Interview de M. Roland Lescure, ministre de l'économie, des finances, de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, à BFM Business le 19 mai 2026, sur la situation économique internationale, la question des salaires et les prix du carburant.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Roland Lescure - Ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique ;
  • Laure Closier - Journaliste

Média : BFM Business

Texte intégral

LAURE CLOSIER
Absolument, merci Sandra. Roland LESCURE vient d'arriver. Bonjour Monsieur le Ministre.

ROLAND LESCURE
Bonjour.

LAURE CLOSIER
Merci d'être avec nous ce matin pour ce G7 Finances. C'est la deuxième journée. Hier, c'est une journée qui a été marquée à la fois par des déclarations américaines sur le pétrole russe, dont on va poursuivre les exemptions de sanctions, mais aussi sur les taux d'intérêt avec un contexte macroéconomique qui se tend. Aujourd'hui, on attend des déclarations d'union de la part du G7 Finances. Est-ce que vous êtes optimiste ?

ROLAND LESCURE
Oui, je suis optimiste pour trois raisons. D'abord, parce que le G7 il a eu lieu. Quand j'ai commencé la présidence du G7 en début d'année, je me suis demandé si ça servait encore à quelque chose, le G7. On sait bien que les tensions sont fortes. C'était avant la crise en Iran, évidemment. Depuis, elles se sont accrues et je me rends compte que oui, ça fonctionne. Ça fonctionne parce qu'on est capable de se parler de tout. Moi, j'ai replongé dans les archives du G7 en 74, quand il a été créé... en 75. Il visait exactement à ça. À l'époque, il n'y avait pas d'agenda, pas de fonctionnaires : des chefs d'État et de Gouvernement dans une pièce qui se parlaient de tout, en toute confiance. Et c'est exactement ce qu'on a fait hier. On a abordé des sujets importants : les taux d'intérêt, vous l'avez dit, les enjeux évidemment de déséquilibres mondiaux, l'aide aux plus vulnérables. On fait face à une crise qui touche en premier lieu les plus vulnérables chez nous - les secteurs les plus exposés, un certain nombre de nos concitoyens - mais aussi à l'international. Et le G7 s'est saisi de ce sujet.

LAURE CLOSIER
Mais on est d'accord sur quoi à la fin ? Sur le fait qu'il faut aplanir nos relations commerciales sur les terres rares, sur la Chine ? Qu'est-ce qui va émerger dans le G7 ?

ROLAND LESCURE
Alors, vous allez avoir un communiqué, ça c'est une annonce que je vous fais, parce que sur le G7, on se demande toujours si on arrive à se mettre suffisamment d'accord pour publier un communiqué.

LAURE CLOSIER
Donc il y aura un communiqué ?

ROLAND LESCURE
Il y aura un communiqué, don vous verrez dans ce communiqué qu'il y a un certain nombre de sujet importants sur lequel on est d'accord. D'abord, la volonté indispensable de gérer les déséquilibres mondiaux. C'est un terme qui a l'air un peu loin du quotidien. Mais si on a moins d'industrie en France aujourd'hui, c'est qu'il y a des surcapacités en Chine, il faut les régler. Si on a insuffisamment d'épargne investie en France et en Europe pour financer nos startups, c'est qu'elle va aux États-Unis et qu'elle devrait rester ici. Les déséquilibres mondiaux, il faut qu'on les traite. Ensuite, l'aide aux plus vulnérables, notamment les pays les plus vulnérables. Vous savez qu'on est dans la période de semis en Afrique. On a un défi sur les engrais. Il y a des pays aujourd'hui qui ne savent pas s'ils vont littéralement pouvoir manger dans les mois qui viennent. Il faut qu'on s'en saisisse et qu'on prépare une action pour les Chefs d'États, vous savez qu'ils se retrouvent à Evian en juin pour traiter ce sujet. On a évidemment évoqué les enjeux de la crise et l'impact sur le quotidien dont nos concitoyens, on a bien travaillé.

