Interview de M. Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à RFI le 14 avril 2026, sur le conflit au Moyen-Orient et les élections en Hongrie.

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Média : Radio France Internationale

Texte intégral

ARNAUD PONTUS
Bonjour Monsieur le Ministre.

JEAN-NOËL BARROT
Bonjour.

ARNAUD PONTUS
Soyez le bienvenu sur RFI. Après 45 jours de conflit au Moyen-Orient, les États-Unis ont mis en place hier un blocus des ports de l'Iran. Il est entré en vigueur dans l'après-midi. Donald TRUMP menace même de détruire tout navire d'attaque rapide iranien qui forcerait le blocus. L'Iran dénonce un acte illégal de piraterie. Et la France, que dit-elle de ce blocus ?

JEAN-NOËL BARROT
Elle dit que la circulation des navires dans les eaux internationales est un bien commun de l'humanité qui doit être respecté partout et en toutes circonstances. Il est donc urgent que ce blocus puisse être levé. Je crois que c'était d'ailleurs au coeur des échanges entre les États-Unis et l'Iran qui se sont tenus au Pakistan ce week-end.

ARNAUD PONTUS
Des échanges qui ont échoué. Des pourparlers qui n'ont pas donné de résultat. Et donc on en arrive aujourd'hui à ce blocus. Est-ce que vous craignez une escalade militaire ?

JEAN-NOËL BARROT
Ce que je crains bien sûr, c'est que le blocus ou le blocage de ce détroit continue de produire des conséquences très négatives sur l'économie mondiale, mais aussi sur notre pouvoir d'achat, sur la vie de nos entreprises, que nous voulons évidemment éviter. Et c'est la raison pour laquelle nous avons, sur le plan diplomatique comme sur le plan opérationnel, initié, ouvert un certain nombre de chantiers à l'initiative du président de la République pour apporter des réponses. Sur le plan diplomatique, en exhortant les parties au conflit à libérer la circulation des navires dans le détroit. Et sur le plan opérationnel, en associant un grand nombre de pays à une mission ou à la préparation, la préfiguration d'une mission internationale, pacifique et strictement défensive qui vise, dès que le calme sera revenu, à faciliter le passage des navires.

ARNAUD PONTUS
On va venir aux contours de cette mission. Je voudrais d'abord savoir comment vous qualifiez cette nouvelle initiative du président américain d'imposer un blocus dans la région ?

JEAN-NOËL BARROT
Je vous l'ai dit, il ne peut y avoir aucun blocus sur les eaux internationales.

ARNAUD PONTUS
C'est donc regrettable, contraire au droit international ?

JEAN-NOËL BARROT
Les eaux internationales, elles sont navigables en tous lieux et en toutes circonstances. C'est un principe du droit international, du droit de la mer, qui doit être respecté.

ARNAUD PONTUS
Est-ce que cette méthode pourrait malgré tout porter ses fruits ? Puisqu'on sent bien que c'est un levier de négociation, c'est un levier dans négociations et dans les discussions que les États-Unis veulent avoir avec l'Iran.

JEAN-NOËL BARROT
Et réciproquement, puisqu'il y a quelques jours, c'était l'Iran qui se trouvait dans la situation inverse.

ARNAUD PONTUS
Donc on n'en sortira pas.

JEAN-NOËL BARROT
Vous savez, nous ne devons pas laisser l'économie mondiale être prise en otage par ce conflit, un conflit auquel, par exemple, la France et l'Europe ne sont pas parties, ne sont pas engagées dans ces hostilités, et donc nous n'avons pas à en payer les conséquences. Il faut donc que les grands principes du droit de la mer, la sécurité maritime et la liberté de circulation soient respectés.

ARNAUD PONTUS
Donc la France dit non, c'est inacceptable. Et le président de la République annonce l'organisation avec le Royaume-Uni, vous l'évoquiez, d'une conférence avec les pays prêts à contribuer à une mission multinationale pacifique destinée à restaurer la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz. On va essayer de voir ensemble les contours de cette mission, si on les a déjà. Quand aura lieu cette conférence déjà ? Est-ce qu'on a une idée précise ?

JEAN-NOËL BARROT
Dans les prochains jours.

ARNAUD PONTUS
Dans les prochains jours. Est-ce que d'autres pays que le Royaume-Uni sont prêts à se joindre à cette mission ?

