Texte intégral
FLORENCE PARACUELLOS
Et dans le grand entretien, nous recevons donc ce matin le ministre des Affaires étrangères. Vos questions et réactions sont les bienvenus, chers auditeurs, au 01 45 24 7000 et sur l'application Radio France. Bonjour Jean-Noël BARROT.
JEAN-NOËL BARROT
Bonjour.
FLORENCE PARACUELLOS
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter, au deuxième jour du cessez-le-feu conclu entre les États-Unis et l'Iran. Cessez-le-feu fragile, on va y revenir. On va aussi parler des coulisses de la libération de Cécile KOHLER et de Jacques PARIS. Mais d'abord, la situation dramatique au Liban. Après la plus grande vague de frappes israéliennes depuis le début du conflit, le bilan des autorités libanaises fait état de 250 morts. Comment est-ce que la France qualifie ce qui s'est passé hier ?
JEAN-NOËL BARROT
Nous condamnons fermement ces frappes massives qui, comme vous l'avez dit, en dix minutes, ont fait plus de 250 morts qui s'ajoutent aux 1 500 victimes de ce conflit initié par le Hezbollah contre Israël le 2 mars dernier. Et ces attaques sont d'autant plus intolérables qu'elles fragilisent le cessez-le-feu temporaire qui a été trouvé hier entre les États-Unis et l'Iran. Et pour toutes celles et ceux qui ont un lien particulier, un lien d'affection et d'amitié avec le Liban, c'est évidemment un choc très profond. C'est aujourd'hui une journée de deuil national au Liban et nous nous y associons pleinement.
BENJAMIN DUHAMEL
Jean-Noël BARROT, vous condamnez ces frappes. Sur les mots qui sont utilisés, le Président du Liban, Joseph AOUN, a parlé d'attaques barbares, d'un massacre. Il y a quelques instants, la ministre déléguée aux Armées, Alice RUFO, a, elle, qualifié l'action israélienne au Liban de disproportionné. Est-ce que vous reprenez ce mot, ces mots à votre compte, Jean-Noël BARROT ?
JEAN-NOËL BARROT
Oui, l'Iran doit cesser de terroriser Israël par l'intermédiaire du Hezbollah qui doit être impérativement désarmé, rendre ses armes à l'État libanais. Mais non, le Liban ne doit pas être la victime expiatoire d'un gouvernement contrarié. Parce qu'un cessez-le-feu a été trouvé entre les États-Unis et l'Iran. Et la destruction du Liban, la destruction de l'État libanais ne détruira pas le Hezbollah, au contraire, elle la renforcerait.
FLORENCE PARACUELLOS
Alors la Maison Blanche confirme que le Liban n'est pas inclus dans cet accord de cessez-le-feu, alors que l'Iran en fait une condition essentielle, comme l'ONU, comme la France. Pour Emmanuel MACRON, la trêve doit inclure le Liban pour être crédible et durable. Est-ce que ça veut dire que la France essaie de peser sur Donald TRUMP pour qu'il impose cette trêve à Israël ?
JEAN-NOËL BARROT
Absolument. Le Liban doit être impérativement couvert par cette trêve, ce cessez-le-feu temporaire qui reste fragile, qui doit permettre à des négociations de s'ouvrir. Et sans attendre que cela se produise, la France se tient évidemment aux côtés du Liban et aux côtés du peuple libanais, comme elle le fait depuis le premier jour.
FLORENCE PARACUELLOS
Mais la France fait pression sur Donald TRUMP pour qu'il parle à Benyamin NETANYAHOU ?
JEAN-NOËL BARROT
La France, comme beaucoup de pays européens, ont exigé que le Liban soit inclus dans cette trêve.
BENJAMIN DUHAMEL
Au-delà d'exiger un certain nombre de choses, ce que l'on voit Jean-Noël BARROT depuis maintenant un mois, c'est qu'Israël n'écoute ni la France ni les autres pays européens, continue son offensive contre le Hezbollah sans épargner les civils. Est-ce qu'il y a une forme d'impuissance dans l'absence d'écoute de Benyamin NETANYAHOU qui, semble-t-il, n'a que faire que de vos condamnations et des condamnations des chancelleries européennes ?
