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Message de Mme Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants, à l'occasion de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux " Justes " de France, le 19 juillet 2026.

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Intervenant(s) : 
  • Alice Rufo - Ministre déléguée auprès de la ministre des armées et des anciens combattants

Texte intégral

Madame la ministre déléguée en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, chère Aurore, merci beaucoup d'être là aujourd'hui. Par votre seule présence et par votre action, vous démontrez qu'il ne s'agit pas aujourd'hui simplement de mémoire, mais de combats actuels, contemporains que vous portez et qui forcent le respect.

Mesdames et messieurs les députés,
Mesdames et messieurs les sénateurs,
Monsieur le maire de Paris, merci pour votre réaction si rapide quand cette plaque été attaquée. Cette plaque, nous la rebâtirons, nous la réparerons et nous l'honorerons.
Mesdames et messieurs les élus,
Monsieur le Grand Rabbin de France,
Monsieur l'Archevêque de Paris,
Mesdames et messieurs les membres du Corps préfectoral,
Monsieur le Président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France,
Chers rescapés, merci de vos mots, merci de nous honorer de votre présence aujourd'hui.

Monsieur le représentant du Comité français pour Yad Vashem, évidemment, nous avons tous une pensée pour lui, une pensée pour Pierre-François Veil qui était encore avec nous, chère Aurore, il y a quelques temps, pour lire les noms au Mémorial de la Shoah et pour nous accompagner dans ce moment si important.

Monsieur le Président de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah,
Madame la Présidente de l'Union des déportés d'Auschwitz,
Mesdames et messieurs les représentants de l'Association des Fils et des Filles des Déportés juifs de France,
Monsieur le Président du Mémorial de la Shoah,
Chères familles de déportés, de raflés, d'enfants cachés et de Justes,
Mesdames et messieurs les représentants d'associations combattantes et mémorielles,
Mesdames et messieurs les porte-drapeaux,
Mesdames et messieurs, en vos grades et qualités.

Les 16 et 17 juillet 1942, à Paris et dans sa proche banlieue, 12 884 hommes, femmes et enfants, étaient surpris au petit matin, arrêtés à leur domicile par des policiers et des gendarmes français. La traque se poursuivit durant les jours suivants. Au total, plus de 13 000 Juifs présents en région parisienne furent visés. Certains d'entre eux avaient traversé l'Europe pour échapper à la persécution, à la barbarie, à l'antisémitisme. Ils avaient pensé trouver en France, patrie des droits de l'homme, patrie des Lumières, la liberté qu'on avait voulu leur enlever ailleurs.

Depuis le mois de juin, déjà, une ordonnance infâme les avait obligés à porter l'étoile jaune, mais beaucoup gardaient confiance dans les autorités françaises. Quelques mois plus tôt, le régime nazi avait arrêté les modalités du sort qui leur était réservé, comme à l'ensemble des Juifs d'Europe, l'extermination. Et il y a 84 ans, c'est l'Etat français qui les livrait à leurs bourreaux. Des milliers de fonctionnaires furent mobilisés, des bus affrétés. Le circulaire numéro 173 - 42 de la préfecture de police indiquait, je cite : « Les enfants de moins de seize ans seront emmenés en même temps que les parents ».

Monsieur Serge Klarsfeld, madame Beate Klarsfeld, vous m'avez expliqué tout à l'heure que non, les enfants n'ont pas été emmenés avec leurs parents. Ils ont été séparés de leurs parents. Vous m'aviez amené il y a quelques années à Roglit. J'avais eu l'honneur de participer à ce voyage avec le Président de la République. Merci pour ce livre, merci pour le travail documentaire que vous avez fait, merci pour les visages présents dans ce jardin. En 1995, le président Jacques Chirac le disait, « La folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'Etat français ».

Dès 1940, sans que l'occupant l'eût exigé, le Gouvernement de Philippe Pétain avait de lui-même exclu les Juifs de la communauté nationale. Deux statuts, en octobre 1940, puis en juin 1941, les chassaient de la fonction publique, de la magistrature, de la presse, de l'école, de l'armée. Une loi d'octobre 1940 permettait d'interner les juifs étrangers. Une série de législation discriminatoire enferma progressivement les Juifs de France dans une nasse. En août 1941, on leur interdit de posséder une radio et une bicyclette. En février 1942, on leur impose un couvre-feu particulier.

