Interview de Mme Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants, à France 2 le 18 mai 2026, sur les relations franco-algériennes et le conflit au Moyen-Orient.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Alice Rufo - Ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants ;
  • Gilles Bornstein - Journaliste

Média : France 2

Texte intégral

GILLES BORNSTEIN
Bonjour Alice RUFO.

ALICE RUFO
Bonjour.

GILLES BORNSTEIN
Gérald DARMANIN est à Alger. La libération de Christophe GLEIZES est-elle désormais un préalable à la poursuite de l'amélioration des relations entre la France et l'Algérie ?

ALICE RUFO
Il n'y a pas de préalable, de précondition, ce n'est pas comme ça que ça se passe. On a lancé une nouvelle méthode, au fond, après quand même des années très difficiles dans les relations.

GILLES BORNSTEIN
Des années RETAILLEAU, pour le dire clairement, des années RETAILLEAU.

ALICE RUFO
Des années très difficiles entre la France et l'Algérie. Je crois que l'ancien ministre de l'Intérieur assume cette posture qui, pour nous, n'a pas donné les résultats attendus. Donc nous avons entrepris une nouvelle méthode avec la visite du ministre de l'Intérieur, la mienne, modestement, puis celle du garde des Sceaux, et nous espérons qu'elle donnera des résultats.

GILLES BORNSTEIN
Concernant Boualem SANSAL, pour sa libération, l'Allemagne faisait office de tiers de confiance entre la France et l'Algérie. Concernant notre confrère Christophe GLEIZES, on négocie directement ? Il n'y a pas d'autres pays impliqués ?

ALICE RUFO
Quand on a des entretiens, on en parle. D'ailleurs, on ne le cache pas. Que d'autres pays en parlent, c'est bien, c'est bienvenu, tant mieux. L'Algérie a développé beaucoup de relations avec les pays européens, avec l'Allemagne, avec l'Italie, vous avez raison de le signaler. Mais, encore une fois…

GILLES BORNSTEIN
Mais on négocie, pour Christophe GLEIZES, on négocie directement. La France et l'Algérie négocient.

ALICE RUFO
En fait, il n'y a pas de négociation au sens où le fait est qu'on demande son retour rapide en France. Et par ailleurs, il y a un cadre de coopération qu'on relance. J'entendais encore une fois sa famille ce matin, à Christophe GLEIZES, et je trouve que leurs propos sont d'abord très dignes et très responsables sur le fait de dire que cette sortie de cette crise aiguë, au fond, est favorable à la situation de Christophe GLEIZES, et je le crois.

GILLES BORNSTEIN
Vous venez de parler de cadre de coopération, est-ce que, dans ce cadre, le garde des Sceaux va demander à son homologue algérien de l'aide concernant un certain nombre de personnes qu'on sait impliquées dans la Dz mafia ?

ALICE RUFO
Il y a un dialogue qui est engagé avec l'Algérie, grâce à cette visite, sur le narcotrafic. Lorsque je m'y suis rendue, j'ai rencontré le Chef d'état-major des armées, le Président algérien, et la coopération sécuritaire, si vous voulez, sous tous ses angles - donc de renseignement, de défense, et également dans le domaine intérieur et judiciaire - oui, doit reprendre, parce que c'est notre intérêt commun.

GILLES BORNSTEIN
On vous voit ici avec le Président TEBBOUNE, que vous avez rencontré longuement. On sait le Président MACRON, pour sa dernière année de mandat, soucieux de vraiment remettre à flot les relations franco-algériennes. Est-ce que vous avez senti un président algérien, lui aussi, soucieux d'améliorer la relation avec la France, l'ancienne puissance coloniale française ?

ALICE RUFO
Oui, je crois que les deux présidents sont extrêmement conscients de la responsabilité commune qu'ils ont de respecter les intérêts de leurs deux pays. Il est dans l'intérêt de la France, comme dans l'intérêt de l'Algérie, d'avoir de bonnes relations.

GILLES BORNSTEIN
Mais vous avez senti le Président TEBBOUNE, là-dessus ?

ALICE RUFO
Il y a eu de toute évidence, si vous voulez, une reprise du dialogue assez intense. Vous avez la visite de Gérald DARMANIN, et puis vous avez aussi, vous savez, la visite de l'homologue de Laurent NUÑEZ, qui va venir à Paris.

GILLES BORNSTEIN
Qui va arriver en France, oui.

ALICE RUFO
Je pense que la méthode des deux côtés est soutenue. Et donc, oui, il y a un accord sur la méthode de reprise de ce dialogue fonctionnel - exigeant par moments, parce qu'on n'est pas toujours d'accord sur tout - mais fonctionnel, et le constat que les années de rupture n'ont pas produit d'effet et ne vont pas dans le sens de l'intérêt de nos deux pays.

GILLES BORNSTEIN
On va regarder une carte et faire quelques milliers de kilomètres à l'est. Voici la carte où se trouve le Charles de Gaulle.

ALICE RUFO
Alors, le Charles de Gaulle est en mer Rouge.

GILLES BORNSTEIN
En mer Rouge, il n'a pas passé le détroit ?