JEAN-NOËL BARROT
Et ce que nous disons est très simple, ce n'est pas l'intérêt d'Israël que de pilonner le Liban. Et nous l'avons vu dans l'histoire du Liban en 1982. C'est sur les ruines de la guerre menée par Israël au Liban et de l'occupation qu'est né le Hezbollah. Et donc cette destruction systématique à laquelle nous assistons ces derniers jours et qui s'est amplifié hier avec ces frappes massives est contraire à l'intérêt…
BENJAMIN DUHAMEL
Jean-Noël BARROT, sur l'analyse historique, d'accord, mais qu'est-ce que vous pouvez faire de plus ? On a le sentiment que rien n'arrête Benyamin NETANYAHOU. On a parlé des chiffres hier de morts. On voit effectivement l'ampleur de ces bombardements. Qu'est-ce que vous pouvez faire de plus ?
JEAN-NOËL BARROT
Comme je vous le dis, nous avons agi depuis le premier jour pour nous tenir aux côtés du peuple libanais, notamment en acheminant plusieurs dizaines de tonnes d'aides humanitaires, notamment grâce à la présence de nos valeureux Casques bleus français au sein de la FINUL pour acheminer ces convois d'aides humanitaires vers les villages et notamment les villages du sud du Liban qui sont isolés et qui sont menacés toujours par les bombardements israéliens. Et nous avons soutenu les décisions historiques du gouvernement libanais et nous avons appelé Israël à saisir la main tendue du gouvernement libanais pour…
BENJAMIN DUHAMEL
Sans succès, oui.
JEAN-NOËL BARROT
Oui, mais pour avancer au plus vite vers des négociations, des discussions, un dialogue qui serait historique entre gouvernement israélien et gouvernement libanais pour traiter du cessez-le-feu , du désarmement du Hezbollah qui est une priorité et du règlement définitif du différend qui oppose Israël et le Liban depuis des décennies.
FLORENCE PARACUELLOS
Jean-Noël BARROT., il faut qu'on parle de la situation en Iran, de ce cessez-le-feu fragile conclu dans la nuit de mardi à mercredi. Hier, plusieurs pays du Golfe ont fait état de tirs de missiles, d'attaques de drones. Les troupes américaines restent en alerte. Donald TRUMP l'a dit ce matin. Est-ce qu'on peut vraiment parler de trêve ?
JEAN-NOËL BARROT
C'est un cessez-le-feu temporaire. C'est un cessez-le-feu fragile qui doit être consolidé par une négociation permettant de traiter l'ensemble des menaces que représente le régime iranien pour la région et pour le monde. La question de son programme nucléaire., la question de ses armes balistiques, de ses missiles, la question de son soutien à des groupes terroristes qui, dans la région, déstabilisent la situation, et puis bien sûr, la question du détroit d'Ormuz, sans oublier bien sûr les droits fondamentaux des Iraniens.
FLORENCE PARACUELLOS
Alors justement, qu'est-ce qui a été réglé de tout ça en cinq semaines de conflit ? Quel bilan est-ce que vous vous tirez de cette guerre à laquelle la France n'a pas participé ?
JEAN-NOËL BARROT
Mais elle n'y a pas participé parce qu'elle considérait qu'aucun de ces problèmes ne pouvait être réglé par une guerre au but imprécisément défini et qui s'écartait du droit international.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais donc si on fait le bilan et on va, vous avez parlé du détroit d'Ormuz, de la question des missiles balistiques, on va détailler tous ces points. Mais est-ce que vous considérez à la fin de ces cinq semaines de guerre, que la région est plus sûre que les buts de guerre qui avaient été définis par Donald TRUMP ont été résolus, ont été obtenus ?
JEAN-NOËL BARROT
D'abord, on le disait, le cessez-le-feu est très fragile. Il est difficile aujourd'hui de parler d'après-guerre, même si nous soutenons les négociations qui s'engagent aujourd'hui. Ensuite, la région est prise dans une très forte instabilité.
BENJAMIN DUHAMEL
Plus qu'avant la guerre.
