Interview de M. David Amiel, ministre de l'action et des comptes publics, à LCP le 7 mai 2026, sur les conséquences économiques du conflit au Moyen-Orient, la cybersécurité et l'élection présidentielle de 2027.

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Intervenant(s) : 

Média : LCP Assemblée nationale

Texte intégral

ORIANE MANCINI
Bonjour David AMIEL.

DAVID AMIEL
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d'avoir accepté notre invitation. Vous êtes ministre de l'Action et des Comptes publics. On est ensemble pendant vingt minutes pour une interview en partenariat avec la presse régionale, représentée par Julien LÉCUYER de La Voix Du Nord. Bonjour Julien.

JULIEN LÉCUYER
Bonjour Oriane, bonjour Monsieur le Ministre.

DAVID AMIEL
Bonjour.

ORIANE MANCINI
David AMIEL, on va parler évidemment avec vous des conséquences économiques de cette crise au Moyen-Orient. Les Français les voient dans leur porte-monnaie : l'augmentation des prix à la pompe, peut-être aussi des vols annulés. Comment l'État va les aider ? Vous allez nous aider à répondre à toutes ces questions. Donald TRUMP qui renonce provisoirement à rouvrir le détroit d'Ormuz, le cours du pétrole qui est en baisse avec l'espoir d'un accord entre les États-Unis et l'Iran... Mais en France, les prix à la pompe sont au plus haut. Est-ce que ça va durer ?

DAVID AMIEL
On voit que tout est suspendu à ce qu'il se passe dans le golfe Persique. Et les mouvements du prix du baril, qui précèdent toujours les mouvements du prix à la pompe, sont extrêmement erratiques parce que la situation diplomatique est extrêmement volatile. On a vu depuis le début de la semaine l'hypothèse de la reprise des frappes, le bras de fer autour du détroit d'Ormuz lundi et mardi. On a vu ces nouvelles annonces dans la nuit... Honnêtement, qui sait ce qui se dira d'ici demain ? Et c'est la raison pour laquelle il faut qu'on puisse se préparer à faire face en tout état de cause, en plus de notre mobilisation diplomatique.

ORIANE MANCINI
C'est-à-dire que vous ne pouvez pas rassurer les Français sur le fait que le plus dur est derrière nous ?

DAVID AMIEL
Ah ben non.

ORIANE MANCINI
Ça peut encore augmenter ?

DAVID AMIEL
Bien sûr, on ne sait pas ce qui se passera demain sur le front militaire. Et donc il faut effectivement qu'on puisse préparer notre économie à tous les scénarios possibles.

JULIEN LÉCUYER
Est-ce qu'il faut les préparer aussi à devoir continuer de payer très cher, à dépenser encore plus ? Ou est-ce que vous allez les rassurer très rapidement pour dire : " L'État va vous venir en aide " ?

DAVID AMIEL
Nous sommes face à une guerre. Une guerre que nous n'avons pas voulue, une guerre que nous n'avons pas déclenchée. Une guerre qui bloque les approvisionnements mondiaux en pétrole qui passent par le détroit d'Ormuz. Et tout ça a évidemment un impact sur l'économie française, un impact délétère pour les ménages, pour les Français qui font le plein pour se rendre à leur travail, pour utiliser leur voiture. Un impact délétère pour les entreprises, un impact délétère pour les comptes publics. Et donc nous avons depuis le début une doctrine simple, qui est qu'il faut des aides, des aides ciblées vers les travailleurs des classes populaires et des classes moyennes, vers les entreprises qui sont les plus en difficulté, et des aides qui soient financées. Et évidemment ce n'est pas le plus facile à dire : on voit toute la pression qui est mise sur le Gouvernement pour dire : " Après tout, vous pourriez encore laisser exploser la dette publique, laisser à vos successeurs le soin de régler la facture. " Mais ce serait contraire à notre devoir. Et donc nous sommes depuis le début dans cette recherche d'un équilibre entre la maîtrise des finances publiques, pour éviter l'explosion des impôts demain, et les aides d'aujourd'hui qui sont...

ORIANE MANCINI
Juste, pardon David AMIEL, pour qu'on comprenne bien, c'est quoi aujourd'hui le coût de cette crise au Moyen-Orient pour les finances publiques ?