JEAN-NOËL BARROT
Bien sûr, puisque ce sont déjà plusieurs dizaines de pays qui ont participé à des travaux préparatoires menés notamment par les chefs d'état-major pour définir ce que serait le cadre d'une telle mission, en s'inspirant d'exemples précédents, comme celui auquel nous avons contribué dans la mer Rouge, avec une mission européenne qui s'appelle ASPIDES, et qui a permis depuis deux ans de faciliter le passage de 1 600 navires dans cette zone, sur cette voie de circulation qui est très empruntée et qui était menacée par les attaques du groupe terroriste des Houthis.

ARNAUD PONTUS
Donc vous nous dites : conférence dans les prochains jours, une liste de pays volontaires, vous en avez déjà une, qui est appelée à devenir encore plus grande, cette liste, à votre sens. Vous pouvez citer quelques autres pays que le Royaume-Uni ou c'est encore en discussion ?

JEAN-NOËL BARROT
Ce sera présenté dans de plus amples détails au moment où la conférence se tiendra. Ce que je peux vous confirmer, c'est l'intérêt d'un grand nombre de pays à participer à une telle initiative, à condition bien sûr qu'elle soit pacifique, qu'elle soit strictement défensive et que ce système d'escorte de navires se mette en place en coordination avec les pays riverains de ce détroit, au premier rang desquels Oman et l'Iran.

ARNAUD PONTUS
Venons-en au fait, à quoi va ressembler la mission ? Ce sont des escortes de bateaux pour permettre le passage ? Est-ce que le Charles de Gaulle, qui n'est pas très loin de là, va être remobilisé ? Que va-t-il se passer ? En quoi consistera concrètement cette mission multinationale ?

JEAN-NOËL BARROT
Très concrètement, c'est la planification politique, diplomatique et militaire qui fera apparaître d'une part les besoins et, en face des besoins, les moyens qui seront déployés pour atteindre le résultat. Et le résultat, je dirais, il est très simple, c'est simplement de faire baisser le risque. Puisque vous savez que même si le détroit était ouvert aujourd'hui, il faudrait encore fluidifier la circulation dans une zone qui a été marquée par de très fortes tensions. Et vous savez que faire transiter du pétrole, c'est toute une opération qui suppose que l'opérateur maritime y consente, qu'il puisse s'assurer. Tout cela suppose une certaine forme de réassurance, et c'est l'objectif que s'est donné cette mission.

ARNAUD PONTUS
Du confort et du temps. Vous dites conférence dans quelques jours, quand pourrait se déployer cette mission ? Est-ce que vous avez une échéance, un calendrier possible, envisagé ou souhaité ?

JEAN-NOËL BARROT
Je crois qu'il ne faut pas être trop définitif. Le souhait, c'est que la navigation puisse reprendre au plus vite et que les déploiements nécessaires puissent se faire de manière à ce que la fluidité revienne.

ARNAUD PONTUS
Alors, tout cela dans le respect du droit maritime international, dites-vous, mais est-ce que cette mission se fera sous mandat de l'ONU ?

JEAN-NOËL BARROT
Les Nations Unies et sa charte, elles constituent un socle juridique suffisant pour que la liberté de circulation soit assurée.

ARNAUD PONTUS
Vous nous dites que ce n'est pas la peine de passer par le Conseil de sécurité de l'ONU, de tenter de donner le feu vert à cette mission via une réunion ?

JEAN-NOËL BARROT
Non, parce que pour une mission pacifique, strictement défensive, coordonnée avec les pays riverains, qui ont des eaux territoriales adjacentes aux eaux internationales par lesquelles nous voulons faire transiter les navires, tout cela est couvert par le droit international.

ARNAUD PONTUS
Donc la France et d'autres pourraient se lancer sans feu vert formel de l'ONU ?

JEAN-NOËL BARROT
Mais conformément au droit international.

ARNAUD PONTUS
Est-ce que la France et le Royaume-Uni peuvent oeuvrer de la sorte sur le détroit d'Ormuz sans se coordonner avec les États-Unis ?

JEAN-NOËL BARROT
Je crois qu'il ne s'agit en aucun cas de participer d'une manière ou d'une autre, directe ou indirecte, au conflit qui oppose les États-Unis et Israël d'un côté, et l'Iran de l'autre…

ARNAUD PONTUS
Certes, mais ils sont là, donc est-ce qu'on peut faire sans ? Est-ce qu'on peut organiser des escortes de bateaux sans eux ?

JEAN-NOËL BARROT
Il s'agit de se coordonner, en premier lieu avec les pays riverains. Je ne crois pas que les États-Unis aient vocation à stationner dans le golfe Persique ou dans le détroit.

ARNAUD PONTUS
Il y a ce blocus qu'on évoquait au début de cet entretien.

