Texte intégral
ALIX BOUILHAGUET
Un mot pour commencer sur ces milliers de manifestants en colère partout en France après la mort de Lyhanna. Tous dénoncent les dysfonctionnements dans la prise en compte des plaintes et demandent des actes. Sébastien Lecornu réunit aujourd'hui plusieurs ministres sur la protection de l'enfance. Est-ce qu'il faut une révolution au sein du système judiciaire ?
SEBASTIEN MARTIN
Vous avez parlé de dysfonctionnements. Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a fait part, lui - en tout cas des résultats qui lui étaient remontés et des premières analyses de la situation - d'un certain nombre de dysfonctionnements. Moi, je suis pour une société de la responsabilité. Et s'il y a des dysfonctionnements, ils doivent être identifiés, et puis les personnes qui en sont responsables doivent être sanctionnées. C'est le meilleur moyen aussi de protéger la justice. Je n'aime pas beaucoup qu'on jette l'opprobre sur toute la justice. S'il y a des personnes qui commettent des erreurs, elles doivent être sanctionnées. C'est le meilleur moyen de consolider la justice et, bien sûr, d'essayer d'apporter un minimum de réponses à toutes ces Françaises et tous ces Français.
ALIX BOUILHAGUET
Là, vous pointez les magistrats, mais cela veut dire que la responsabilité politique, celle notamment de Gérald Darmanin, vous ne la mettez pas en cause ?
SEBASTIEN MARTIN
Le garde des Sceaux, vous savez, il a choisi de ne pas se cacher dans cette affaire. Il l'a encore dit hier soir à la télévision. Il va expliquer aux Français ce qu'il fait, il va montrer comment il se bat pour essayer d'avoir une justice qui est plus efficace. Et moi, je pense qu'au contraire, on a plutôt besoin de Gérald Darmanin à la Justice en ce moment.
ALIX BOUILHAGUET
Vous arrivez à Bercy dans un contexte économique qui est difficile : consommation en panne, chômage qui remonte, dette record. Pourtant, l'industrie permet pour l'instant d'éviter à la France la récession. Est-ce qu'elle est devenue aujourd'hui le principal moteur de la croissance ?
SEBASTIEN MARTIN
D'abord, merci de le dire, parce que j'ai l'habitude de voir que généralement les mauvaises nouvelles sont de bonnes nouvelles. Et donc, quand vous dites ici qu'effectivement notre industrie, en mars, a fait plus de 1% de croissance en mars et 0,4% en avril, c'est sûr que ça paraît un peu contre-intuitif. Parce qu'il y a des secteurs industriels qui sont portés : on a mis en place la politique du nouveau nucléaire, ça crée énormément d'emplois et une dynamique. On a mis en place le plan d'électrification, c'est 6 000 usines et 600 000 salariés qui en dépendent. La Défense aussi : ce sont des secteurs industriels qui sont tirés. Et aujourd'hui, on voit bien qu'on a une industrie solide.
ALIX BOUILHAGUET
Alors, je vais peut-être mettre un petit bémol parce que les derniers chiffres montrent effectivement un rebond dans certains secteurs industriels : la chimie, la plasturgie, la verrerie, le raffinage, le matériel et les transports hors automobile. Mais est-ce que ça, c'est vraiment le signe d'une véritable reprise industrielle, ou plus simplement un effet conjoncturel lié notamment à la guerre au Moyen-Orient ?
SEBASTIEN MARTIN
En même temps, madame, tout ce que vous avez cité, ça fait beaucoup de secteurs ! Ça fait quand même énormément de monde. Et vous n'avez pas cité non plus les secteurs dont j'ai parlé tout à l'heure. Le nucléaire... J'étais hier chez moi à Chalon-sur-Saône, et en Bourgogne-Franche-Comté, le nucléaire, c'est des milliers de recrutements qui sont en cours. Vous allez dans le Cotentin : il y aura 6 000 emplois industriels de plus d'ici 2030 autour de la Défense et du nucléaire. Et vous savez, cette crise, on avait beaucoup dit que cette crise allait peut-être mettre par terre notre industrie. Et en fait, on a une industrie qui est résiliente. Les crises se succèdent et l'industrie est toujours là.