DAVID AMIEL
Nous avons chiffré à plus de six milliards d'euros le coût aujourd'hui de la guerre au Moyen-Orient pour les finances publiques. Pourquoi ? Parce qu'il y a environ quatre milliards et demi d'impacts économiques directs : c'est le ralentissement de la croissance, c'est la hausse de l'inflation, c'est la hausse des taux d'intérêt sur la dette publique. Il y a des coûts qui sont liés à l'intensification de nos opérations extérieures, au déploiement de nos forces militaires, à peu près d'un milliard d'euros. Et puis nous avons 460 millions...

JULIEN LÉCUYER
C'est-à-dire que, vous qui êtes le tenant des cordons de la Bourse, d'une certaine rigueur budgétaire... Ces six milliards, où est-ce qu'on les trouve ?

DAVID AMIEL
C'est la raison pour laquelle, dès que nous en avons eu la connaissance suffisante, nous les avons rendus publics. Et j'ai dit qu'effectivement, tout euro que nous coûterait cette crise devrait se traduire par un euro stoppé dans la dépense publique. Il y aura quatre milliards d'euros au sein de l'État, deux milliards d'euros pour les dépenses sociales.

JULIEN LÉCUYER
Oui mais ça c'est large, ce sont de grandes enveloppes, on l'entend un petit peu, mais dans le détail, où est-ce que vous prenez l'argent ?

DAVID AMIEL
Les arbitrages sont en cours parce qu'il ne s'agit pas de faire n'importe quoi. Et donc dans les prochains jours, nous pourrons les rendre publics.

ORIANE MANCINI
C'est-à-dire, " dans les prochains jours ", quand ?

DAVID AMIEL
Dans les prochains jours, nous rendrons public le détail, effectivement, de ces ajustements. Ce sera transmis au Parlement. C'est une guerre pour laquelle nous nous adaptons en temps réel, ce qui n'avait pas été prévu.

JULIEN LÉCUYER
" Dans les prochains jours ", ça veut dire la semaine prochaine ? Ça veut dire dans un mois ?

DAVID AMIEL
Nous aurons l'occasion, très prochainement, de rendre cela public.

ORIANE MANCINI
Mais il y a quand même des secteurs que vous visez particulièrement. Par exemple, dans une lettre au MEDEF hier, Sébastien LECORNU dit que " l'exigence de redressement appelle à des responsabilités partagées ". Il attend la mobilisation de l'ensemble des acteurs économiques. De quelle manière ?

DAVID AMIEL
Évidemment qu'il y a un rôle des acteurs économiques pour pouvoir soutenir les filières les plus en difficulté.

ORIANE MANCINI
Mais qu'est-ce que vous attendez du MEDEF, des patrons ?

DAVID AMIEL
Il y a évidemment une mobilisation générale. Il y a des soutiens qui peuvent être apportés aussi par les entreprises à leurs salariés qui ont le plus de difficultés pour se déplacer. Mais je le redis, la situation est difficile pour tout le monde, et elle est évidemment difficile pour les entreprises au premier chef comme pour l'État.

ORIANE MANCINI
De quelle manière vous allez les aider ?

JULIEN LÉCUYER
C'est-à-dire, excusez-moi, les sociétés, vous leur dites qu'il faudrait aider davantage aujourd'hui ?

DAVID AMIEL
La première chose que nous disons, c'est que nous soutenons des secteurs économiques qui sont touchés par cette crise. Nous soutenons les agriculteurs, nous soutenons les transporteurs, nous soutenons le secteur du BTP, nous soutenons les entreprises...

ORIANE MANCINI
Vous voulez élargir les secteurs que vous soutenez à l'heure actuelle ? Ça c'est à l'étude ?

DAVID AMIEL
Bien sûr !

ORIANE MANCINI
Et quel secteur pourrait être concerné aujourd'hui ?

DAVID AMIEL
Nul ne sait pas combien de temps va durer cette crise. En fonction de l'évolution de la crise, il faut qu'on puisse évidemment s'adapter…

JULIEN LÉCUYER
Mais il y a des trous dans la raquette à l'heure actuelle. D'ailleurs, c'est pour ça que Sébastien LECORNU a annoncé qu'il y aurait de nouvelles aides, probablement annoncées en semaine prochaine, des aides ciblées. Ils sont où les trous dans la raquette à l'heure actuelle ? Sur quels secteurs vous regardez ?