LAURE CLOSIER
Et avec Scott BESSENT sur les questions commerciales, vous avez réussi à le convaincre qu'on est des alliés, qu'on a besoin d'un cadre commercial qui ne bouge pas ? Il est convaincu là-dessus ou pas ?

ROLAND LESCURE
Écoutez, je vais vous dire les choses comme ça, ça fait 250 ans qu'on se connaît avec les Américains et à travers ses siècles, il y a eu des hauts et des bas. On est dans un moment où on a des désaccords fondamentaux, notamment sur la manière de régler les déficits commerciaux, on en parle, on s'engage, on avance, on progresse. Vous savez qu'on a signé un accord, l'Europe et les États-à Unis l'été dernier. On est en train d'avancer vers sa ratification, je pense qu'on va pouvoir montrer et cette rencontre le montre plus que jamais qu'au fond, la loi du plus fort et le bilatéralisme, ça ne fonctionne pas, qu'on a besoin d'être plusieurs pour traiter de ces dossiers, parce que vos vulnérabilités sont mes forces et vice versa. Si on n'est pas capable d'échanger, on va aller dans le mur. Et je pense que tout le monde l'a compris ça.

LAURE CLOSIER
Sur la question des taux d'intérêt : 3,80. L'OAT français hier, ça monte partout dans le monde. Ce n'est pas un sujet franco-français. Est-ce que les inquiétudes sont là ? Qu'est-ce qui vous fait peur pour la suite ? Vous avez dit récemment que l'économie française était résiliente. Si jamais la Banque Centrale Européenne remonte les taux, est-ce qu'on pourrait nous, résister ?

ROLAND LESCURE
D'abord, merci de me poser la question sur mes déclarations récentes parce que j'entends des prophètes de malheur qui poussent derrière chaque brin d'herbe de Bercy. Il faut regarder les choses avec réalisme. Il faut regarder les faits. Aujourd'hui, la réalité, évidemment, c'est qu'on a des vents de face. La crise n'est pas une bonne nouvelle, notamment pour les taux d'intérêt. Ça veut dire que je paye plus pour notre dette, près de quatre milliards d'euros. Mais pour l'instant, l'économie française, elle résiste. Et pas pour rien. Parce qu'on a un meilleur mix énergétique que la plupart des pays européens. Parce qu'on a des stabilisateurs automatiques. Le SMIC va augmenter, ce qui fait que la consommation va résister. Donc, on est face à une crise internationale qui a de l'impact, qui fait qu'on ralentit. Mais aujourd'hui, il n'y a ni stagflation ni récession en France. J'espère bien que ça va continuer. Alors, ça continuera, évidemment, si cette crise ne dure pas trop longtemps. Et c'est un des défis majeurs de cette discussion multilatérale. Mettre en place des négociations, c'est ce que la France pousse le plus vite possible, pour rouvrir le détroit d'Ormuz, qui est ce noeud économique du conflit au Moyen-Orient.

LAURE CLOSIER
Et là-dessus, vous êtes optimiste ? Les dernières déclarations de Donald TRUMP... une opération prévue aujourd'hui annulée…

ROLAND LESCURE
Donc ça bouge tous les jours. Donc on va suivre la réalité. Éviter d'être un optimiste exagéré, mais aussi d'être un prophète de malheur. Mon métier, c'est de regarder les faits. Aujourd'hui, la réalité, c'est qu'on est dans une tempête, mais qu'on résiste et qu'on continue à avancer. Et ça, c'est quand même important que les Français le sachent.

LAURE CLOSIER
Il y a des annonces prévues par Sébastien LECORNU, le Premier ministre, jeudi, sur des aides aux carburants. Est-ce que vous allez les élargir à d'autres professions, par exemple aux aides-soignantes, à ceux qui roulent beaucoup, notamment pour travailler ?