ALIX BOUILHAGUET
Mais est-ce qu'on peut encore promettre la réindustrialisation quand certains grands groupes réduisent leur présence sur le territoire ? Je pense notamment à Michelin, qui prévoit de supprimer 1 500 emplois en France et explique qu'il coûte deux fois plus cher de produire en Europe qu'en Asie.
SEBASTIEN MARTIN
Mais la réindustrialisation, ce n'est pas qu'une promesse, c'est une nécessité. Ce pays, pendant des années, il a cru qu'on pouvait être un pays sans usines. On a vu ce que ça a donné au moment du Covid. Et tous les Français, aujourd'hui, considèrent que l'industrie est un élément essentiel pour notre pays. Il y a des entreprises comme Michelin qui traversent des moments difficiles. On va peut-être parler aussi de Duralex qui traverse un moment difficile. Mais je veux dire que rappelons-nous d'où nous venons : entre 2005 et 2015, il y a eu plus d'un million d'emplois industriels ont été détruits dans ce pays. Entre 2018 et 2024, nous avons recréé 180 000 emplois industriels. On a stoppé la désindustrialisation. Donc maintenant, il faut continuer.
ALIX BOUILHAGUET
Quand un groupe aussi performant que Michelin estime ne plus pouvoir produire certaines activités en France, est-ce que ce n'est quand même pas la preuve que nous avons un problème structurel de compétitivité ?
SEBASTIEN MARTIN
Ce n'est pas un sujet de compétitivité. Ce matin encore, l'Insee a corrigé ses erreurs - je suis un peu en colère honnêtement, d'ailleurs au passage, parce que ça fait plusieurs fois que l'Insee corrige ses erreurs sur la compétitivité de la France - en rappelant que, finalement, on était dans la moyenne européenne en matière de compétitivité et notamment de la qualité de notre main-d'oeuvre. Michelin traverse une difficulté, et c'est là où l'action européenne est absolument indispensable. Ils traversent une difficulté parce que la Chine continue d'importer en Europe des produits avec des coûts qui sont inférieurs aux coûts de la matière première, y compris pour les pneumatiques. Depuis que je suis arrivé, il y a seize mesures de protection au niveau européen qui ont été engagées et parmi celles-ci, concernant les pneumatiques, il va y avoir des mesures vont arriver.
ALIX BOUILHAGUET
Mais je vais prendre un autre exemple, Duralex, qui est aussi un symbole du patrimoine industriel français et qui est à nouveau confronté à des difficultés financières. L'État a déjà accompagné l'entreprise. Est-ce que là, vous êtes prêt à intervenir à nouveau ?
SEBASTIEN MARTIN
En ce moment, sur Duralex, on est en train de regarder quelles sont les raisons qui ont mené à la situation que nous connaissons aujourd'hui. Donc je ne veux pas tirer de conséquence avant d'en avoir toutes les raisons.
ALIX BOUILHAGUET
Ça avait été repris par les salariés, c'était sous forme de coopérative.
SEBASTIEN MARTIN
L'affaire Duralex, ça montre quoi ? Que le sujet, ce n'est pas de savoir si on fait une SCOP ou une SA. Le sujet, c'est : est-ce qu'on a une vision industrielle de ce que l'on veut faire ? Est-ce que l'on a une équipe dirigeante qui a envie de porter ça ? Est-ce qu'on a un business plan qui capable de porter l'entreprise ? Ce n'est pas une SCOP, une SA ou autre chose qui sauve une boîte. C'est d'avoir des clients et d'avoir un business plan qui va avec.
ALIX BOUILHAGUET
Mais vous intervenez en ce moment pour sauver Eurolysine, qui est le dernier producteur européen d'acides aminés par fermentation. Vous allez mettre plusieurs dizaines de millions sur la table pour cette usine. Est-ce que vous allez faire pareil avec Duralex ?