DAVID AMIEL
Mais d'abord, il y a des secteurs que l'on aide aujourd'hui pour lesquels il pourrait être nécessaire de prolonger ou d'intensifier les aides en fonction de la durée de la crise. On parle de l'agriculture, on sait l'impact que la crise a, non seulement sur le carburant agricole, mais aussi sur le prix des engrais. On sait très bien, on a un dialogue permanent avec le MEDEF, avec les organisations patronales.

ORIANE MANCINI
Et les aides, elles sont dans le projet de loi d'urgence agricole qui est examiné en ce moment au Parlement ?

DAVID AMIEL
Non, ce sont des aides financières qui sont débloquées parfois…

ORIANE MANCINI
Donc en plus ?

DAVID AMIEL
Les aides agricoles, elles sont débloquées par voie réglementaire en ce moment même. On n'a pas besoin d'une loi pour cela, on a besoin de réallouer les crédits, mais c'est la raison pour laquelle il faut réussir à mettre ça dans le budget de l'État.

JULIEN LÉCUYER
Mais Sébastien LECORNU, il dit qu'il faut changer d'échelle. Qu'est-ce qu'il veut dire par " changer d'échelle " ? Est-ce que ça veut dire vraiment élargir à plus de Français l'aide gouvernementale ?

DAVID AMIEL
Il faudra évidemment pouvoir continuer à élargir un certain nombre d'aides en fonction de la durée de la crise. Et le Premier ministre a dit précisément qu'il aurait l'occasion, je crois, en début de semaine prochaine, de faire des annonces en ce sens.

ORIANE MANCINI
Est-ce que les collectivités seront mises à contribution ?

DAVID AMIEL
Les collectivités locales, elles sont aussi touchées par la crise, comme l'État. Il n'y a pas aujourd'hui de projet de revenir sur les dotations et sur ce qui avait été tranché dans le cadre du projet de loi de finances.

ORIANE MANCINI
Donc pas de ponctions supplémentaires des collectivités ?

DAVID AMIEL
Non, mais il y a un effort des collectivités qui subissent aussi l'impact de la crise, comme l'ensemble de la sphère publique.

ORIANE MANCINI
Plutôt que de geler dans les dépenses, puisque c'est ce que vous prévoyez, pourquoi vous n'allez pas chercher du côté des recettes ? Pourquoi vous n'acceptez pas de taxer les superprofits, notamment des énergéticiens ?

DAVID AMIEL
En ce qui concerne les énergéticiens, votre question porte sur TotalEnergies. Il n'y a jamais eu de tabou. Les entreprises, elles ont une patrie. La France a de la chance d'avoir TOTAL ; beaucoup de pays, non... de nombreux pays européens n'ont pas de grandes compagnies pétrolières. Mais TOTAL a aussi de la chance d'avoir la France : c'est ce qui lui a permis de se développer, de se projeter pendant de très nombreuses décennies. Donc bien sûr, quand il y a des profits exceptionnels qui sont liés à un contexte exceptionnel, comme ceux que réalise TotalEnergies en ce moment, il faut qu'il y ait une contribution exceptionnelle. Cette contribution, elle peut prendre plusieurs formes. Il y a un débat sur la question fiscale. Mais il y a aussi une contribution immédiate, qui est le plafonnement des prix à la pompe, qui a le mérite d'avoir un impact direct pour les Français.

JULIEN LÉCUYER
Justement, le patron de TotalEnergies, il dit : " Vous ne pouvez pas avoir les deux. Vous ne pouvez pas avoir le plafonnement, et puis en plus la super-taxe. " Voire même, il dit, dans une forme de chantage : " Si vous nous supertaxez, si je puis dire, nous, on met fin au plafonnement des prix ". Qu'est-ce que vous répondez à ça ?

DAVID AMIEL
Il y a une décision de l'entreprise TotalEnergies de faire un plafonnement des prix. Il n'a été fait qu'en France, TOTAL, alors qu'ils sont présents dans de très nombreux pays. Ça montre, au passage, l'importance d'avoir une compagnie française. En fonction de la durée de la crise, en fonction de la durée du plafonnement, je l'ai dit, aucune option n'est taboue. Ce qui compte, c'est que quand il y a des profits exceptionnels, il y ait une contribution exceptionnelle pour aider les Français dans cette période difficile.

