Texte intégral
ALIX BOUILHAGUET
Bonjour Anne Le Hénanff.
ANNE LE HENANFF
Bonjour madame.
ALIX BOUILHAGUET
On va très largement parler d'intelligence artificielle ce matin, mais tout d'abord, vous êtes ministre : est-ce que vous avez effectué votre test de dépistage de drogue ?
ANNE LE HENANFF
Alors, pas encore. Parce qu'en fait, si j'ai bien compris - mais comme j'étais à VivaTech hier, je n'ai pas lu les détails -, il me semble que c'est pour les collaborateurs de cabinet.
ALIX BOUILHAGUET
Pour les ministres aussi.
ANNE LE HENANFF
Pour les ministres aussi... Je ne l'ai pas encore fait, mais je le ferai évidemment.
ALIX BOUILHAGUET
Et donc, Sébastien Lecornu vous charge, vous les ministres, d'organiser ces contrôles. Je rappelle qu'il s'agira de tests salivaires auprès des membres de votre cabinet et de certains hauts fonctionnaires. Vous avez déjà commencé à organiser les choses ?
ANNE LE HENANFF
Non, pas du tout. Là, je suis vraiment focalisée sur VivaTech, le plus grand salon tech de l'Europe, dont j'accueille l'Allemagne comme pays d'honneur. Je suis à 100 % sur le salon, mais évidemment, dès que ce sera terminé, je mettrai cela en place la semaine prochaine.
ALIX BOUILHAGUET
Et c'est une bonne mesure pour vous ?
ANNE LE HENANFF
Écoutez, de la même manière que dans mon ministère il y a le numérique, il y a des habilitations secret défense ou à diffusion restreinte, il y a une relation de confiance que l'on doit avoir. En l'occurrence, la drogue n'a pas sa place dans un cabinet, c'est certain.
ALIX BOUILHAGUET
Vous le disiez à l'instant, le salon VivaTech, dédié à l'innovation technologique et aux start-ups, se déroule en ce moment à Paris. Mais d'abord une question toute simple pour commencer : qu'est-ce que vous dites aux Français - et ils sont nombreux - qui ont peur de l'intelligence artificielle, peur finalement d'être dépassé par la machine.
ANNE LE HENANFF
Je comprends finalement que les citoyens qui pour certains ne savent pas comment fonctionne l'IA puissent avoir cette appréhension. Mais moi, je veux être très rassurant dans le discours que j'ai : de toute façon, nous n'avons pas le choix que d'intégrer l'IA dans nos modèles, dans notre société. Si nous ne le faisons pas et à notre manière, c'est-à-dire avec une IA qui nous ressemble et qui respecte nos valeurs européennes, ce sont les Chinois qui vont le faire à notre place, ce sont les Américains et je ne le souhaite pas. On a la capacité en Europe d'avoir notre propre filière IA. Sur les angoisses, mon rôle est justement, c'est de sensibiliser, de faire de la pédagogie pour rassurer les Français, et de le faire notamment avec leur environnement, principalement dans le travail, avec leurs chefs d'entreprise, avec leur direction, avec leur métier, pour leur dire que, oui, l'IA va transformer votre métier.
ALIX BOUILHAGUET
Parce que les chiffres et on comprend que les Français puissent avoir quelques craintes. En France, ce sont plus de 16 % des emplois seraient menacés dans divers secteurs : assurance, finance, juridique, édition, presse... Ça fait cinq millions de personnes d'ici à la fin de la décennie. Donc on comprend cette préoccupation.
ANNE LE HENANFF
Alors, en fait, moi, je pense que l'IA va transformer les métiers, va supprimer des métiers… Ce serait malhonnête de dire le contraire. Par contre, ça va surtout transformer les métiers, et c'est là où chacun va avoir un rôle, notamment les chefs d'entreprise, les administrations, les collectivités locales qui vont intégrer l'IA pour accompagner son déploiement et permettre aux personnes de modifier leur façon de travailler en utilisant l'IA. L'IA, c'est avant tout, il faut le voir comme une opportunité. Je l'ai vu dans des entreprises : cela libère du temps administratif très fastidieux où on doit faire des résumés de 250 pages, je préfère que ce soit la machine qui le fasse, Puis ça le libère du temps pour que la personne fasse vraiment son métier.