ALICE RUFO
Alors, ça dépend duquel. Alors, il a passé le canal de Suez.

GILLES BORNSTEIN
D'accord, il est encore en mer Rouge, c'est-à-dire qu'il n'a pas passé le détroit de Bab-el-Mandeb ?

ALICE RUFO
Alors, je vais vous dire honnêtement, le fait de passer le canal de Suez, d'avancer en mer Rouge et de s'avancer vers ce qu'est la mer d'Arabie...

GILLES BORNSTEIN
Vous avez dit l'autre jour qu'il était en mer d'Arabie.

ALICE RUFO
J'ai dit qu'il s'est avancé vers la mer d'Arabie. Maintenant, je vais vous dire pourquoi ce n'est pas la peine de donner la localisation précise du Charles de Gaulle en permanence. C'est au moins pour deux raisons. D'abord, parce que c'est au Chef d'état-major des armées et au Chef des armées de parler de la localisation du Charles de Gaulle. Parce qu'il y a des raisons de sécurité et puis de signalement stratégique qui sont importantes à tenir. La deuxième raison, c'est parce que je ne veux pas qu'on soit mal compris par moments. On est quand même dans une période dans la région où vous avez énormément d'informations qui circulent et où il ne faut pas tordre la position de la France. Par moments, quand on a annoncé que le Charles de Gaulle avait passé le canal de Suez, on avait l'impression qu'on participait à une action offensive. C'est faux.

GILLES BORNSTEIN
Alors, dites-nous, à quoi va-t-il servir ?

ALICE RUFO
Alors, d'abord, il sert déjà. C'est-à-dire qu'en fait, quand vous avez un moyen comme le groupe aéronaval, vous avez le Charles de Gaulle et puis vous avez une série de moyens autour. Donc, vous avez des capacités d'appréciation sur zone autonomes. C'est quand même un moyen qu'a la France et qui est extrêmement important par rapport à d'autres pays et qui lui donne une capacité d'analyser ce qui se passe. Deuxième élément, c'est une posture crédible. C'est-à-dire que quand vous dites diplomatiquement : " Nous sommes prêts à faire ce qu'il faut pour le respect de la liberté de circulation maritime ", vous l'accompagnez de manière crédible de moyens militaires qui ne sont pas dans une action offensive ou de reprise de vive force du détroit d'Ormuz et qui sont là.

GILLES BORNSTEIN
Pour l'instant, le Charles de Gaulle ne participe pas à des actions de fluidification du trafic dans le détroit.

ALICE RUFO
Ce n'est pas possible tant que la belligérance continue.

GILLES BORNSTEIN
Concernant la belligérance, comme vous le dites, Donald TRUMP a proféré de nouvelles menaces d'anéantissement de l'Iran. Il a dit : " Il ferait mieux d'agir rapidement, sinon il ne restera rien d'eux ". Est-ce que vous redoutez une... Vous avez l'air de faire la moue, il a dit ça hier soir. Est-ce que vous redoutez une reprise imminente du conflit ?

ALICE RUFO
Je crois que l'escalade verbale doit cesser, comme d'ailleurs l'escalade militaire doit être évitée. Des deux côtés, il y a eu dans les dernières heures des attaques de l'Iran contre les pays du Golfe, qui sont inacceptables et qui sont dangereuses puisqu'elles ont concerné aussi, vous le savez, une installation nucléaire. La sécurité nucléaire aux Émirats, il n'a pas de conséquences, le patron de l'Agence internationale de l'énergie atomique s'est exprimé, mais il a aussi rappelé la gravité de ce type d'attaques.

GILLES BORNSTEIN
Mais il n'empêche que le Président TRUMP, même si vous dites que ce n'est pas bien, a proféré ces menaces. Comment voyez-vous les prochains jours ? Parce que là, on sent un statu quo qui peut durer des mois. Comment voyez-vous les prochains jours ?

ALICE RUFO
Dès le début sur ce conflit, honnêtement, je l'ai dit et je le répète, il n'y a pas de solution facile, il n'y a pas de solution où on claque des doigts et où ça s'arrange, et ça va durer. Je pense qu'il faut être clairs.

GILLES BORNSTEIN
Ça va durer ?

ALICE RUFO
Oui, d'ailleurs ça dure. Et je pense que notre intérêt collectif…

GILLES BORNSTEIN
Combien de temps ? Plusieurs… C'est en jours, en semaines, en mois ?

ALICE RUFO
Je ne sais pas, ça dépend de la capacité des Iraniens et des Américains à se remettre autour de la table. Je pense néanmoins que nous ne sommes pas impuissants et que nous pouvons agir. Et c'est d'ailleurs le sens de la coalition maritime que nous faisons. Qu'est-ce qu'on dit au fond, aux Iraniens comme aux Américains ? On dit qu'il faudra négocier sur le nucléaire, sur le balistique et sur la déstabilisation régionale.

GILLES BORNSTEIN
Ça ne marche pas pour l'instant.

ALICE RUFO
Mais le détroit d'Ormuz doit être sorti, un peu à part, du reste des problématiques. Si vous voulez, on peut nous dire que ça ne marche pas, mais je ne suis pas certaine que l'escalade militaire marche.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 mai 2026