ROLAND LESCURE
Vous l'avez dit, on annoncera ça jeudi. On avait annoncé aux alentours du 27 mars les aides d'avril. On avait annoncé le 21 avril les aides de mai. On annoncera ce jeudi les aides de juin. Ce qu'on souhaite, c'est, dans un moment où, évidemment, les finances publiques sont sous tension, où l'euro public est rare, se focaliser sur les plus vulnérables, sur ceux qui en ont le plus besoin. Je pense que les Françaises et les Français le comprennent. Moi, je ne suis pas là pour aider tout le monde, y compris ceux qui n'en auraient pas besoin. Il y a des gens aujourd'hui qui peuvent passer cette crise sans trop d'erreurs.

LAURE CLOSIER
Donc ça sera toujours ciblé, ça ne bougera pas.

ROLAND LESCURE
On se focalise sur ceux qui en ont le plus besoin, et en premier lieu, ça aide ceux qui travaillent. Parce qu'évidemment, c'est essentiel, on doit préserver la croissance, on doit s'assurer que la croissance française continue à tenir.

LAURE CLOSIER
Marylise LÉON a dit dans Le Parisien cette semaine qu'il fallait absolument, que c'était urgent, augmenter les salaires, rouvrir les NAO, les négociations entre les salariés et les chefs d'entreprise. Est-ce que vous êtes sur la même ligne ? Est-ce que vous poussez les entreprises à augmenter les salaires ?

ROLAND LESCURE
En tout cas, elle est dans son rôle. Moi, je crois au dialogue social, je crois au paritarisme. Et donc qu'une responsable d'un grand syndicat, à un moment où l'inflation augmente, décide d'engager une conversation avec les représentants du patronat sur la hausse des salaires, ça me semble tout à fait normal. Ce n'est pas mon rôle. Il y en a certains qui disent qu'il faut indexer les salaires sur les prix, qu'il faut que l'État se mêle de tout. Je considère que le paritarisme, c'est de laisser les partenaires sociaux négocier. De manière concrète, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'aujourd'hui, il y a des entreprises qui peuvent sans doute se permettre des hausses de salaires, des secteurs qui sont moins affectés que d'autres. On en connaît : l'énergie par exemple. Et que donc, dans ces secteurs-là, on doit pouvoir sans doute faire quelque chose. Mais ce n'est pas mon boulot.

LAURE CLOSIER
Vous dites que ce n'est pas votre boulot, mais quand vous avez parlé du gel des baisses de charges pour les entreprises, donc ça va rester plat parce que le SMIC augmente et qu'il ne faut pas que ça soit mécanique sur la hausse des autres salaires, vous nous avez dit : " Attendez, vous n'augmentez pas les salaires, on ne va pas poursuivre la baisse " ?

ROLAND LESCURE
Non, mais ce que j'ai dit, c'est que l'euro public, il est rare. Moi, je n'arrose pas sans discriminer. Si on a des effets d'aubaine, c'est-à-dire que si on a des hausses des aides aux entreprises généralisées - on parle de deux milliards d'euros - qui concernent des entreprises qui touchent des aides supplémentaires alors qu'elles n'ont pas augmenté les salaires, moi, je fais un cadeau, là encore, à des gens qui n'en ont pas besoin. Je souhaite qu'on réserve les aides à celles et ceux qui en ont besoin. Donc, on va voir ce qui va se passer du côté des salaires. Moi, je ne fais pas d'aide non discriminée aujourd'hui. Ce n'est pas un cadeau à faire à qui que ce soit, et notamment, évidemment, à nos concitoyens, parce qu'in fine, tout ça se retrouvera soit en taxes, soit en économies de dépenses, et ça, je préfère limiter l'un et l'autre.

LAURE CLOSIER
Vous le dites : l'euro public, il faut y faire attention. TotalEnergies a annoncé hier qu'ils allaient à nouveau prolonger l'opération de blocage des prix. Vous leur dites quoi ? Merci ? C'est une sorte de ministre du Carburant, maintenant, Patrick POUYANNÉ ?