JEAN-NOËL BARROT
Depuis le 7 octobre 2023, la région s'embrase et les opérations militaires israéliennes et américaines en Iran, les représailles de l'Iran vis-à-vis de tous les pays du Golfe qui n'étaient pas partis à cette guerre créent évidemment une très forte tension qui va devoir être surmontée pour qu'un accord puisse être trouvé. Autrement dit, les négociations vont être plus exigeantes, encore plus difficiles encore qu'elles ne l'auraient été auparavant.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc la situation a compliqué la résolution de la question du nucléaire iranien. On est cinq semaines après le conflit, moins avancé qu'on ne pouvait l'être avant le déclenchement de la guerre.
JEAN-NOËL BARROT
Mais vous voyez bien, c'est toujours la même chose. La guerre entraîne la guerre et les positions se radicalisent et se durcissent. Donc, pour parvenir à un accord, il faudra redoubler d'efforts tant les positions se sont figées.
FLORENCE PARACUELLOS
Quand Donald TRUMP parle d'une victoire totale et complète, est-ce qu'il est possible de faire la même analyse quand on est diplomate et quand on est diplomate français ?
JEAN-NOËL BARROT
Je ne crois pas qu'on puisse parler de vainqueur dans cette guerre. Il y a un cessez-le-feu. La négociation doit s'engager. Le détroit d'Ormuz doit être rouvert pour que le reste du monde ne soit pas la victime indirecte de ce conflit qu'il n'a pas choisi.
BENJAMIN DUHAMEL
Là encore, pour continuer l'analyse de ce qui s'est passé du côté de l'Iran, le régime n'est pas tombé. On entend certains analystes expliquer qu'on assiste à une radicalisation du pouvoir aux mains des gardiens de la Révolution. Est-ce que vous considérez que l'Iran sort affaibli ou renforcé de cette guerre face aux États-Unis ?
JEAN-NOËL BARROT
Ce qui est certain, c'est que la paix et la stabilité dans la région, et donc en Iran, passeront nécessairement, obligatoirement par un changement radical de posture du régime iranien et des concessions majeures qui permettent à l'Iran de coexister de manière pacifique avec son environnement régional et qui permettent au peuple iranien de construire librement son avenir.
BENJAMIN DUHAMEL
Est-ce que l'objectif de Donald TRUMP, qui était d'affaiblir le régime iranien, a été, selon vous, tenu ?
JEAN-NOËL BARROT
Ce que j'ai compris des autorités américaines qui sont mes interlocutrices, c'est que le but principal poursuivi par les Etats-Unis était d'affaiblir l'arsenal balistique, l'arsenal de missiles de l'Iran. Et de toute évidence, ça a été fait, même si les experts estiment que l'Iran dispose encore de capacités balistiques, de capacités de missiles et de drones. Donc ces capacités n'ont pas été anéanties. Et c'est un sujet qui conviendra ou qui nécessitera d'être encadré de manière à ce que les pays du Golfe notamment, qui n'avaient rien demandé et qui se sont fait pilonner par les missiles et les drones iraniens, puissent retrouver le niveau de confiance nécessaire avec leurs voisins iraniens pour qu'une coexistence pacifique puisse être possible.
FLORENCE PARACUELLOS
Vous parlez de concessions. Des négociations vont se tenir probablement samedi au Pakistan, en présence du vice-président américain VANCE. Depuis hier, on dit que les demandes iraniennes sont maximalistes sur l'enrichissement de l'uranium, sur la levée des sanctions, sur la supervision du détroit d'Ormuz. Sur quoi est-ce que l'Iran va devoir céder ? Quelles concessions est-ce que vous attendez de l'Iran ?
JEAN-NOËL BARROT
Je vous l'ai dit, renoncer à disposer d'une arme nucléaire et à se doter des moyens pour y parvenir ; renoncer à utiliser ces missiles et ces drones pour menacer les pays de la région, les pays du voisinage , renoncer à soutenir les groupes qui, comme le Hezbollah, le Hamas, les Houthis, déstabilisent la région ; rendre au peuple iranien les clés de son propre avenir ; respecter ses droits fondamentaux et bien sûr respecter le droit international, le droit de la mer, ouvrir la circulation sur le détroit d'Ormuz.