JEAN-NOËL BARROT
Oui, mais la mission à laquelle nous faisons référence ne pourrait se déployer que dès lors que le calme serait revenu et que les hostilités auraient pris fin.

ARNAUD PONTUS
Dans un temps deux, donc. De votre point de vue et du point de vue de la France, que reste-t-il du régime iranien après ces 45 jours de frappes israélo-américaines ?

JEAN-NOËL BARROT
Il reste des interlocuteurs avec lesquels les États-Unis ont engagé des négociations. Négociations que nous soutenons, si toutefois elles permettent de faire émerger cette solution politique que nous appelons de nos voeux, qui suppose de la part de ce régime des concessions majeures et un changement radical de posture, permettant à l'Iran de vivre de manière pacifique dans son environnement, et au peuple iranien de reprendre la maîtrise de son propre destin.

ARNAUD PONTUS
Est-ce que vous constatez un affaiblissement du régime iranien ?

JEAN-NOËL BARROT
Personne ne sort renforcé dans cette guerre. Et je dirais que les populations civiles en Iran, comme dans les autres pays du Proche-Orient et du Moyen-Orient, sont les principales perdantes de cette guerre.

ARNAUD PONTUS
Pour le dire autrement, est-ce que la France souhaite la chute du régime iranien ?

JEAN-NOËL BARROT
La France constate que seul un changement radical de posture de ce régime, des concessions majeures, est susceptible d'apporter la paix et la stabilité pour l'Iran et pour la région.

ARNAUD PONTUS
Vous avez vous-même des contacts avec les autorités iraniennes ou les nouvelles autorités iraniennes ? Est-ce que la France a encore un dialogue avec les représentants du pouvoir à Téhéran ?

JEAN-NOËL BARROT
J'ai eu des contacts fréquents avec mon homologue iranien depuis le début de la guerre pour faciliter et accélérer la libération définitive et le retour en France de nos deux compatriotes, Cécile KOHLER et Jacques PARIS.

ARNAUD PONTUS
Le cessez-le-feu doit expirer théoriquement le 22 avril, dans huit jours. Qu'est-ce que vous souhaitez qu'il se passe d'ici là, Monsieur le Ministre ?

JEAN-NOËL BARROT
Que soient traitées les menaces que soulève la politique menée par le régime iranien depuis de nombreuses années : son programme nucléaire, son programme de missiles balistiques, son soutien à des groupes qui, dans la région, ont profondément déstabilisé les pays qui la composent, mais aussi les atteintes à la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz. Et, je le disais, le droit fondamental et imprescriptible du peuple iranien à construire librement son propre avenir.

ARNAUD PONTUS
Jean-Noël BARROT, le cessez-le-feu en vigueur en Iran ne s'applique pas au Liban. Le Liban et Israël vont entamer dans quelques heures maintenant des négociations directes pour mettre fin à la guerre en cours. Qu'est-ce que la France attend de ces discussions ?

JEAN-NOËL BARROT
D'abord, le cessez-le-feu doit impérativement couvrir le Liban, qui ne peut en aucun cas être la victime expiatoire d'un Gouvernement israélien qui serait, disons, contrarié par un cessez-le-feu qu'il n'aurait pas choisi, un cessez-le-feu avec l'Iran.

ARNAUD PONTUS
Ça veut dire, pardon Monsieur le Ministre, que la France condamne les frappes israéliennes menées sur le Liban depuis le 2 mars ?

JEAN-NOËL BARROT
Nous avons dit très clairement les choses depuis le début de la guerre. Nous reconnaissons le droit d'Israël à se défendre, conformément au droit international, mais nous avons condamné avec la plus grande fermeté les frappes qui ont ensanglanté le Liban la semaine dernière, avec plus de 300 morts décomptés dans des opérations dévastatrices qui s'ajoutent effectivement aux 1 500 morts provoquées par les représailles israéliennes depuis le début de cette guerre. Des attaques qui sont d'autant plus intolérables qu'au fond elles fragilisent le cessez-le-feu trouvé entre les États-Unis et l'Iran et surtout qu'elles renforcent le Hezbollah. Parce que détruire le Liban, s'en prendre à l'État libanais, ça n'est pas affaiblir le Hezbollah, tout au contraire c'est le renforcer.

ARNAUD PONTUS
Donc pour vous, l'objectif principal des négociations qui s'ouvrent dans quelques heures, c'est le cessez-le-feu ?

JEAN-NOËL BARROT
C'est le cessez-le-feu, c'est la poursuite du désarmement du Hezbollah et c'est le règlement du différend qui oppose le Liban et Israël depuis des décennies.