ORIANE MANCINI
Mais pardon, mais c'est Sébastien LECORNU qui disait qu'il fallait un plafonnement « plus généreux ». Est-ce que vous pensez que TOTAL fait suffisamment dans le plafonnement des prix ?

DAVID AMIEL
Il y a un dialogue avec TotalEnergies qui est mené par ma collègue Maud BREGEON, par Roland LESCURE. Le degré du plafond dépend aussi de l'intensité de la crise. On a évoqué là l'évolution du prix du baril. C'est pour ça qu'il y a des points d'étape très réguliers pour s'assurer évidemment que ce soit à la hauteur des besoins du pays.

JULIEN LÉCUYER
Mais comme vous le dites, TotalEnergies, c'est une entreprise qui a bénéficié du contexte français. Est-ce qu'il n'y a pas une forme… C'étaient les mots de Jérôme GUEDJ, député socialiste, qui disait : " Il y a une forme de patriotisme à retrouver aussi du côté de TotalEnergies ". Est-ce que vous le pensez également ?

DAVID AMIEL
C'est ce que je viens de vous dire, que les entreprises avaient une patrie. Donc effectivement, il y a besoin d'avoir un patriotisme de la part des entreprises.

ORIANE MANCINI
Mais là, ce qu'a dit le PDG de TOTAL, vous ne l'avez pas pris comme du chantage à l'État ou au Gouvernement ?

DAVID AMIEL
Cela peut prendre plusieurs formes. Je le redis, rien n'est tabou. Nous sommes dans une guerre qui évolue jour après jour. Vous avez commencé par m'interroger là-dessus. Et donc, évidemment, nous ne fermons aucune porte. Ce qui compte, c'est de pouvoir aider les Français dans cette période difficile.

ORIANE MANCINI
Vous ne l'avez pas pris comme du chantage ?

DAVID AMIEL
Nous le prenons, non mais à nouveau, nous le prenons…

JULIEN LÉCUYER
Ça ressemble un petit peu à ça quand même. Non ?

DAVID AMIEL
Nous le prenons de la manière la plus pragmatique qui soit : comment est-ce qu'on peut aider les Français le plus possible ? Et je le redis, rien n'est tabou. À profits exceptionnels, il faut dans tous les cas une contribution exceptionnelle.

JULIEN LÉCUYER
Est-ce que TotalEnergies est un " profiteur de la crise " ? Ce sont les mots d'Olivier FAURE, le Premier secrétaire du Parti Socialiste.

DAVID AMIEL
Parce qu'il y a une connotation morale dans ces termes. Ce n'est pas TotalEnergies qui a déclenché la guerre.

JULIEN LÉCUYER
Il y a une guerre morale…

ORIANE MANCINI
Il y a cinq milliards de bénéfices.

DAVID AMIEL
Peut-être que je peux aller au bout de ma réponse. Ce n'est pas TotalEnergies qui a déclenché la guerre au Moyen-Orient. Mais il est évident qu'à partir du moment où il y a une guerre au Moyen-Orient. Il y a un blocage du détroit d'Ormuz. Il y a des prix du pétrole qui flambent. Quand vous êtes un producteur de pétrole, ça vous donne des résultats exceptionnels. Et c'est le cas de TotalEnergies en ce moment. Et c'est pour ça, je le redis, que quand il y a des résultats exceptionnels, il faut qu'il y ait une redistribution exceptionnelle.

ORIANE MANCINI
Juste un mot, puisqu'on parle des marges des distributeurs. Le Gouvernement a publié des chiffres hier. Il n'y a pas de marges, en tout cas de marges excessives des distributeurs au cours de cette crise ?

DAVID AMIEL
C'est ce que montrent les chiffres qui ont été publiés par le Gouvernement depuis le début de la crise. Et je crois que c'est précieux dans ces temps troublés : on doit faire preuve d'une transparence totale. Ça a été le cas sur les recettes fiscales. Vous vous rappelez, au début de la crise, certains venaient sur vos plateaux de télévision dire que l'État allait gagner des milliards et des milliards liés à la hausse de la TVA sur les prix du carburant. Ce qu'on a fait, c'est que dès qu'on a eu des chiffres, on les a rendus publics. Je les ai rendus publics pour le mois de mars, dès que j'en ai eu connaissance. Puis ensuite, tous les dix jours, et le Premier ministre a eu encore l'occasion de le faire.