BENJAMIN DUHAMEL
Qu'est ce qui pourrait convaincre les Iraniens d'accepter ces conditions à partir du moment où, après cinq semaines de guerre, le régime que certains croyaient être en train de vaciller, a tenu ? Qu'est-ce qui pousse, qu'est-ce qui pourrait pousser les autorités iraniennes à accepter toutes ces conditions ?
JEAN-NOËL BARROT
D'abord, il y a la menace à peine voilée d'une reprise des hostilités. Et puis ensuite, comme cela a été le cas par le passé dans les négociations avec le régime iranien, la possibilité d'une levée progressive et irréversible de sanctions comme nous l'avions fait, il y a dix ans en obtenant des concessions majeures de l'Iran sur son programme nucléaire.
BENJAMIN DUHAMEL
Avec l'accord sur le nucléaire iranien. Juste avant de parler spécifiquement du détroit d'Ormuz, Jean-Noël BARROT, qu'est-ce que vous dites au peuple iranien qui, au mois de janvier, a été massacré par dizaines de milliers, avait cet espoir de voir un régime dictatorial totalitaire s'effondrer et qui finalement a tenu ? Qu'est-ce qu'on dit au peuple iranien ? Finalement, ce sont eux les grands perdants. Vous disiez, il n'y a pas de vainqueur, il y a quelques instants. Ce sont eux, les Iraniens, les Iraniennes, les grands perdants de cette guerre.
JEAN-NOËL BARROT
Les populations civiles au Proche-Orient sont les grands perdants qui ont été pris entre les feux des belligérants depuis le 7 octobre 2023. Et au peuple iranien, nous disons que nous reconnaissons en lui un grand peuple qui mérite de pouvoir construire librement son avenir, que nous n'oublions rien et qu'il ne peut y avoir aucune impunité pour les auteurs des crimes de masse qui se sont abattus sur lui au début du mois de janvier et que nous resterons à ses côtés dans les épreuves qu'il traverse pour lui donner toutes les chances en quelque sorte de maîtriser son destin.
FLORENCE PARACUELLOS
Jean-Noël BARROT, le centre du monde en ce moment, c'est le détroit d'Ormuz, puisqu'il en va de la santé de l'économie mondiale. Sa réouverture était une condition fixée par Donald TRUMP pour conclure le cessez-le-feu. La réalité, c'est que seulement trois bateaux sont passés hier. Il est ouvert ou il est fermé ce détroit à l'heure où nous parlons et à votre connaissance ?
JEAN-NOËL BARROT
De toute évidence, la circulation des navires n'est pas encore fluide. Et de toute évidence, elle ne le sera pas tant qu'un accord, un protocole aura été trouvé, notamment entre les belligérants. Parce que, vous savez, il ne suffit pas simplement que tel ou tel gouvernement indique qu'un navire puisse passer. Il faut aussi que les opérateurs maritimes acceptent de prendre les risques associés à la circulation dans une zone de forte tension. Il faut que les compagnies d'assurance acceptent d'assurer ces navires. Et tout cela ne sera possible qu'avec le confort nécessaire d'un cadre. Mais aussi sans doute d'un système d'escortes comme il en existe en Mer Rouge, pas très loin du détroit d'Ormuz. Système d'escorte auquel nous avons participé. Et c'est pourquoi le président de la République que nous travaillons sur une mission internationale strictement défensive, qui a vocation à se déployer une fois le calme revenu pour escorter les navires.
BENJAMIN DUHAMEL
Il devait commencer au moment où il y aurait un cessez-le-feu. Ça veut donc dire que dans les jours qui viennent, cette mission de sécurisation et d'escorte des pétroliers dans le détroit d'Ormuz, on va y assister avec des frégates françaises qui vont pouvoir les escorter ?
JEAN-NOËL BARROT
Le travail est avancé avec un grand nombre de partenaires de l'Europe et d'ailleurs qui voient bien la nécessité, dès lors que le calme sera revenu pour de bon, à créer ce système…
BENJAMIN DUHAMEL
Donc ce n'est pas encore d'actualité à court terme, cette mission de sécurisation ?
