Interview de Mme Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants, à France Inter le 15 juin 2026, sur l'accord entre les États-Unis et l'Iran , la réouverture du détroit d'Ormuz, le conflit israélo-libanais et les relations franco-américaines.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Alice Rufo - Ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants ;
  • Benjamin Duhamel - Journaliste

Média : France Inter

Texte intégral

BENJAMIN DUHAMEL
Bonjour Alice Rufo.

ALICE RUFO
Bonjour.

BENJAMIN DUHAMEL
Merci d'être avec nous, ce matin, sur France inter. Après l'annonce d'un accord entre les États-Unis et l'Iran qui doit être signé vendredi prochain en Suisse, son contenu n'est pas encore totalement connu mais Donald Trump revendique la réouverture du détroit d'Ormuz, une fois l'accord parafait. Côté iranien, on met en avant de grandes victoires, une humiliation de ses adversaires. Qui peut ce matin se déclarer gagnant de cette guerre, Alice Rufo ?

ALICE RUFO
Je crois d'abord qu'il faut saluer résolument l'accord trouvé dans les dernières heures. C'est important, c'est la première chose qu'il faut dire. Ensuite, vous avez décrit évidemment la bataille des récits qui est assez classique en fait dans ces cas-là. Mais au fond, ce qu'il faut c'est se concentrer sur ce que nous nous souhaitions. Nous appelions de longue date à ce que, au fond, la question du détroit d'Ormuz soit neutralisée pour ouvrir une phase de négociation sur les autres questions. Et nous nous dirigeons vers cela dans une phase diplomatique qui s'ouvre, qui va être très intense.

BENJAMIN DUHAMEL
Et on va rentrer dans le détail sur le rôle de la France, notamment dans la sécurisation du détroit d'Ormuz. Mais c'est important de poser un constat, de faire un cadrage. Les États-Unis obtiennent la réouverture d'un détroit qui était ouvert avant le début de la guerre. Sur le nucléaire, ça ressemble furieusement à l'accord de 2015, l'accord de Vienne que Donald Trump avait déchiré. On se dit, en voyant tout cela, tout ça pour ça. Alice Rufo ?

ALICE RUFO
Cette guerre, en fait, nous ne l'avons pas choisie. Après, on vit avec le monde dans lequel on est. Voilà, il fallait arriver à cet accord.

BENJAMIN DUHAMEL
Est-ce qu'on peut dire que c'est un succès stratégique pour les États-Unis ?

ALICE RUFO
Cet accord est important pour nous. Voilà, il est important pour nous, il est important pour la stabilité internationale. Il ouvre une opportunité pour la stabilité dans la région. Ce n'est pas à moi de juger d'un succès ou pas américain. Je note que les autorités américaines s'en félicitent.

BENJAMIN DUHAMEL
Oui, une question dans ce cas-là plus ouverte, cette guerre, elle aura servi à quoi, Alice Rufo ? Et notamment, on se souvient de ce qui était dit au mois de janvier, quand il était question de libérer le peuple iranien massacré par le régime, plusieurs mois après. Cette guerre, elle aura servi à quoi ?

ALICE RUFO
Oui, je pense que vous avez raison de rappeler la pensée qu'on doit avoir pour le peuple iranien qui a subi beaucoup les conséquences d'abord du régime, qui a mené des répressions tout à fait terribles au début de l'année, et puis de la guerre. Cependant, il se trouve que je ne peux pas expliquer une décision stratégique que nous n'avons pas prise. La décision stratégique que nous, nous avons prise, c'était de passer par la voie diplomatique. Nous y sommes, allons de l'avant, et c'est pour ça que je disais qu'il faut le saluer résolument, c'est-à-dire avec la résolution à ce que cet accord soit mis en oeuvre de manière efficace et robuste.

BENJAMIN DUHAMEL
Je crois que certains de vos silences sont assez éloquents ce matin, Alice Rufo. Il faut qu'on s'arrête sur deux points précis. Le premier, vous l'évoquiez, c'est le détroit d'Ormuz. Est-ce que des informations dont vous disposez, la perspective, c'est une réouverture inconditionnelle, sans aucun droit de péage, ou est-ce que l'Iran garderait d'une manière ou d'une autre une forme de contrôle sur le détroit d'Ormuz ?