JULIEN LÉCUYER
Oui, mais ce sont les marges brutes. Ce ne sont pas les marges nettes.

DAVID AMIEL
Je parle là de la transparence que nous avons pour l'ensemble des acteurs. Nous l'avons fait pour nous-mêmes, pour l'État. Et on s'est rendu compte de quoi ? Qu'il n'y avait pas de cagnotte. Puisque quand l'État gagnait des millions d'une part, il en perdait des milliards de l'autre. De la même manière pour les carburants, nous faisons la transparence sur les marges des distributeurs. Ces chiffres ont été rendus là aussi publics. Et c'est cette méthode que nous aurons aussi dans la préparation du budget 2027, celle d'une transparence totale.

ORIANE MANCINI
Juste un mot, puisque vous nous disiez tout à l'heure qu'on s'adapte quasiment au jour le jour, ce n'était pas prévu dans le budget : est-ce que vous envisagez un budget rectificatif ?

DAVID AMIEL
À ce stade, il n'est pas nécessaire d'avoir un budget rectificatif, puisque nous disposons, dans le cadre du budget qui a été voté, de marges de manoeuvre pour pouvoir précisément faire face à cette crise. C'est ce que prévoit aussi la loi organique.

JULIEN LÉCUYER
Donc six milliards, ça ne nécessite pas un projet de loi de finances rectificative ?

DAVID AMIEL
Non, et nous pouvons continuer à apporter des soutiens sans avoir besoin d'une loi de finances rectificative. C'est ce que prévoit la loi organique.

ORIANE MANCINI
Mais à quel moment y en aura-t-il besoin ?

DAVID AMIEL
Vous savez, sous les précédents Gouvernements, on l'a vu sous François HOLLANDE, sous Nicolas SARKOZY, il y avait aussi en cours d'année, quand il y a eu des chocs extérieurs, des réallocations de la dépense publique, et c'est bien normal.

ORIANE MANCINI
On va parler notamment des cyberattaques, Julien.

JULIEN LÉCUYER
Oui, parce qu'on ne les compte plus, ces cyberattaques sur les services publics. La dernière en date, c'est celle sur l'Agence nationale des titres sécurisés, l'ANTS, touchée par une fuite massive de données : douze millions de comptes touchés. Ce dernier méfait a conduit à l'interpellation d'un adolescent de quinze ans qui, selon les enquêteurs, n'avait pas de compétences techniques particulièrement sophistiquées. Sérieusement, Monsieur le Ministre, l'État est-il totalement incompétent en matière de cybersécurité ?

DAVID AMIEL
Les cyberattaques se multiplient, pas seulement en France, en Europe, et elles ne concernent pas seulement l'État.

JULIEN LÉCUYER
Mais quinze ans.

DAVID AMIEL
Elles touchent aussi des entreprises privées, elles sont le fait, vous l'avez dit, de mineurs. Et on sait par ailleurs qu'avec l'intelligence artificielle, les risques ne vont cesser de croître, puisque ça va précisément donner à davantage de personnes les moyens de pouvoir conduire des attaques sophistiquées. C'est la raison pour laquelle le Premier ministre s'est rendu d'ailleurs la semaine dernière à l'ANTS et a annoncé une réorganisation complète du numérique de l'État pour pouvoir nous mettre au niveau.

JULIEN LÉCUYER
Oui, le terme est important, " se mettre au niveau " : c'est-à-dire que visiblement, d'après ce qu'on croit comprendre de ces attaques, c'est que les ministères fonctionnent en silos, n'ont pas une cybersécurité qui soit au niveau. Bref, on est en train de rattraper le retard et ça va prendre encore des mois. On arrive après la bataille ?