JEAN-NOËL BARROT
Le travail est avancé. La planification de cette mission est en train d'être finalisée entre les responsables militaires français et des pays qui se sont portés volontaires et ça fera partie à mon sens, de la solution et de la résolution de la crise.
FLORENCE PARACUELLOS
Est ce qu'il est acceptable, Jean-Noël BARROT, que l'Iran fasse payer les navires et les compagnies maritimes pour passer le détroit d'Ormuz ? Et j'ajouterai que les États-Unis en prennent leur part puisque c'est ce qui a l'air de vouloir Donald TRUMP qui parle de joint-venture entre les États-Unis et l'Iran pour un péage du détroit d'Ormuz.
JEAN-NOËL BARROT
Non, ce n'est pas acceptable parce que la liberté de navigation dans les eaux internationales est un bien commun, un bien commun de l'humanité qui ne doit être contrarié par aucune entrave et par aucun droit de passage.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc la France n'acceptera pas une initiative américano-iranienne qui viserait à contrôler et à faire payer les navires qui passent par le détroit d'Ormuz ?
JEAN-NOËL BARROT
Mais personne ne l'accepterait, tout simplement parce que c'est illégal. Les eaux internationales sont libres à la circulation des navires.
BENJAMIN DUHAMEL
Un mot encore, Jean-Noël BARROT, avant de parler de la situation de nos deux ex-otages qui sont donc rentrés en France, sur la stratégie et les mots du Président américain qui promettaient mardi, je le rappelle, de détruire la civilisation iranienne. Votre prédécesseur, Jean-Yves LE DRIAN, qui n'est pas connu pour ses excès, a dit dans les colonnes de Libération : " Nous voilà réduits à constater la folie d'un homme ". Alors évidemment, comme ministre, vous n'avez pas la même liberté de parole que lui. Mais est-ce qu'à un moment donné, dans cette guerre, et peut-être notamment mardi, quand vous avez lu ces propos du Président TRUMP, vous vous êtes interrogé sur la santé mentale du Président des États-Unis ?
JEAN-NOËL BARROT
Ce qui est clair, c'est que la politique qui est menée par les États-Unis au Proche-Orient est source d'une très grande imprévisibilité, d'une très grande incertitude, on l'a vu, qui s'invite d'ailleurs dans nos vies quotidiennes. En revanche, là où je suis en désaccord avec Jean-Yves LE DRIAN, c'est que nous ne sommes pas réduits à être spectateurs de cette imprévisibilité, de cette incertitude.
BENJAMIN DUHAMEL
Que lui appelle folie, vous l'appelez imprévisibilité. Lui, il appelle folie.
JEAN-NOËL BARROT
Bien au contraire, nous devons être pleinement conscients que cette imprévisibilité, que ces crises vont se multiplier à l'avenir, parce qu'elles sont, au fond, liées aux défis géopolitiques majeurs de notre époque, qui est la rivalité grandissante entre les États-Unis et la Chine. Et plutôt que de regarder ailleurs et plutôt que de rester spectateur de ce que nous voyons sur les chaînes de télévision en continu, eh bien, il nous faut…
BENJAMIN DUHAMEL
On est obsédé par les saillies et par les sorties de Donald TRUMP ?
JEAN-NOËL BARROT
Je pense qu'on oublie l'essentiel. Et l'essentiel, c'est que l'Europe doit aujourd'hui se renforcer, se défaire de toutes ses dépendances, dépendance aux hydrocarbures, dépendance au numérique, dépendance militaire, pour n'avoir jamais à subir les conséquences de conflits auxquels elle ne participe pas et qu'elle n'a pas choisi.
FLORENCE PARACUELLOS
Jean-Noël BARROT, il faut qu'on parle de Cécile KOHLER et de Jacques PARIS que vous avez accueillis hier. Ils sont rentrés en France après, pas loin de, quatre ans en détention en Iran, puis à l'ambassade de France à Téhéran. Au-delà du soulagement que tout le monde partage, comment est-ce que vous les avez trouvés ? Qu'est-ce qu'ils vous ont dit notamment de leurs conditions de détention ? Ils ont parlé d'horreurs quotidiennes.
