Texte intégral
Journaliste : Le G7 a lieu dans un mois à Évian. Est-ce que vous savez pourquoi cette destination a été choisie ?
Eléonore Caroit : Déjà, je suis très heureuse d'être ici à Genève pour les commémorations du 8 mai. Et oui, le G7 arrive à grands pas. Il y a eu déjà plusieurs réunions ministérielles, j'en ai organisé une à Paris sur le développement. Le sommet aura lieu à Évian, c'est un endroit important et symbolique sur les rives du lac Léman. Je pense que c'est important pour parler de paix, de multilatéralisme et pour avancer sur des sujets, en l'occurrence celui qui m'intéresse, celui du développement.
Journaliste : La Suisse et la France sont extrêmement proches, on est sur un territoire avec une frontière quasi invisible. On se souvient de 2003 où le G8 à Evian avait eu de grandes conséquences aussi sur la Suisse. On entend depuis quelques semaines que ça ne se passe pas de manière extrêmement fluide. Certaines disent même qu'on est en train de faire une redite potentielle de 2003, avec des relations diplomatiques un peu compliquées. Est-ce que vous comprenez que ça puisse être tendu ?
Eléonore Caroit : Je comprends les interrogations, les préoccupations des Suisses, mais je pense que le monde a énormément changé en 20 ans. Qu'aujourd'hui nous avons absolument besoin d'un dialogue multilatéral, que Genève d'ailleurs, qui est une capitale du multilatéralisme, souffre énormément du démantèlement de certaines organisations, de la chute de budget et de l'aide au développement. Et donc au contraire, Genève devrait soutenir un mouvement de coopération et de multilatéralisme. Mais ce dialogue a lieu, ce dialogue entre les autorités suisses et les autorités françaises. Il est important que nous soyons tous à l'écoute. Nous le sommes et je suis sûre que nous allons trouver une façon de faire qui sera satisfaisante pour toutes les parties. J'ai confiance en les Suisses et en notre capacité à trouver cette voie de passage.
Journaliste : La semaine dernière, la préfète de Haute-Savoie a affirmé que la France faisait son travail et que la Suisse devait faire le travail de son côté. Le réponse de la ministre genevoise de la sécurité a été relativement ferme. C'est vrai qu'on a l'impression dans cette histoire que ça arrange, entre guillemets, la France d'avoir une si grande ville à côté qui doit gérer le service après-vente.
Eléonore Caroit : La France organise énormément de sommets. Je pars dans deux jours à Nairobi pour un sommet que nous organisons avec le Kenya et nous organisons des sommets à Paris vraiment très souvent. Ce n'est pas du tout une question de déléguer quoi que ce soit, bien au contraire, nous avons des villes avec des aéroports internationaux. Au contraire, je pense que la symbolique est belle et que Genève devrait se saisir de cette opportunité de relancer un dialogue multilatéral, pour une ville de paix, pour une ville de dialogue, pour une ville qui est si internationale par rapport à sa taille. Je comprends encore une fois toutes les inquiétudes, toutes les interrogations. J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec un certain nombre de conseillers fédéraux et de représentants des autorités suisses cantonales et fédérales sur cette question. On les entend évidemment, mais je pense qu'il ne faut pas s'arrêter là, il faut surtout regarder ce qui va être discuté en G7. En G7, on va discuter de la réforme de l'architecture du développement, ce qui a un impact nécessairement sur les organisations qui sont basées ici à Genève. On va discuter aussi du travail sur les grands déséquilibres commerciaux internationaux et là aussi, la Suisse comme d'autres pays aujourd'hui voit les droits de douane revenir, voit des déséquilibres qui ne sont pas toujours à son avantage. Donc je pense qu'au contraire, la Suisse a tout à gagner à ce que ce G7 se passe bien. On entend toutes les inquiétudes et toutes les préoccupations, mais évidemment que ce dialogue a lieu. En tant que ministre française, mais aussi en tant que franco-suisse profondément attaché à l'amitié entre la Suisse et la France, je suis convaincue que les choses vont véritablement bien se passer.