ARNAUD PONTUS
Jean-Noël BARROT, on aurait encore beaucoup de choses à se dire mais il ne nous reste que trois minutes. Je voudrais vous parler de la Hongrie, défaite de Viktor ORBÁN. Qu'est-ce que la France attend de son potentiel et certain successeur, Péter MAGYAR ?

JEAN-NOËL BARROT
C'est une défaite pour Viktor ORBÁN, c'est une défaite aussi pour un certain nombre de ses soutiens de l'internationale réactionnaire, au premier rang desquels Vladimir POUTINE qui perd son cheval de Troie dans l'Union Européenne. Ce que nous attendons…

ARNAUD PONTUS
Et TRUMP aussi.

JEAN-NOËL BARROT
Ce que nous attendons d'une part…

ARNAUD PONTUS
Il y a un vice-président qui s'est rendu en Hongrie à quelques jours de l'élection.

JEAN-NOËL BARROT
Exactement, il y a eu des tentatives pour peser sur l'issue de ce scrutin et je crois que le peuple hongrois a donné une leçon magistrale à tous ceux qui voulaient écrire son histoire, son destin à sa place. Et ce que nous attendons, c'est tout simplement, de faire ce qu'il a dit, le nouveau dirigeant hongrois, c'est-à-dire de reconstruire un certain nombre de piliers de l'État de droit que Viktor ORBÁN avait démantelés, d'amener la Hongrie à retrouver sa place dans le concert des nations européennes, de lever un certain nombre de vetos sans aucune justification…

ARNAUD PONTUS
Notamment sur le prêt à l'Ukraine, 90 milliards d'euros.

JEAN-NOËL BARROT
...Qui entravaient la capacité de l'Europe à soutenir l'Ukraine et sa résistance contre l'agression russe. Bref, tout simplement de faire ce qu'il a dit.

ARNAUD PONTUS
Globalement, vous diriez que l'Union européenne va mieux fonctionner sans ORBÁN ?

JEAN-NOËL BARROT
L'Union européenne a un certain nombre de défis. ORBÁN n'était pas le seul.

ARNAUD PONTUS
Certes, mais enfin, c'était un caillou dans la chaussure, quand même.

JEAN-NOËL BARROT
S'agissant plus particulièrement de notre soutien à l'Ukraine, la politique qu'il menait constituait une entrave dont il était heureux qu'elle puisse être levée.

ARNAUD PONTUS
Quelques mots du Soudan pour le temps qui nous reste. Le Soudan qui entre demain dans sa quatrième année de guerre, un conflit qui a provoqué la plus grave crise humanitaire au monde. Des victimes toujours plus nombreuses se décomptent. En 2025, trois fois plus de morts qu'en 2024. Que peut faire la France ?

JEAN-NOËL BARROT
D'abord, ne pas se laisser gagner par l'indifférence. Nous avons là, sous nos yeux…

ARNAUD PONTUS
Est-ce que nous n'en sommes pas déjà à l'indifférence ? Une crise abandonnée dit le responsable de l'ONU. Non ?

JEAN-NOËL BARROT
Non, absolument pas. Mais nous devons toujours cultiver notre capacité d'indignation face à des situations qui sont totalement inacceptables. Treize millions de personnes déplacées, 34 millions de personnes en besoin d'aide humanitaire. C'est la France qui a été la première à organiser, un an après le début de cette guerre, une conférence à Paris. J'assisterai demain à la troisième édition de cette conférence.

ARNAUD PONTUS
Mais à quoi servent-elles ces conférences, Monsieur le Ministre ?

JEAN-NOËL BARROT
D'abord, à lever les financements nécessaires pour soutenir l'action des ONG et des agences des Nations Unies. Ensuite, de porter un certain nombre de messages politiques appelant les belligérants à déposer les armes et à s'engager dans une trêve indispensable pour construire une solution politique. Solution politique qui ne pourra être portée que par la société civile soudanaise, que je recevrai dans quelques instants au Quai d'Orsay pour aborder avec elle la manière dont elle peut construire son avenir de manière démocratique et pacifique.

ARNAUD PONTUS
Vous dites les belligérants et leurs soutiens ?

JEAN-NOËL BARROT
Et leurs soutiens, bien sûr.

ARNAUD PONTUS
Qui arme les paramilitaires des FSR ?

JEAN-NOËL BARROT
Les belligérants sont armés des deux côtés. D'ailleurs, mon premier déplacement en Afrique a été consacré au Soudan. Je me suis rendu à Adré, à la frontière avec le Tchad, pour porter ces messages.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 avril 2026