En juin, après l'étoile, viennent de nouvelles restrictions : interdiction d'accéder aux lieux publics, obligation de faire ses courses entre 15 h et 16 h. Autant de mesures vexatoires qui révélaient, au fond, le but poursuivi derrière la neutralité glaçante des formulaires administratifs : retirer aux Juifs de France leur dignité, les exclure de leur propre pays. Les 16 et 17 juin 1942 furent les jours les plus visibles d'une entreprise qui dura quatre ans, et le Vel d'Hiv donnera son nom à la plus vaste rafle organisée sur notre sol.

Tandis que les célibataires et les couples sans enfants sont conduits au camp de Drancy, les familles sont enfermées au Vélodrome d'hiver. Confinés dans ce stade couvert, sans eau, sans nourriture, sans installations sanitaires, les captifs pensent encore qu'il ne s'agit que d'un simple contrôle. Et vous l'avez dit, cette confiance encore, ce n'était pas de la naïveté, c'était de la confiance en la France. Certains y resteront près de six jours, torturés par la faim, la soif, dans les cris d'effroi et une chaleur d'étuve. « L'enfer de Dante », comme le résumera plus tard Arlette Testyler, dont vous venez tous d'honorer la mémoire, survivante de la rafle, disparue cette année.

Puis vinrent les transferts vers les camps du Loiret à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, administrés et gardés par les autorités françaises. Parmi eux, 4115 enfants. Presque tous seront déportés, puis assassinés à Auschwitz. De 1942 à 1944, les convois partirent de France vers les camps d'extermination, emportant 76 000 déportés voués à la mort parce qu'ils étaient juifs. Partout pourtant, des consciences s'opposèrent au pire. Là aussi, la formule a été rappelée, celle qui est gravée depuis 2017, sur proposition de Simone Veil, à l'entrée de la crypte du Panthéon. Je cite : « Sous la chape de haine et de nuit tombée sur la France dans les années d'occupation, des Lumières par milliers refusèrent de s'éteindre ».

Des femmes, des hommes de toutes origines et de toutes conditions ont sauvé des Juifs des persécutions antisémites et des camps d'extermination. Bravant tous les risques encourus, ils ont incarné l'honneur de la France, ses valeurs de justice, de tolérance et d'humanité. Ce furent des Justes. Chacun risquait sa vie, chacun risquait sa liberté. Aucun pourtant, vous l'avez rappelé, madame, ne se pensait un héros.

Arlette et sa sœur Madeleine, enfants du Vel d'Hiv évadées de Beaune-la-Rolande, furent ainsi cachées dans le Loir-et-Cher par Jeanne et Jean, une nourrice et un sabotier de Vendôme. Ils ont été reconnus Justes parmi les nations en 2025 et je veux saluer l'aide apportée par le Comité français pour Yad Vashem aux recherches inlassables de la petite fille qu'ils avaient sauvée 83 ans avant et plus de 20 ans après leur disparition. Car tous, beaucoup, ont gardé le silence sur leur dévouement.

Vous m'avez donné le courage, mesdames. Quand j'étais petite, Marcelle et Maurice Amar venaient souvent à la maison. Ils venaient me parler de Michel et Louise qui étaient des revendeurs sur le marché de fruits et de légumes du marché de Toulon et qui les avaient cachés pendant la guerre. Ils n'en ont jamais parlé. Et quand, une fois, Marcelle Amar a demandé à Louise pourquoi elle l'avait fait et pourquoi elle avait pris des risques alors qu'elle avait un enfant qui venait de naître et qui était tout petit, elle lui a répondu parce que c'étaient mes voisins. Et puis quand la même Marcelle a demandé à Michel ce qui s'était passé et s'il avait eu peur, il lui a raconté cette histoire. Il a raconté que sur le banc d'en face, un indic était venu le voir et lui avait dit : Michel, ce que tu fais, c'est dangereux pour ta famille. Michel l'a empoigné et lui a répondu « Ce que tu dis, c'est dangereux pour la tienne » parce qu'il faut faire attention à ce que l'on dit et aux mots qu'on emploie. Ces gens étaient mes grands-parents. Mon père s'appelle Marcel et ma fille s'appelle Louise.