ROLAND LESCURE
Non, non, ce n'est ni un ministre du Carburant, ni un ministre de la Consommation, mais c'est un entrepreneur qui, je pense, est conscient du fait que dans la période actuelle, il fait partie des grands gagnants, et qu'il puisse redistribuer une partie de ses gains aux consommateurs français, j'allais dire que c'est plutôt bienvenu. Donc je ne lui dis pas merci, ni je ne vais lui retirer la légion d'honneur comme certains ont envisagé de le faire. C'est un entrepreneur français qui est à la tête d'une major internationale. Grâce à cette major, aujourd'hui, on a de l'essence, on a du gazole, on a du kérosène, du fioul pour nos avions. Le fait d'avoir une major intégrée en France, c'est plutôt un avantage. Mais évidemment, au passage, elle gagne beaucoup d'argent ; qu'elle en redistribue une partie à nos concitoyens qui roulent, je trouve ça bienvenu.

LAURE CLOSIER
Est-ce qu'à la fin, il faut être clair vis-à-vis des Français : le prix de l'essence ne va pas baisser tout de suite ? La crise va être longue ?

ROLAND LESCURE
Alors, la crise va durer, parce qu'on sait que même si on rouvre le détroit d'Ormuz demain, ça prendra du temps avant que les paquebots, les tankers arrivent sur nos côtes. Mais non, ça va sans doute rester élevé. On était à 1,70 euro sur le gazole avant la crise. On est montés jusqu'à 2,20 euros. Aujourd'hui, on est à peu près à 2,15 euros. Il est probable que ça reste élevé. Mais évidemment, de la même manière que ça a monté vite à la pompe, on l'a vu en début de crise, si le pétrole baisse, moi, je m'attends à ce que l'essence baisse à la pompe également. Est-ce qu'il se stabilisera après la crise à 1,80 euro, 1,90 euro ? Je n'en sais rien. Mais la vraie leçon de tout ça, c'est que cette crise doit nous rappeler une fois de plus qu'on a des dépendances dont il faut se débarrasser. Électrifions, électrifions, électrifions, avec des véhicules fabriqués en France, avec des terres rares auxquelles on a accès - on en a beaucoup parlé hier, on va continuer à en parler aujourd'hui - avec de l'électricité produite en France, décarbonée, et au fond, avec une autonomie, une indépendance qu'on doit à nos concitoyens et dans laquelle il faut investir maintenant.

LAURE CLOSIER
Vous parlez de dépendance. Dernier point, justement, on a eu des chiffres sur le GNL européen, avec nos importations de GNL depuis la Russie qui battent des records. On est en hausse de 16% sur l'année. On revient au niveau de 2022. Premier consommateur là-dedans, la France. C'est elle qui tire les importations de GNL. Comment ça se fait qu'on soit encore dans cette situation-là ?

ROLAND LESCURE
Alors, c'est un peu plus compliqué que ça, parce qu'une fois qu'il arrive en France, il circule, le GNL. Donc, il arrive en France et ensuite il circule ailleurs en Europe, en Italie, en Espagne et autres. On est aujourd'hui dans une logique où on a souhaité renforcer les sanctions en interdisant l'importation de GNL russe à partir de l'année prochaine. Et donc, en attendant, évidemment, on n'est pas sous sanctions formelles et on continue des contrats qui existaient. Il n'y a plus de nouveaux contrats. Et donc, ce qu'on importe aujourd'hui, c'était des contrats passés. On n'aura, à partir de l'année prochaine, plus de GNL russe qui arrivera en Europe. On aura d'ici-là, je pense, continué à améliorer notre diversification des sources. Il y a beaucoup de GNL qui vient des États-Unis. J'allais dire, c'est bienvenu et on va continuer à faire ça.

LAURE CLOSIER
Merci beaucoup, Roland LESCURE, d'avoir été avec nous ce matin.

ROLAND LESCURE
Merci à vous.

LAURE CLOSIER
Communiqué à 11 h alors. C'est ça ? Ou vers 13 h ?

ROLAND LESCURE
Fin de matinée. Conférence de presse à 13 h 30.

LAURE CLOSIER
Fin de matinée et il y aura donc un communiqué de presse. Merci beaucoup d'avoir été avec nous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 mai 2026