JEAN-NOËL BARROT
Horreurs quotidiennes. Et nous l'avons dit, leurs conditions de détention dans la prison d'Evin étaient indignes et assimilables, en droit international, à de la torture. C'est la raison pour laquelle nous sommes mobilisés sans relâche pendant trois ans et demi pour obtenir d'abord leur libération conditionnelle le 4 novembre dernier, puis leur libération définitive hier.
FLORENCE PARACUELLOS
Ils ont envie de témoigner. Vous les avez sentis comment ?
JEAN-NOËL BARROT
Cécile et Jacques, avec lesquels j'ai eu le privilège d'échanger à plusieurs reprises depuis leur sortie de prison alors qu'ils étaient en sécurité à l'ambassade de France, sont des monuments de résilience et de courage. Avoir résisté ainsi à la pression continue et inhumaine d'un régime sans aucun scrupule, ça suppose de pouvoir puiser en soi des forces que l'on ne soupçonne pas. Et ce courage et cette résilience au fond, ont été nourris, alimentés par la mobilisation de leurs familles et la mobilisation du pays tout entier que je veux saluer.
BENJAMIN DUHAMEL
Tout le monde a été surpris par le timing de cette libération, Jean-Noël BARROT, c'était quelques heures avant la fin de l'ultimatum de Donald TRUMP. Hier, le président de la République a parlé d'un travail de longue haleine et dit qu'il avait été le premier à appeler le président iranien, PEZESHKIAN, après le début de la guerre. Qu'est-ce que cette libération, dont évidemment tout le monde se félicite, dit de la relation entre la France et l'Iran ? L'Iran qui n'est pas un pays ennemi puisque la France n'est pas en guerre avec l'Iran, qui n'est pas non plus un pays ami. Qu'est-ce que cela dit de la relation entre la France et l'Iran ?
JEAN-NOËL BARROT
Rien. Nous avons pris des sanctions extrêmement lourdes contre l'Iran tout au long de l'année dernière du fait de son transfert de missiles et de drones vers la Russie, du fait de sa politique d'otage d'États dont tant de nos compatriotes ont été victimes, du fait de son refus de renoncer à son programme nucléaire. Et puis, après les crimes de masse du mois de janvier, nous avons pris des sanctions à l'encontre des responsables de ce régime et décidé d'inscrire les gardiens de la Révolution sur la liste des organisations terroristes. Donc ça ne dit rien. Et je vais vous dire une chose. Moi qui ai parlé plusieurs dizaines de fois avec mon homologue iranien, moi qui l'ai eu six fois depuis le début de la guerre en Iran, nous n'avons jamais mêlé les questions internationales, la relation entre les deux pays ou en tout cas les questions internationales avec le sort de nos deux otages.
BENJAMIN DUHAMEL
Sauf que, Jean-Noël BARROT, vous avez une Iranienne qui s'appelle Mahdieh ESFANDIARI qui a été présenté notamment par le régime iranien comme une monnaie d'échange. Elle avait été condamnée en France à quatre ans de prison, dont un ferme pour apologie du terrorisme. Elle a vu son assignation à résidence levée. Est-ce qu'elle a quitté le territoire français pour rentrer en Iran ?
JEAN-NOËL BARROT
Vous savez, Benjamin DUHAMEL, que ces négociations, le contenu de ces discussions qui ont été longues et difficiles, est sensible et qu'il doit rester confidentiel. Si nous sommes parvenus, c'était un grand jour hier pour la diplomatie française, à n'avoir plus aucun otage en Iran, puisque depuis ma prise de fonction, nous en avons fait sortir quatre qui s'ajoutent à la vingtaine d'autres dont nous avons obtenu la libération depuis 18 mois, c'est précisément parce que nous menons ces discussions avec la discrétion qui s'impose.
BENJAMIN DUHAMEL
Vous avez quelqu'un qui avait été condamné en France, qui faisait l'objet d'une assignation à résidence, est-ce que vous pouvez juste nous dire si cette femme, Mahdieh ESFANDIARI, a quitté la France pour retourner en Iran ?
JEAN-NOËL BARROT
Ce n'est pas une affaire que je suis et qui relève du ministère des Affaires étrangères.
