Mozambique, au sein desquels ils peuvent librement évoluer.
Chacun se souvient que les attentats qui ont touché les États-Unis en 2001 et la France en 2015 ont été préparés depuis des sanctuaires islamistes.
Nous sommes aussi très attentifs à la situation en Syrie. Celle-ci traverse depuis 2011 une longue période d'instabilité qui pourrait poser les conditions d'une résurgence de l'EI.
Par ailleurs, la situation en Iran nous préoccupe profondément, avec une répression inédite par le régime qui a fait des milliers de morts depuis le début de l'année – ce que nous condamnons. Le Proche et Moyen-Orient reste une zone extrêmement préoccupante.
En parallèle, se développent d'autres menaces, en apparence indolores mais qui nuisent à nos libertés. Cyberattaques soutenues par nos adversaires, campagnes d'attaque informationnelle, dont certaines ont pesé sur les résultats des élections de nos voisins, capacités antispatiales pouvant affecter les systèmes de positionnement GPS ou GALILEO, capacités sous-marines permettant de sectionner les câbles sous-marins et pouvant créer des pannes d'Internet.
Pour résister à ces nouvelles menaces hybrides, il nous faut durcir notre modèle de défense.
Q - L'autre chantier ouvert depuis 2022, c'est celui des forces morales. En quoi le contexte actuel nous oblige-t-il à repenser le lien entre les armées et la Nation ?
Le choix qui a été fait de suspendre la conscription a, de fait, distendu le lien entre les armées et la Nation.
Aujourd'hui, dans un contexte de retour des tensions et de « bruit de bottes », nos concitoyens mesurent davantage l'importance de leurs armées. Étant originaire de la région Grand Est, je sais ce que représente l'armée sur les territoires.
Il nous a donc semblé essentiel de renforcer ce lien et de permettre à des jeunes, porteurs d'un idéal d'engagement, de le concrétiser. C'est dans cet esprit que le président de la République a souhaité lancer le service national, sur une base volontaire mais sélective.
Les armées choisiront les jeunes qui y participeront.
Ils suivront d'abord un mois de formation, puis neuf mois de service utile.
Ce service pourra prendre des formes très variées : dans l'armée de l'Air et de l'Espace, par exemple, des missions de convoyage à bord d'avions de transport ; dans la Marine nationale, des postes de surveillance de nos approches maritimes, dans l'Hexagone comme en outre-mer, notamment dans les sémaphores ; dans l'armée de Terre, des missions techniques, dans le génie par exemple.
À l'issue de ces neuf mois, les jeunes pourront, selon leur choix et celui des armées, intégrer l'armée d'active, la réserve opérationnelle ou rejoindre la réserve de disponibilité pendant cinq ans. Cela permet de disposer, à terme, de citoyens formés, capables de renforcer nos forces.
Q - L'objectif principal consiste donc à renforcer les capacités des armées…
Bien sûr. Le service national permet d'aller chercher des talents et des profils motivés pour répondre aux besoins opérationnels des forces. Ce n'est pas un dispositif d'insertion socioprofessionnelle, comme l'est le service militaire adapté dans nos outre-mer.
Il repose sur une sélection. Il est ouvert à tous les jeunes, filles et garçons, quels que soient leur parcours, et n'est pas réservé aux étudiants : l'armée compte près de 400 métiers. Cela peut être quelqu'un qui parle une langue rare, un passionné de cyber, un boulanger, un technicien, un agriculteur ou un futur ingénieur.
Ce qui compte, c'est la motivation, l'aptitude à respecter des règles et à s'engager.
Q - Comment qualifier le modèle d'armée que la France est en train de construire ?
Nous devons très clairement confirmer l'évolution de nos armées vers un modèle hybride. Nos forces reposent désormais sur plusieurs composantes : les militaires d'active, les réservistes et maintenant les appelés du service national. Et n'oublions pas les civils de la défense. Ce modèle renforce le lien entre les armées et la Nation, le mot clé est la confiance.
Les Français ont du respect et une forte confiance envers leurs armées. Les militaires doivent en être pleinement conscients : ils sont les dépositaires de cette confiance.
Recueilli par Marc Fernandez et Laura Garrigou
source https://www.defense.gouv.fr, le 26 février 2026