ALICE RUFO
Alors, l'accord n'est pas publié, il sera signé, le protocole sera signé dans les prochains jours. Ce qui compte, c'est qu'elle soit rapide, la réouverture du détroit d'Ormuz. Vous savez qu'il y avait un blocus américain, donc il sera levé, après les informations dont nous disposons, et nous, nous souhaitons qu'il n'y ait pas de péage ni de conditions mises au fond à cette réouverture.

BENJAMIN DUHAMEL
Donc un rétablissement de la situation maritime ?

ALICE RUFO
De la liberté de circulation maritime, conforme aux droits internationaux. C'est d'ailleurs cela que nous sommes prêts à soutenir.

BENJAMIN DUHAMEL
Que vous êtes prêts à soutenir, avec ce qui était évoqué par le Président de la République, par vos alliés, notamment la Grande-Bretagne, cette mission de sécurisation du détroit d'Ormuz, une fois le conflit terminé. Est-ce que vous pouvez là, Alice Rufo, ce matin, comme ministre déléguée aux armées, nous en dire plus sur les conditions, quand, comment pourrait être lancée cette mission de sécurisation du détroit d'Ormuz ?

ALICE RUFO
Oui, nous sommes prêts à contribuer, en tout cas à la mise en oeuvre d'un accord qui permettra la reprise de la liberté de circulation maritime, rapide et robuste et efficace, en fait, dans le détroit d'Ormuz. En avril, il y a eu une réunion internationale à Paris, à l'Elysée, où une quarantaine de pays se sont mis d'accord, au fond, sur les paramètres d'une mission internationale ou d'une initiative internationale qui permettrait de reprendre cette liberté de circulation, j'insiste, à distance des belligérants. Bon, la condition première, c'était cet accord, c'était qu'il puisse y avoir une cessation des hostilités, un arrêt des combats, parce qu'il était hors de question d'y aller, dans une situation, ni pour une ouverture de vie-force, comme à un moment donné, les Etats-Unis le demandaient, ni dans une conflictualité. Bon, ça, c'est le premier point. Le deuxième point, c'est qu'il faut qu'il y ait un accord des parties, de toutes les parties.

BENJAMIN DUHAMEL
Et donc, que l'Iran soit d'accord pour cette mission de sécurisation ?

ALICE RUFO
Absolument. Donc, c'est ce qu'il va falloir travailler dans la semaine. Il y a plusieurs acteurs qui vont se réunir au G7, autour d'une réunion sur le Moyen-Orient, plusieurs pays du Golfe, le Qatar, qui a contribué, d'ailleurs, à cet accord, et bien sûr que, dans les prochains jours, les discussions vont porter là-dessus, étant entendu que, par ailleurs, nous, et vous m'interrogez comme ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, il y a une planification qui a été faite, une planification militaire qui a été faite, avec nos partenaires britanniques, mais aussi avec d'autres.

BENJAMIN DUHAMEL
Mais la France est prête, c'est ce que vous dites ce matin, à participer à cette mission, notamment à contribuer au déminage du détroit d'Ormuz. Ça fait partie des missions, effectivement, des bateaux et des frégates françaises.

ALICE RUFO
Oui, si les conditions sont réunies, nous sommes prêts à appuyer, avec nos partenaires, des opérations qui seraient nécessaires, de déminage, mais tout cela, vous voyez bien qu'on a le cadre général, maintenant, il faut le construire, ce cadre.

BENJAMIN DUHAMEL
Un mot plus général sur la présence française dans la région. Il a été question, ces derniers jours, par voix de presse, du départ du porte-avions Charles de Gaulle, notamment pour maintenance. Est-ce que vous pouvez nous dire, ce matin, si le porte-avions Charles de Gaulle va rester dans la région, notamment dans la perspective de cette mission de sécurisation ?

ALICE RUFO
Oui, bien sûr. Jusqu'à nouvel ordre, c'est ce qui a été dit hier par l'état-major des armées. Le porte-avions reste sur zone et, de toute évidence, on voit bien l'intérêt qu'avait aussi cette présence dans la région pour avoir une appréciation autonome, et surtout crédibiliser la démarche diplomatique qui vise à la liberté de circulation maritime, c'est-à-dire, en fait, à quelque chose qui contribue à nos intérêts, c'est-à-dire à la reprise du trafic pour l'économie mondiale et pour le prix à la pompe, comme ça vient d'être dit.