Journaliste : On a aussi la présence à Genève aujourd'hui de votre ministre de tutelle, Monsieur Barrot, qui va discuter avec son homologue Ignazio Cassis. On a presque l'impression que c'est une opération séduction pour rassurer à un mois du G7.
Eléonore Caroit : Ma présence ici n'a rien d'une opération séduction, elle est tout à fait naturelle. J'ai vécu pendant sept ans à Genève, j'y suis profondément attachée, mes enfants ont été à l'école primaire française de Genève et j'ai d'ailleurs participé à de nombreuses cérémonies mémorielles. Et puis en tant que ministre en charge des Français de l'étranger, notre plus grande communauté française à l'étranger est ici à Genève. C'est une communauté qui, comme moi, est binationale et profondément attachée à cette amitié. Donc cela n'a absolument rien à voir avec le G7. En revanche sur le G7, comme je vous le dis, la Suisse a tout à gagner à la reprise de ce dialogue multilatéral. Vous voyez sur le G7 que j'ai présidé à Paris, il y a un peu plus de 10 jours, nous sommes parvenus à un accord, y compris avec les États-Unis, à une déclaration commune, ce qui n'était pas du tout évident en matière de développement. Nous sommes parvenus aussi à certains objets importants de financement du développement. Je pense que nous devons travailler dans ce sens plutôt que de nous attacher à des questions logistiques, qui si elles ont leur importance, ne sont évidemment pas les questions les plus importantes.
Journaliste : On entend dans votre message que la Suisse doit un petit peu se bouger et essayer de penser international plutôt que local.
Eléonore Caroit : Pas du tout, l'attachement de la Suisse à chaque canton, à chaque ville est important. Mais en l'occurrence ce qui se joue dans ce G7, dans un monde extrêmement fracturé, dans un monde où les guerres et les crises reprennent, ce sont les fondements même du multilatéralisme, qui sont remis en cause profondément. Je pense qu'en un jour comme aujourd'hui, le 8 mai où nous commémorons justement la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous pouvons ensemble prendre de la hauteur et penser plutôt à des partenariats comme nous l'avons toujours fait. Ici d'ailleurs dans mon discours, j'ai remercié le soutien de la Suisse et de tous ceux qui ont participé à la résistance lors de la Seconde Guerre mondiale. Se rappeler de ces institutions et de leur raison d'être, qui sont justement nées après la Seconde Guerre mondiale, et s'attacher aussi au fond plutôt que simplement, encore une fois j'ai dit que c'était légitime, mais que simplement à des questions logistiques. Et je suis très confiante que les choses vont se passer très différemment de ce qui avait pu se passer il y a 20 ans.
Journaliste : Cela se passe aussi au niveau de l'État, on imagine un président Emmanuel Macron qui a été sensibilisé à ces enjeux franco-suisses. Est-ce que vous, vous avez pu vous entretenir avec lui à ce sujet ?
Eléonore Caroit : J'ai évidemment pu évoquer cette question avec le président de la République. D'ailleurs, il s'était déplacé en Suisse au moment de la commémoration des victimes de l'incendie qui a eu lieu à Crans-Montana. Il avait été profondément touché par cette tragédie et nous avons exprimé toute notre solidarité, y compris avec de la coopération sanitaire et avec une coopération qui continue aujourd'hui avec les autorités valaisannes, mais plus largement les autorités de la Confédération. Concentrons-nous sur ce qui nous unit, il y a tellement de points qui unissent la France et la Suisse. Il y a tout un dialogue qui a lieu, et ce dialogue est important et les préoccupations sont entendues, nous y répondons. Mais aujourd'hui, il y a beaucoup plus de choses à construire ensemble. Nous sommes des partenaires économiques, je défends aussi la francophonie, la francophonie qui vit ici à Genève et en Suisse romande. C'est ce à quoi nous devons nous attacher, surtout dans un moment comme celui que nous traversons aujourd'hui, sur le plan international et sur les répercussions que cela a à Genève, ville par essence internationale.
Source https://ch.diplomatie.gouv.fr, le 18 mai 2026