SEBASTIEN MARTIN
Pourquoi on l'a fait pour Eurolysine ? On le fait parce que dans Eurolysine, il y a un investisseur privé, le groupe Avril, qui est un grand groupe de l'agroalimentaire, qui est présent à nos côtés.
ALIX BOUILHAGUET
Et qui met aussi au pot.
SEBASTIEN MARTIN
Qui met plus que vous. Qui met 55% au pot et nous, nous mettons 45% au pot, un. Deux, il y a un projet industriel derrière. Il y a des investissements derrière. Moi, quand il y a un projet industriel, des investissements et une vision de long terme, l'État peut être présent. Mais si on n'a pas ça, il ne faut pas compter sur moi pour boucher les trous.
ALIX BOUILHAGUET
Et sur Duralex, vous dites qu'il n'y a pas de vision industrielle ?
SEBASTIEN MARTIN
Je dis que la direction a été remerciée par le Conseil d'administration. Donc, il faut maintenant qu'une nouvelle équipe de direction se mette en place, qu'il y ait un projet industriel sérieux, et que quand les commandes sont passées, elles soient livrées en temps et en heure. Parce que si on commande des verres pour Noël et qu'on ne les livre pas, ça ne marche pas. À partir de là, on est prêts à accompagner le projet industriel.
ALIX BOUILHAGUET
On vous a entendu : pour la Chine, c'est une concurrence déloyale. Vous l'accusez d'inonder le marché avec des prix cassés. Mais la Chine subventionne massivement ses entreprises. Que peut faire la France ?
SEBASTIEN MARTIN
C'est d'ailleurs assez amusant ce que vous dites. Quand je vois le débat qu'on a eu en France sur le soutien aux entreprises... L'OCDE a sorti une étude qui dit que la Chine subventionne dix fois plus que les pays européens ou les pays de l'OCDE son industrie. Et quand je vois ceux qui nous disent qu'on aide trop notre industrie, des fois j'aimerais bien qu'ils voient les choses d'une manière un peu plus large.
ALIX BOUILHAGUET
Donc, que faut-il faire ? Est-ce qu'il faut relever les droits de douane qui sont insuffisants ?
SEBASTIEN MARTIN
Il faut faire plusieurs choses : un, l'Europe a des outils commerciaux pour se protéger. Ça s'appelle des clauses de sauvegarde, en gros des droits de douane, lorsqu'on constate de la concurrence déloyale. Et ça, c'est trop lent à activer. Parfois, cela prend 12 mois, 18 mois, c'est trop lent. La France demande à l'Union européenne de mettre plus de moyens. On a autant de fonctionnaires qui s'occupent de ces sujets-là au sein de la Commission européenne qu'au Royaume-Uni. Ce n'est pas possible, il en faut plus, il faut que ça s'active plus vite. Deuxièmement, il faut aussi activer un outil qui s'appelle la préférence européenne.
ALIX BOUILHAGUET
La préférence européenne, mais qu'est-ce qui s'est passé ?
SEBASTIEN MARTIN
Vous savez, aux États-Unis, on a le Buy American Act.
ALIX BOUILHAGUET
Est-ce qu'il faut un Buy European Act ?
SEBASTIEN MARTIN
Exactement. Il faut qu'on ait au niveau européen… Aujourd'hui, nos concitoyens peuvent comprendre les choses très clairement : dès lors que l'on subventionne… Par exemple l'achat de voitures électriques, c'est subventionné, on veut que les subventions pour l'achat de véhicules électriques se fasse pour des véhicules électriques made in Europe. Comme nous le faisons en France. En France, sur les dix véhicules électriques les plus vendus en France, aucun n'est chinois. Pourquoi ? Parce que le système d'aides va à des véhicules qui sont produits en Europe. Et ça, il faut le généraliser au niveau européen.
ALIX BOUILHAGUET
Est-ce que vous avez identifié, justement, d'autres secteurs qui pourraient bénéficier de cette préférence européenne ?