BENJAMIN DUHAMEL
Alice Rufo, pour que cet accord puisse être pleinement accepté par les partis, il faut que le conflit cesse au Liban, et pour cela que le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, cesse de frapper Beyrouth et de frapper le Hezbollah. Quand on voit, ces derniers jours, la façon dont il a délibérément refusé de suivre ce qui lui était demandé par le président américain, est-ce que ça peut vraiment rendre optimiste sur la possibilité que les armes se taisent entre Israël et le Hezbollah ?

ALICE RUFO
Vous avez raison de rappeler l'épisode d'hier, qui n'est pas un épisode, puisqu'il y avait déjà eu des précédents, au fond, sur les frappes sur Beyrouth. D'abord, d'après les informations dont on dispose, mais encore une fois, qui sont indiquées par le Premier ministre du Pakistan, par exemple, le Liban, et c'est une bonne chose, fait partie de l'accord sur la cessation des hostilités. On sait bien qu'Israël n'est pas favorable, au fond, à un accord depuis longtemps. Il n'y a rien de nouveau. Même à l'époque, du JCPOA, de l'accord sur le nucléaire, en 2015. Israël n'était pas favorable à cet accord. Bon, s'agissant du Liban, il est temps que le Liban cesse d'être l'otage, au fond, des guerres des autres. Et là, je crois que, vraiment, on a une opportunité très importante, avec les Américains, en discussion avec nos partenaires, notamment Golfique, en lien avec l'Iran, puisque nous avons gardé des canots ouverts, pour imposer le fait que les armes se taisent, et qu'on puisse travailler à la reprise de la souveraineté libanaise, c'est-à-dire au contrôle de l'État sur les milices. C'est important.

BENJAMIN DUHAMEL
Oui. Un dernier mot, Alice Rufo. Donald Trump, qui va donc arriver aujourd'hui en France, pour le G7 d'Evian, bien évidemment, cet accord sera au menu des discussions. Et pour un dîner de gala, mercredi à Versailles, au menu, on a appris, feu d'artifice, visite de la Galerie des Glaces. Est-ce qu'on a vraiment besoin, Alice Rufo, de dérouler le tapis rouge à un dirigeant dont l'agenda stratégique consiste méthodiquement à nous affaiblir, nous, Européens ?

ALICE RUFO
C'est un allié qui célèbre... Les États-Unis d'Amérique célèbrent leurs 250 ans. Encore une fois, d'abord, Versailles est un outil diplomatique majeur, et deuxièmement…

BENJAMIN DUHAMEL
Mais on a besoin d'en rajouter à ce point. L'idée n'est pas de contester que les États-Unis soient notre allié et qu'il y ait des discussions bilatérales.

ALICE RUFO
Mais quand on invite un chef d'État, on célèbre une histoire commune, et à travers lui, un peuple, une amitié entre les peuples. J'ajoute que les États- Unis sont... Moi, je n'ai jamais dit que ce n'étaient pas nos alliés, ce sont nos alliés. On a quand même là une séquence qui s'ouvre. Je veux insister là- dessus, parce que les symboles comptent énormément. Mais en fait, la France se retrouve avec le G7, aussi parce qu'elle a pris des initiatives assez positives, aidantes, sur le Liban, sur Ormuz, sur le nucléaire…

BENJAMIN DUHAMEL
Mais juste pour comprendre, Alice Rufo, l'inviter à Versailles, c'est une façon d'essayer de l'amadouer, de le convaincre de rester jusqu'au bout du G7. On a un président des États-Unis qui menace les pays de l'OTAN, qui coupe en tropiques un service d'intelligence artificielle pour tous les non-américains, et on le remercie en l'invitant de cette manière au château de Versailles.

ALICE RUFO
Écoutez, de mon expérience, ma petite expérience diplomatique, la qualité de la réception qu'on doit, c'est de la courtoisie à un chef d'État n'empêche jamais…

BENJAMIN DUHAMEL
Tous ne bénéficient pas du même régime.

ALICE RUFO
Non, mais certains n'empêchent jamais la franchise et la clarté dans la défense de nos intérêts.

BENJAMIN DUHAMEL
Merci beaucoup, Alice Rufo, d'être venue ce matin au micro d'Inter.

FLORENCE PARACUELLOS
Et merci Benjamin Duhamel. On se retrouve tout à l'heure pour le grand entretien. Il est 7h58 sur Inter.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 juin 2026