DAVID AMIEL
Non, on a devant nous une très grande bataille, puisque précisément, il faut pouvoir à la fois corriger les faiblesses actuelles, mais aussi éviter les vulnérabilités au futur. Il y a effectivement ce qu'on appelle la dette technique des ministères, c'est-à-dire des logiciels anciens, et vous avez raison, qui souffrent de la fragmentation entre les ministères, entre les opérateurs. Il faut pouvoir se mettre au niveau, et c'est le but de ce que le Premier ministre a annoncé avec la création d'une autorité nationale pour l'intelligence artificielle et le numérique de l'État qui aura la charge de mutualiser, de coordonner, de se mettre au niveau, mais aussi de pouvoir anticiper les menaces futures. J'évoquais la question de l'intelligence artificielle. Il ne faut pas seulement sortir des dépendances et des vulnérabilités anciennes, il nous faut aussi éviter de tomber dans des dépendances et des vulnérabilités futures. Je parlais de l'IA : on sait très bien que ce qui est devant nous, c'est l'explosion de ce qu'on appelle « l'IA clandestine », c'est-à-dire que vous allez avoir beaucoup de personnes dans les entreprises, d'ailleurs privées, dans les médias, sans doute ici aussi, dans les administrations qui vont avoir recours à des outils d'IA qui ne sont pas souverains, qui ne sont pas sécurisés. ChatGPT, pour donner un exemple. J'ai moi-même pu conduire une enquête auprès de 2 000 agents publics qui utilisent l'IA. On s'aperçoit que plus de 50% d'entre eux ont recours à des outils d'intelligence artificielle hors de tout cadre. Et c'est la raison pour laquelle je travaille à un plan massif pour développer une IA d'intérêt général. Quel est le but ? C'est de donner à des agents publics des accès à des outils performants, comparables à ce qu'ils trouvent dans leur vie personnelle, sécurisés et souverains. C'est le cas pour l'agent conversationnel, l'équivalent de ChatGPT. On a lancé une expérimentation auprès de 10 000 agents publics avec MISTRAL AI. On va pouvoir généraliser ça pour l'ensemble des agents publics. C'est le cas, par exemple, pour des outils d'enregistrement et de transcription. En gros, permettre à des agents publics d'avoir accès à des outils qui permettent de retranscrire directement ce qui est dit à l'oral pour éviter d'avoir à taper, à écrire à la main, faire gagner beaucoup de temps de manière souveraine. Là aussi, dans les prochaines semaines, on ouvrira un outil sécurisé et souverain à un million d'agents publics. C'est le cas pour la visioconférence. Là aussi, nous sommes en train de déployer un outil souverain pour l'ensemble des agents qui en ont besoin pour sortir de nos dépendances à TEAMS, à ZOOM. Ce sera le cas aussi en matière de traduction. Et donc, tout cet effort qui est fait pour reconquérir notre souveraineté numérique, il est en marche et l'État doit évidemment être en première ligne.

JULIEN LÉCUYER
Vous dites en effet qu'on va réinternaliser pour éviter les fuites de données. Mais chaque ministère, ça, j'ai lu, devra consacrer 5 % de son budget dédié au numérique à la cybersécurité. J'imagine que ce que vous dites est compris dans ces 5%. Sauf que la ministre du Numérique dit elle-même que le seuil minimal pour assurer une cybersécurité efficace, ce serait 10% du ministère. Enfin, on en est loin là...

DAVID AMIEL
Mais ça va au-delà de la stricte cybersécurité. Parce qu'il y a la question des attaques, celles dont on parlait. Mais il y a aussi la question des fuites de données. Il y a la question de la pression qui peut être mise demain sur la France par des acteurs extérieurs. Bien sûr.

JULIEN LÉCUYER
Alors à l'heure actuelle, on n'est pas armés.

DAVID AMIEL
C'est la raison pour laquelle il faut se sevrer de nos dépendances à des outils extra-européens. Évidemment, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Mais cette reconquête de notre souveraineté numérique, elle est en marche. Et j'en ai donné là des exemples très concrets. C'est une très grande accélération. Ce sont des investissements importants, mais ils sont indispensables. On voit bien le contexte géopolitique dans lequel on est.

ORIANE MANCINI
Et l'intelligence artificielle qui va également s'inviter dans la politique, notamment dans la campagne présidentielle. C'est un atout ou c'est un risque ?

DAVID AMIEL
Les deux. Les deux. Évidemment que c'est un risque. Évidemment qu'on risque d'avoir la prolifération de fake news. Peut-être qu'on nous verra, nous trois, sur le plateau, dire absolument n'importe quoi pendant la campagne présidentielle parce qu'une intelligence artificielle aura permis de le générer. Et donc, il faut qu'on puisse se préparer à cela.