SEBASTIEN MARTIN
On a le secteur de l'énergie, tout ce qui est énergie verte également. On a les secteurs de l'acier, on a les secteurs du ciment et du béton, qui pourraient être aidés comme ça. On a les secteurs de la pharmacie, je pense aussi au secteur de l'industrie chimique. Là, c'est un débat avec nos amis allemands, mais en tout cas pour les Français, ça fait partie des secteurs qui doivent être aidés parce que ce sont des industries de base qui nous permettent de consolider notre implantation industrielle en Europe.
ALIX BOUILHAGUET
Un tout dernier mot sur la présidentielle, parce que c'est à la fois loin, mais ça se rapproche quand même. Vous êtes Républicains, c'est votre famille politique. Votre candidat, sur le papier, c'est Bruno Retailleau. Sauf que pour l'instant, on a le sentiment que sa candidature, elle passe un peu sous les radars. Est-ce que vous y croyez ?
SEBASTIEN MARTIN
Écoutez, moi, j'ai toujours été élevé - que ce soit sous Jacques Chirac, puis sous Nicolas Sarkozy - dans un concept qui s'appelait l'union de la droite et du centre, de la droite et du centre droit. C'est comme ça que Chirac a gagné, que Sarkozy a gagné. Donc, Bruno Retailleau, il doit rassembler. On ne gagnera pas l'élection présidentielle si on ne rassemble pas.
ALIX BOUILHAGUET
Vous dites qu'il ne rassemble pas assez en ce moment ? Qu'il est plutôt excluant ?
SEBASTIEN MARTIN
Je dis qu'il doit avoir une stratégie qui est une stratégie de rassemblement. On ne gagne pas l'élection présidentielle si on ne rassemble pas, c'est ce que j'aurai l'occasion de lui dire.
ALIX BOUILHAGUET
Il n'a pas été content parce que Jean-François Copé semble soutenir Édouard Philippe.
SEBASTIEN MARTIN
Écoutez, Jean-François Copé est libre de faire ce qu'il a envie de faire. Moi, pour l'instant, je suis toujours membre d'une famille politique qui s'appelle Les Républicains, même si certains ont souhaité que je me mette en retrait. J'ai adhéré au parti gaulliste, au RPR...
ALIX BOUILHAGUET
Parce que vous, vous êtes quoi ? Vous êtes excommunié aussi ?
SEBASTIEN MARTIN
Je suis suspendu. C'est un terme juridique que je vous laisse analyser. Mais il n'empêche que j'ai adhéré au RPR quand j'avais quatorze ans. Je ne suis pas sûr que tous ceux qui m'ont suspendu étaient déjà dans la famille gaulliste à ce moment-là.
ALIX BOUILHAGUET
Mais vous demandez à Bruno Retailleau de vous réintégrer dans votre famille ?
SEBASTIEN MARTIN
Moi, je ne demande rien. Je suis au service de mon pays, c'est ça ma priorité. Après, si Les Républicains considèrent qu'être au service de son pays est une erreur, c'est leur problème, ce n'est pas le mien.
ALIX BOUILHAGUET
En tout cas, vous n'êtes pas rancunier puisque vous le soutenez pour la présidentielle.
SEBASTIEN MARTIN
Je n'ai pas dit que je le soutenais pour la présidentielle. Je dis que je soutiendrai celui qui sera capable de rassembler la grande famille politique de la droite et du centre. C'est ça l'essentiel.
ALIX BOUILHAGUET
Donc, peut-être Édouard Philippe finalement.
SEBASTIEN MARTIN
Peut-être Édouard Philippe, peut-être Bruno Retailleau, peut-être d'autres, je n'en sais rien. Moi, je veux quelqu'un qui rassemble.
JEAN-BAPTISTE MARTEAU
Nuance, à la fin, effectivement, vous aviez raison de le préciser. Non, ce n'est pas forcément Bruno Retailleau.
SEBASTIEN MARTIN
Il faut rassembler. On ne va pas gagner la présidentielle avec 8 %.
source : Service d'information du Gouvernement, le 16 juin 2026