FLORENCE PARACUELLOS
Est-ce que vous avez gagné en liberté de parole justement depuis que la France n'a plus d'otages en Iran ?
JEAN-NOËL BARROT
Non, puisque comme je vous l'ai dit, nous avons été l'année dernière, la France, le pays qui a pris ou qui a initié les sanctions les plus lourdes à l'encontre du régime iranien, alors même que nous étions en pleine négociation pour obtenir la libération de Cécile et de Jacques. Et je pense au fond que le régime iranien a compris que notre politique étrangère, notre position sur le régime iranien comme sur la guerre était figée, qu'elle était fixée, qu'elle ne dépendrait pas du sort de nos otages et que ça a sans doute amené le régime à prendre la décision qui s'imposait.
BENJAMIN DUHAMEL
Quelques mots pour terminer, Jean-Noël BARROT, sur ce qui va se passer à Budapest, en Hongrie. Dimanche, les Hongrois sont appelés à voter. On a vu ces derniers jours le vice-président américain J.D VANCE, qui s'est rendu à Budapest en soutien au Premier ministre sortant, Viktor ORBAN. Viktor ORBAN qui bloque un prêt de 90 milliards d'Euros à l'Ukraine, votre homologue hongrois. La presse a révélé que cet homologue avait révélé un certain nombre de contenus de réunions confidentielles à Sergueï LAVROV, le ministre des Affaires étrangères russe. Est-ce que la défaite de Viktor ORBAN serait une bonne nouvelle pour l'Union européenne et pour l'Ukraine ?
JEAN-NOËL BARROT
Ecoutez, nous n'acceptons aucune ingérence dans nos processus électoraux. Ce n'est pas pour nous ingérer dans les affaires des autres. Mais en revanche, vous avez dit l'essentiel. Ce que nous attendons de monsieur ORBAN, c'est, un, qu'il tienne sa parole. Il a dit d'accord pour le prêt de 90 milliards d'Euros à l'Ukraine. Il doit lever son veto pour que ce prêt puisse être finalisé. Et deuxièmement, nous attendons de la solidarité européenne. Et si effectivement il est avéré que des documents confidentiels ont été transférés par son ministre des Affaires étrangères au Kremlin, c'est tout simplement intolérable.
BENJAMIN DUHAMEL
Pardon Jean-Noël BARROT, mais la discussion est avérée.
FLORENCE PARACUELLOS
C'est assumé.
BENJAMIN DUHAMEL
Et lui-même l'a reconnu. Est-ce que c'est une sorte de traîtrise, de parjure, d'avoir un ministre des Affaires étrangères européen qui révèle le contenu de réunions confidentielles à son homologue russe ? Comment est-ce que vous qualifiez ces fuites et ce comportement de votre homologue hongrois ?
JEAN-NOËL BARROT
C'est une trahison de l'exigence de solidarité qui s'impose entre les pays de l'Union européenne. Si nous voulons être forts dans un monde où se dressent les nouveaux empires, alors nous devons être unis et nous devons être solidaires. Et il nous arrive d'avoir des désaccords entre nous, y compris des désaccords stratégiques. Mais c'est l'unité qui doit prévaloir, sans quoi nous deviendrons les vassaux, les jouets des empires, ce que nous refusons.
FLORENCE PARACUELLOS
Et ça veut dire que vous ne disiez pas tout en présence de votre homologue hongrois dans ces réunions européennes, le sachant.
JEAN-NOËL BARROT
Vous savez, il y a différents formats de réunions. De réunions. Il y en a certaines où les conseillers sont présents, d'autres où ils ne sont pas présents. Et puis on a beaucoup d'autres occasions d'échanger dans d'autres formats. Mais évidemment que ces révélations, elles jettent un voile de doute sur l'intégrité de nos délibérations. Et c'est pourquoi nous appelons Viktor ORBAN non seulement à tenir sa parole, mais aussi à faire respecter le principe de solidarité européen.
BENJAMIN DUHAMEL
Et on retient ce mot que vous utilisez, trahison, ce matin dans le comportement de votre homologue hongrois vis-à-vis de la Russie.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 avril 2026