ORIANE MANCINI
Par exemple, dans l'actualité, hier, Giorgia MELONI, la dirigeante italienne qui a été victime de fausses photos, elle les a partagées sur les réseaux. Est-ce qu'il y a un risque aussi que l'intelligence artificielle ne fausse cette campagne, ne fausse le scrutin ?

DAVID AMIEL
Oui, bien sûr. C'est un risque démocratique important pour lequel il faut qu'on ait un travail. Le président de la République l'a également lancé. Le rôle des médias va être absolument essentiel dans cette campagne pour précisément pouvoir aussi détecter les fausses informations, informer nos compatriotes. Il faut qu'on soit extrêmement vigilants. Si on prend un pas de recul, l'intelligence artificielle, elle est ce qu'on en fait. Il peut y avoir des usages délétères. Il peut y avoir des usages extraordinaires. L'intelligence artificielle, elle peut vous aider à faire des progrès mécaniques incroyables, vous aider - je parlais de la fonction publique - à gagner beaucoup de temps et à permettre aux agents publics, aux fonctionnaires, de se débarrasser de tâches chronophages, de tâches abrutissantes, pour se concentrer sur leur coeur de métier, sur la relation humaine, mais elle peut aussi, on le voit bien, avoir des effets catastrophiques. Puisque vous parlez de la campagne présidentielle, au-delà du déroulement simple de la campagne, j'espère que les candidats à l'élection présidentielle porteront de grands projets en matière d'intelligence artificielle, parce qu'on voit que le risque...

ORIANE MANCINI
C'est prévu, par exemple, à Renaissance ? Vous travaillez là-dessus ?

DAVID AMIEL
Renaissance s'en empare parce qu'on voit bien que le risque qui est devant nous, c'est d'avoir un temps de retard.

ORIANE MANCINI
Ce sont quoi vos propositions par exemple ?

DAVID AMIEL
Que la classe politique soit complètement... Que la classe politique soit complètement à côté de la plaque face à la question de l'intelligence artificielle. Et on sait bien qu'en la matière, perdre six mois, c'est risquer de perdre la bataille.

ORIANE MANCINI
Ce seront quoi vos propositions politiques à Renaissance ?

DAVID AMIEL
Là, je laisserai au parti Renaissance le soin de faire ses propositions. Moi, je dis ce que, en tant que ministre, aujourd'hui, je fais au sein de l'État, au sein de Bercy - qui devra être fer de lance en matière d'intelligence artificielle - et au sein de la fonction publique.

ORIANE MANCINI
Alors, on va parler de votre parti Renaissance. Élisabeth BORNE a annoncé hier qu'elle allait quitter la direction de Renaissance. Elle se dit en désaccord avec la ligne actuelle. C'est un coup dur pour vous ?

DAVID AMIEL
D'abord, on aura plusieurs étapes. Parler de la campagne présidentielle... Il ne faut pas négliger ce qui va se passer dans l'année qui vient. On va avoir une étape très importante qui est de voter, d'adopter un budget pour l'année 2027. Ce sera une étape clé. Et on voit bien la tentation, dans l'ensemble de la classe politique, de sauter les étapes, d'aller directement vers la campagne présidentielle. Et c'est un grand risque. C'est un grand risque et je le dis comme ministre de l'Action et des Comptes publics pour notre pays.

ORIANE MANCINI
Là, Élisabeth BORNE, elle ne veut pas sauter les étapes. Elle dit juste qu'il y a un problème de ligne, qu'il n'y a pas de débat en interne. En gros, elle n'est pas d'accord avec Gabriel ATTAL.

DAVID AMIEL
J'ai entendu les nuances d'Élisabeth BORNE. Moi, vous savez, au fond, je trouve que cette campagne présidentielle, c'est une horloge qui est montée à l'envers. On a aujourd'hui des débats qu'on devrait plutôt avoir en fin de campagne : la question des ralliements, la question du vote utile qu'on entend également beaucoup, la question des accords de partis. Et on n'a pas les débats qu'on devrait avoir en début de campagne. Quel projet ? Quelles idées ? On évoquait quelques thèmes... Quel projet mobilisateur doivent porter les forces modérées ? Parce que ceux qui pensent qu'il suffit de faire appel, dans la course finale, à un vote barrage contre le Rassemblement national, contre La France Insoumise, se mettent le doigt dans l'oeil jusqu'au coude. Le risque est majeur de voir aujourd'hui les trains passer, de laisser le Rassemblement national et La France Insoumise.

