Déclaration de M. Serge Papin,ministre des Petites et Moyennes entreprises, du commerce, de l'artisanat, du tourisme et du pouvoir d'achat, sur les marges des industriels et de la grande distribution, au Sénat le 14 avril 2026.

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  • Serge Papin - Ministre des Petites et moyennes entreprises, du commerce, de l'artisanat, du tourisme et du pouvoir d'achat

Circonstance : Audition au Sénat par la Commission d'enquête portant sur les marges des industriels et de la grande distribution

Texte intégral

Madame la présidente [Anne-Catherine LOISIER],
Madame la rapporteure [Antoinette GUHL],
Mesdames et messieurs les sénateurs,

Il y a un mot que j'aime beaucoup dans notre langue : celui de nuance – un mot très français d'ailleurs, les Anglais et les Allemands nous l'ont emprunté tel quel.

Avoir de la nuance, ce n'est pas cacher la réalité. Non. C'est exactement le contraire : c'est mettre toute la lumière sur les choses, et s'habituer à tout voir pour réussir à distinguer les subtilités qu'on aurait pu trop vite ignorer.

Celui qui vous parle aujourd'hui devant cette Commission d'enquête c'est un ministre, mais avant tout un homme qui en a beaucoup vu sur les relations commerciales entre les industriels et la grande distribution. Cinquante ans d'expérience, ça vous donne du recul et une assez bonne vue d'ensemble, surtout quand on a eu la chance de varier les points de vue.

Le point de vue que je connais le mieux ? Celui des commerçants. J'ai fait mes débuts dans ce milieu en tant que promoteur des ventes dans une centrale d'achat, puis gravi les échelons jusqu'à prendre la tête de Système U.

Le point de vue des industriels ? Je le connais aussi, pour avoir travaillé chez un industriel, et en avoir conseillé d'autres.

Celui des agriculteurs ? J'ai toujours cherché à le défendre, notamment à l'époque d'EGAlim 2.

Ces 5 décennies m'ont permis de voir les choses évoluer et de me forger 3 convictions personnelles.

Ma première, c'est que le cadre juridique qui entoure les négociations commerciales est le reflet de notre société et de ses priorités.

Quand j'ai commencé chez U dans les années 1980, la France n'était plus dans la période de pénurie et d'inflation qu'elle avait connue dans l'après-guerre.

L'ordonnance du 30 juin 1945, qui encadrait prix et relations commerciales, paraissait obsolète. Avec l'ordonnance de 1986 adoptée par le gouvernement de Jacques Chirac, les prix deviennent libres, la concurrence s'intensifie, et une course au prix le plus bas s'installe entre distributeurs.

1996 marque un autre tournant. Après une décennie de guerre des prix, la priorité devient la protection des fournisseurs. La loi Galland interdit la revente à perte pour limiter la pression exercée par la grande distribution. Mais cette réforme entraîne aussi un effet inattendu : le développement des marges arrière et, progressivement, une hausse des prix pour les consommateurs.

En 2008, le contexte économique mondial change la donne : le pouvoir d'achat devient central. La Loi de modernisation (LME) de l'économie relance la concurrence en réintégrant les marges arrière dans les prix. L'objectif est alors clair : faire baisser les prix pour soutenir la consommation. La négociabilité devient alors la priorité.

Depuis 2018 et les lois EGAlim, l'enjeu qui est au coeur des débats c'est la digne rémunération de l'agriculteur, trop souvent considéré jusque-là comme la variable d'ajustement.

Ces lois ont-elles atteint leur objectif ? En partie. Les effets sont réels sur certaines filières comme dans le lait, mais restent encore trop faibles pour d'autres.

Aujourd'hui, quel est le défi du moment ? Il tient en un mot : la souveraineté.

Le défi de la souveraineté est sûrement le plus complexe mais c'est celui qui nous force à nous rappeler que chacun des trois maillons de la chaîne – agriculteur, industriel, distributeur - est dépendant des deux autres et qu'il ne faut pas les opposer mais continuer à les faire travailler ensemble à des objectifs communs.

C'est exactement ma seconde conviction.

La France est fière de son agriculture – même si les preuves d'amour manquent parfois.

La France aime son industrie – qui le mérite tant en termes de création d'emplois, que de création de valeur dans nos territoires. Nous avons en France un magnifique tissu de PME industrielles qui font vivre des filières et des savoir-faire qu'il faut protéger.

Mais je pense que la France n'est pas assez fière de ses commerces ! La distribution, c'est plus de 800 000 postes, 20% de jeunes de moins de 26 ans et 68% d'embauches qui concernent des personnes sans diplôme ou peu diplômé. J'en suis un bon exemple. Je n'ai pas le bac, j'ai commencé « sur le carrelage » comme on dit avant de devenir propriétaire de mon magasin et d'être aujourd'hui à Bercy. Peu de métiers montrent que l'ascenseur social fonctionne. Il faut donc aussi être fier de nos commerces, et de notre modèle coopératif, qui explique pour une bonne part la réussite de ce secteur.

Est-ce un secteur exempt de tout reproche ? Non, il faut être lucide : parfois, les commerçants ne respectent pas le droit. Eh bien dans ce cas, ils sont sanctionnés ! Comme ministre du Commerce j'ai la tutelle de la DGCCRF. C'est elle qui est le garant de l'ordre public économique et c'est dans ce cadre qu'elle contrôle et sanctionne ceux qui ne respectent pas notre droit.

Ma troisième et dernière conviction c'est que nous abordons ces questions alors que les modes de consommation changent et imposent de nouvelles contraintes.

Depuis plusieurs années le poids des dépenses pré-engagées comme le logement, la santé, la communication, les services financiers ou de télévision ont largement augmenté. Dans le même temps, la part dédiée à l'alimentation n'a cessé de diminuer. Nos jeunes consacrent moins de 8% de leur budget à l'alimentation alors que pour la génération de leurs grands-parents, c'était près de 20%.

Face à cette équation, l'industriel peut arrêter une production devenue non rentable. L'agriculteur, lui, a rarement cette liberté. La distribution, quant à elle, s'est construite autour d'un principe simple, mais structurant : la péréquation.

Cette réalité a une conséquence : elle conduit à reporter une partie des marges sur d'autres produits. C'est ce qui m'avait conduit, en 2017, à résumer la situation par une formule provocatrice :

" Le coco de Paimpol finance le coca d'Atlanta. " Derrière cette formule, il y a une responsabilité : celle des distributeurs, qui ont un rôle majeur à jouer pour rendre accessibles des produits à la fois sains et abordables.

Ces 3 convictions amènent une certitude : si l'objectif est notre souveraineté agricole, industrielle et commerciale et que ces trois maillons ont des fonctionnements si différents, la solution unique n'existe pas… ou alors elle se ferait au détriment de l'un des maillons.

Mon engagement de ministre suit l'engagement du rapport sur EGAlim 2 :

- protéger notre agriculture en assurant une construction du prix en marche avant ;
- protéger nos PME industrielles ;
- et protéger nos commerces qui font vivre nos territoires.

Nous avons un cadre, EGAlim, qui pose une bonne base, solide. Notre rôle est maintenant d'insuffler des changements. J'en vois deux : favoriser une meilleure information et plus de pluri-annualité !

Je ne serai pas plus long. Je vous remercie.


Source https://www.economie.gouv.fr, le 16 avril 2026