La France… Merci. La France n'a pas fini de compter ses Justes. Comme eux, beaucoup demeurent inconnus. Ils vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que personne ne visite plus. Il y a une semaine, le 12 juillet, le président de la République, Emmanuel Macron, a pour la première fois présidé la Journée nationale qui commémorera chaque année la reconnaissance de l'innocence d'Alfred Dreyfus. Il a appelé à cette occasion toutes les communes de France à faire pleinement rayonner l'exemple lumineux des Justes. Je le cite : « Il est temps désormais que sur chaque maison, chaque immeuble, chaque lieu où des Juifs furent abrités, hébergés et sauvés, soient apposés le nom des Justes qui les sauvèrent de la barbarie nazie ».

Il a rappelé, face au retour de l'odieux antisémitisme, que la vigilance est un devoir, car la mémoire que nous portons aujourd'hui, celle de la rafle du Vel d'Hiv et à travers elle, de l'ensemble des crimes racistes et antisémites de l'État français commis durant l'occupation, n'est pas seulement une connaissance du passé dans toute sa nécessaire rigueur scientifique. Et bien sûr, nous n'oublions pas les plus de 6500 nomades comme on disait alors, Roms, Sinti, Gitans, Manouches, Yéniches et voyageurs internés par les autorités françaises dans près de 30 camps d'internement sur notre sol entre 1939 et 1946.

Cette mémoire, je le disais, des crimes racistes et antisémites de l'État français, nous montre ce que deviennent les institutions lorsqu'elles cessent de servir la vérité, la justice et le respect de la dignité humaine. Elle nous montre tout le prix que peut avoir une conscience restée libre, et donc le prix de l'enseignement, de la transmission, de la formation de conscience libre et éclairée. Une tradition que nous devons chérir nous a transmis une formule qui résonne particulièrement aujourd'hui, celle que l'on peut lire sur chaque médaille remise aux Justes parmi les nations : « quiconque sauve une vie sauve l'humanité tout entière ». Une autre formule, madame, restera à jamais gravée dans nos mémoires : « à la banalité du mal, il nous faut opposer la banalité du bien ». Si les choses tiennent, si l'humanité se poursuit, nous le devons à ce travail patient, dans l'ombre, de la transmission par lequel la jeunesse doit recevoir les leçons du passé pour que plus jamais il ne se reproduise. Ce travail mené par notre école, par vous, par le monde associatif, comme nous avons un modèle exemplaire avec l'Association des Fils et des Filles de déportés juifs de France et à l'Union des déportés d'Auschwitz, ce travail qui se poursuit à travers les générations alors que les derniers témoins continuent leur récit, comme vous venez de le faire, de façon si poignante, si intelligente.

Aujourd'hui comme hier, ce sont nos valeurs les plus fondamentales qui sont menacées si nous cessons, nous, de les défendre et de les faire vivre, si nous cessons d'y croire. Face à un régime criminel qui avait voulu effacer jusqu'aux termes de notre devise nationale, ce sont les Justes qui en ont préservé le sens et la force. Ils nous laissent donc la mission de servir à notre tour, dans chacune de nos vies, contre toute forme de haine, de racisme et l'antisémitisme, ces valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité qui font que notre monde a été sauvé.

C'est ce que vous faites, madame la ministre, par les combats que vous portez, c'est ce que vous faites tous ici. C'est ce que nous devons faire maintenant pour que le prochain anniversaire qui réunira peut-être d'autres que nous l'année prochaine, ne soient pas au bout de la somme de renoncements que nous risquons de faire aujourd'hui si nous ne nous battons pas contre l'antisémitisme contemporain dans chacune de nos vies, dans chacun de nos gestes. Il n'est pas possible, monsieur le Président du CRIF, que des enfants aient peur aujourd'hui. Ce n'est pas possible.

Et au fond, on se demande tous ce qu'on aurait fait si ceux-là avaient été nos enfants, si ceux-là avaient été nos voisins. Cette question, il faut se la poser, mais il ne faut pas se la poser comme une question de circonstance historique. Il faut se la poser à chaque fois qu'on laisse passer un propos, à chaque fois qu'on laisse abîmer une plaque, à chaque fois qu'on ne fait pas ce que l'on peut faire pour que plus jamais l'horreur ne se reproduise.

Vive la République et vive la France !


Source https://www.defense.gouv.fr, le 23 juillet 2026