ORIANE MANCINI
Mais Gabriel ATTAL, il n'est pas en train de faire ce que vous dénoncez ? Il sort un livre, il est partout, il multiplie les séances de dédicaces, il est dans un tour de France. Lui aussi, il fait quand même campagne sur sa personne.

DAVID AMIEL
Non mais j'ai entendu Gabriel ATTAL faire aussi un certain nombre de propositions et je pense que c'est ce dont on a besoin dans le moment. Élisabeth BORNE, je n'en doute pas, en fera également. On a besoin aujourd'hui de mettre des idées sur la table.

ORIANE MANCINI
Mais vous n'avez pas répondu. C'est un coup dur ? Est-ce qu'aujourd'hui Gabriel ATTAL est en train d'écarter ses opposants en interne et de mettre le parti à sa poche ?

DAVID AMIEL
Non mais moi j'ai confiance dans le fait que tout le monde se rassemblera à la fin. Et je vous le dis, nous sommes dans un moment où ce qui compte c'est de mettre des idées sur la table. Parce que si nous laissons le monopole de la bataille culturelle et de la bataille idéologique au Rassemblement National et à La France Insoumise parce qu'on est simplement englués dans nos querelles internes, alors je crains qu'à l'hiver 2027, il ne soit trop tard.

JULIEN LÉCUYER
Vous avez un Conseil national qui est le 12 mai, qui doit choisir le mode de désignation. Concrètement, vous, vous choisirez quoi ?

DAVID AMIEL
Nous aurons un Conseil national qui se tiendra effectivement à ce moment-là. À ce que je sache, il n'y a pas de personne qui ait souhaité une élection interne à Renaissance pour l'élection présidentielle. En tout cas, c'est ce que j'ai vu. Mais vous voyez, je reviens quand même un peu sur le début de notre conversation, on a un moment important pour le budget. Moi, je suis ministre de l'Action et des Comptes publics, c'est ça qui m'obsède. En ce moment, je suis en train de travailler aussi à la préparation du budget 2027 et je suis inquiet, inquiet à nouveau de la tentation un peu de l'ensemble de la classe politique de faire l'autruche sur cet enjeu central.

ORIANE MANCINI
Est-ce qu'il faut que Gabriel ATTAL soit votre candidat ?

DAVID AMIEL
Mais Gabriel ATTAL aura l'occasion de s'exprimer en temps et en heure. Mais vous voyez, on a l'impression que sur votre plateau…

ORIANE MANCINI
On n'a pas l'impression que c'est l'envie qui manque chez lui. Est-ce que vous, vous dites qu'il faut que ce soit Gabriel ATTAL qui soit candidat ?

DAVID AMIEL
Mais vous vouez, là où je suis inquiet, je vous le dis, je suis... Votre plateau, je ne sais pas combien de temps ? Je suis ministre du Budget, nous sommes face à une guerre qui a des conséquences économiques majeures. Nous sommes dans la préparation du budget de 2027, j'aurais voulu pouvoir en dire un mot sur cette préparation du budget. Je crois que c'est la première étape…

JULIEN LÉCUYER
Juste une dernière question, Monsieur AMIEL. Vous vous préparez à une bataille infernale comme l'année dernière, et certains parlent déjà de " loi spéciale " pour aborder ce budget. Vous vous dites quoi ? C'est une crainte qu'on se retrouve dans le même marasme que l'année dernière ?

DAVID AMIEL
Vous savez, quand les temps sont troublés, il faut faire preuve d'encore plus de transparence. Et oui, il y a une tentation - on le voit bien avec l'élection présidentielle - de faire l'autruche, de dire : " Au fond, la France peut se passer de budget pendant de longs mois. " Je vous le dis, je pense que ce serait une grave mise en danger du pays. Mais pour que tout soit connu, pour que tout soit transparent, pour que personne ne nous accuse d'une quelconque manipulation, nous avons décidé avec le Premier ministre de saisir l'Inspection générale des finances, qui mettra sur la table l'ensemble des données disponibles concernant l'impact qu'aurait une loi spéciale, c'est-à-dire l'absence de budget pendant de très longs mois. Et cela sera mis sur la table dès le mois de juin pour éclairer le Gouvernement, pour éclairer la représentation nationale et pour éclairer la société.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 mai 2026