ALIX BOUILHAGUET
VivaTech met l'accent donc cette année sur l'intelligence artificielle. Sauf qu'on a le sentiment quand même que l'Europe fait un peu figure de nain : là où les États-Unis investissent 60 à 70 milliards de dollars par an, l'Union européenne n'investit que sept à huit milliards. Certains disent que c'est trop tard, que le retard est trop important. Est-ce que la France n'est pas condamnée, finalement, à n'être qu'un simple utilisateur de technologies conçues ailleurs ?
ANNE LE HENANFF
Alors absolument pas, absolument pas, si c'était le cas, ce serait grave, si on se disait ça en tant que Français et en tant qu'Européens, nous devez penser en Européens, et nous avons un avantage que peut-être d'autres États qui sont bien avancés sur l'IA, je pense encore à la Chine et je pense encore aux États-Unis, c'est que nous on a des valeurs en Europe, et les valeurs que nous défendons, elles sont, à mon sens, assez rapidement vont entrer dans la compétitivité, parce qu'on choisira notre IA, l'IA à la française, à l'européenne qu'on est en train de construire en investissant massivement dans nos start-up, dans nos entreprises, c'est qu'on a des valeurs, et les valeurs que nous avons c'est de mettre l'humain au coeur de l'IA, et on exige, comme on l'a souhaité et on en a discuté au G7 numérique, une IA éthique, une IA qui respecte l'environnement, et une IA qui est également transparente et sécurisée.
ALIX BOUILHAGUET
Donc vous nous dites que l'Union européenne a vraiment la volonté de créer ce qu'on pourrait peut-être appeler un Airbus de l'IA, avec des moyens massifs ?
ANNE LE HENANFF
Alors tout n'est pas une question d'argent, il y a aussi d'autres facteurs qui sont pris en compte, et notamment nous on a un vrai avantage compétitif, c'est que d'abord on travaille en équipe, on est 27, et la Commission européenne a une volonté très forte, et met les moyens pour nous permettre d'avoir une filière IA, je dirais compétitive par rapport aux deux blocs dont je vous ai parlé tout à l'heure, et puis surtout on a une conception de l'IA qui est très intéressante pour d'autres parties du monde, je pense à l'Inde, je pense au Japon, je pense aux pays du Maghreb, qui ont les mêmes valeurs que nous sur la vision de l'IA, et un avantage également c'est que nous on conçoit l'IA par métier, donc l'IA agentique se développe très vite en Europe et on le supporte beaucoup.
ALIX BOUILHAGUET
Mais de manière très concrète, quand on voit l'échec du projet SCAF, cet avion militaire européen, on voit mal les Européens qui seraient capables de se réunir derrière un géant d'IA construit de toutes pièces ?
ANNE LE HENANFF
Alors là c'est un sujet quand même très sensible, qui est très régalien par définition, c'est l'équipement militaire, c'est la politique de défense, et puis je dirais que le dossier SCAF, pour avoir été membre de la Commission de la Défense à l'Assemblée nationale, a duré tellement longtemps qu'on ne voyait pas l'issue, que c'était, je dirais, embourbé, comme on dit il y a un moment il faut prendre une décision, le président de la République a décidé avec le chancelier d'arrêter ce dossier, mais on peut aussi parler des victoires de l'Europe, comme Airbus par exemple.
ALIX BOUILHAGUET
Mais je reviens à ce qu'on est capable de faire nous Européens et nous Français, on parle souvent de Mistral qui est devenu le symbole de l'IA française, mais là encore c'est un tout petit acteur par rapport au géant américain, est-ce qu'il n'est pas voué à rester malgré tout un acteur de niche ?
ANNE LE HENANFF
Non, Mistral aujourd'hui c'est un champion, c'est un autre champion européen, et tous les pays européens s'accordent pour le dire et ont envie que Mistral grandisse encore. Après c'est un géant au pied d'argile, il faut faire très attention à nos champions, d'abord il ne faut pas tout miser sur Mistral, il y a d'autres pépites et d'autres start-up qu'on veut voir grossir dans l'IA évidemment, mais il est aujourd'hui très attractif, la société est très compétitive, mais il faut l'accompagner, c'est ce qu'on fait avec nos politiques publiques, et puis surtout Mistral, de quoi a besoin cette entreprise ? De commandes, et c'est ce qui est en train de se passer, j'ai rencontré des homologues, le polonais par exemple, le ministre polonais, il y a des rapprochements entre les États européens et Mistral, ils ont envie de le faire grossir encore, mais soyons vigilants.
ALIX BOUILHAGUET
Un mot rapide sur Anthropic, qui est un fleuron de l'intelligence artificielle, cette fois-ci américain, qui a coupé l'accès à ses modèles les plus avancés pour les utilisateurs non américains, est-ce que l'Union européenne peut priver, est-ce que les États-Unis plus exactement, peuvent ainsi priver l'Europe des technologies essentielles à l'intelligence artificielle ?
ANNE LE HENANFF
Vous voyez, clairement, c'est ce que nous ne souhaitons pas pour l'Europe, nous ne souhaitons pas être dépendants d'États ou d'entreprises, donc nous misons dans l'économie, dans l'accompagnement de la filière, justement pour pouvoir être autonomes.
ALIX BOUILHAGUET
Parce qu'on n'est pas à l'abri d'une guerre froide de l'IA à ce moment-là ?
ANNE LE HENANFF
Aujourd'hui l'IA est devenu un instrument de géopolitique et de puissance, il faut que nous on l'intègre comme tel également dans notre façon d'agir, et puis VivaTech justement, qui a lieu cette semaine, qui réunit la tech du monde entier et principalement européenne, elle a cette vocation. Hier par exemple, j'ai assisté à la signature entre l'INRIA, un centre de recherche français, et Wallix, une entreprise de cybersécurité française, pour justement répondre et développer des outils qui permettront de ne plus être dépendants, par exemple d'Anthropic.
ALIX BOUILHAGUET
Un mot aussi de la protection des mineurs, parce que c'est un sujet central. Seize États membres de l'Union européenne sont partants pour fixer une limite d'âge pour l'utilisation des plateformes. Le G7 numérique, on a validé le principe, ça s'est passé fin mai à Paris. Pour la France, c'est quinze ans. Il y a d'autres États qui plaident pour quatorze ou seize ans. Qui va fixer l'âge et surtout quand ?
ANNE LE HENANFF
La Commission européenne, et notamment un règlement européen qui s'appelle le DSA, nous permet aujourd'hui en tant que nation, les 27 pays, de fixer un âge. C'est une sorte de norme sociale. Nous, la France, on a choisi quinze ans. Nos amis espagnols, seize. D'autres, ce sera treize, vous l'avez dit. Le principal, pour l'instant, pour nous, la priorité, c'est d'appliquer une majorité en France puisque le DSA nous le permet. Évidemment, l'Europe, en parallèle, avance sur une majorité européenne. Dès que ce sera acté, voté au niveau européen, on s'alignera. Le président de la République a été clair là-dessus vis-à-vis d'Ursula von der Leyen. On se conformera à l'âge européen. Mais pour l'instant, on va créer notre âge en français.
ALIX BOUILHAGUET
Un tout dernier mot. Dans un an, c'est la présidentielle. Vous êtes proche, on peut le dire comme ça, d'Édouard Philippe. Vous faites partie d'Horizons. Il a reconnu qu'il tâtonne en matière d'intelligence artificielle. Ce n'est pas un handicap de tâtonner dans ce domaine-là quand on veut être candidat à la présidentielle ?
ANNE LE HENANFF
Je peux vous dire qu'Édouard Philippe ne tâtonne pas du tout en matière d'IA. Je rappelle que c'est lui qui a lancé la stratégie nationale IA en 2018 à la volonté du président de la République lorsqu'il était Premier ministre. Donc il ne tâtonne pas. Après, c'est un citoyen comme les autres, Édouard Philippe. Et il utilise l'IA à un niveau personnel, comme chacun d'entre nous, à plus ou moins des niveaux élevés. Et puis, je dirais, ce qui compte, c'est ce qu'il va porter comme ambition pour la France. Après, comment il l'utilise, ça, c'est un autre sujet.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 juin 2026