Texte intégral
BENJAMIN DUHAMEL
Bonjour, Édouard Geffray.
ÉDOUARD GEFFRAY
Bonjour.
BENJAMIN DUHAMEL
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter, à l'aube de cette nouvelle journée de mobilisation en soutien du mouvement des lycéens. On va en parler dans un instant, mais il faut d'abord qu'on revienne sur ce drame. Hier, au collège Lakanal, à Aubagne, le principal du collège et une enseignante ont été blessés par des tirs au fusil de chasse. Le suspect est un adolescent de 14 ans. Une enquête a été ouverte pour tentative d'assassinat. Qu'est-ce que vous pouvez nous dire ce matin, Édouard Geffray, sur le mobile qui aurait pu conduire cet adolescent, ce suspect, à passer à l'acte ?
ÉDOUARD GEFFRAY
On ne connaît pas le mobile. Il y aura une enquête, évidemment. Enfin, l'enquête permettra peut-être de le dire. Ce qui est frappant, c'est le caractère prémédité. C'est-à-dire que c'est un jeune qui avait organisé son périple, si je puis dire. Heureusement, il a été interrompu dans son périple par un personnel extraordinaire. Mais il avait organisé son périple et il a eu le temps quand même de recharger son fusil en cours de route. Donc, on est quand même bien sûr sur un jeune qui avait une intention clairement de tuer.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais donc, quand la procureure évoque l'hypothèse de harcèlement, ça, vous n'avez pas d'élément qui corrobore ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, on a regardé, évidemment, du côté purement administratif. Et, à ce stade, parce qu'une fois encore, y compris parce qu'on a des collègues qui sont encore hospitalisés, on n'a aucun élément. L'Éducation nationale ne dispose d'aucun élément qui permettrait d'attester un tel contexte.
BENJAMIN DUHAMEL
Se pose une nouvelle fois la question de la sécurisation des établissements scolaires. Martine Vassal, la présidente du département des Bouches-du-Rhône, dont dépend le collège, expliquait hier que l'établissement, le collège Lakanal, avait refusé d'être sécurisé avec un portique. Est-ce que ça aurait changé quelque chose ? Est-ce que c'est un débat légitime pour vous ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, le débat sur la sécurisation des établissements scolaires est légitime parce qu'il y a une irruption dans l'école et contre l'école, d'ailleurs. On le voit ces jours-ci, avec une violence absolument débridée. Maintenant, mettre des portiques, ça sert uniquement à empêcher des individus extérieurs d'entrer dans l'école. Lui, c'était un élève de l'école, donc il serait entré exactement de la même façon. Ça n'aurait, en l'occurrence, rien empêché.
BENJAMIN DUHAMEL
Édouard Geffray, s'ouvre donc ce matin une nouvelle journée de mobilisation à l'appel de l'intersyndicale étudiante et professionnelle. Hier, 96,5 % des établissements étaient ouverts, 130 lycées étaient fermés. Je rappelle qu'il y a 3 700 lycées en France. Est-ce qu'aujourd'hui, on est à peu près dans le même étiage ou est-ce que cela a diminué encore ? Quel chiffre pouvez-vous nous donner ce matin sur le nombre d'établissements fermés ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, aujourd'hui, on devrait être sur environ, je vous dis environ parce que ce n'est pas à l'unité près, mais environ 200 établissements fermés, ce qui est moins que la semaine dernière, mais ce qui est aussi logique parce que les établissements qui sont sur les parcours ou très proches des parcours des manifestations ferment pour éviter les dégradations. Donc, en réalité, on est plutôt sur une décrue par rapport aux semaines précédentes.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, ça veut dire que maintenant, pour dire les choses, vous misez sur une décrue de cette mobilisation des lycéens, avec, en point d'orgue à la fin de la semaine, le début des vacances et donc un mouvement qui s'éteindrait progressivement. C'est ça, le pari du Gouvernement ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Non, pas du tout. Non, je mise sur deux choses. Enfin, je ne mise pas, d'ailleurs, mais je compte sur la démocratie. La plateforme citoyenne qu'on a ouverte a déjà reçu 86 000 contributions. Pas tout à fait neutre, vous voyez, c'est plus bas. Enfin, en termes d'expérience démocratique, c'est, par exemple, plus que le nombre de personnes qui ont voté pour Raphaël Glucksmann à la primaire. Vous voyez ça ?
BENJAMIN DUHAMEL
Non, mais c'est que le corps électoral n'est pas exactement le même.
ÉDOUARD GEFFRAY
Non, tout à fait. Non, mais c'est pour vous dire que personne ne conteste le caractère démocratique, par définition, certainement pas moi, de cette primaire. Donc, on voit bien qu'il y a une forme de démocratie lycéenne qui s'est exprimée. Donc, ça, c'est la première chose qui est quand même assez intéressante. Et puis, la deuxième chose, c'est qu'on commence à apporter des solutions très concrètes, notamment sur le remplacement. Et donc, les lycéens sont entendus, ils peuvent évidemment continuer à s'exprimer en cas de liberté manifestée, ça, c'est leur droit le plus strict. Et, en revanche, moi, mon aspiration profonde, c'est que chacun puisse retourner en cours devant ses professeurs. Parce qu'à la fin, le vrai risque, c'est que, notamment, les élèves des quartiers les plus défavorisés perdent des millions d'heures de cours et que ça leur porte préjudice.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, ce que vous dites ce matin aux lycéens, c'est : là, il est temps d'arrêter de bloquer, il est temps de revenir et de retourner en cours.
ÉDOUARD GEFFRAY
Ce que je leur dis, c'est qu'ils peuvent toujours exercer leur liberté de manifester et que ça, c'est la règle absolue. Et que, par ailleurs, mon souhait le plus cher pour eux, c'est qu'ils puissent effectivement être en cours.
BENJAMIN DUHAMEL
Alors, Édouard Geffray, il faut qu'on s'arrête sur les réponses que vous avez commencé à apporter. D'abord, sur ces fameux 3 000 professeurs remplaçants que vous avez décidé d'affecter aux 514 établissements qui en ont le plus besoin. Qu'est-ce que vous répondez aux lycéens, aux parents, aux enseignants qui se disent qu'il a fallu des déblocages dans toute la France pour que vous trouviez un peu plus de 3 000 enseignants à mobiliser tout de suite devant les élèves ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Que ça fait un an qu'on y travaille.
BENJAMIN DUHAMEL
Et donc, ça fonctionne seulement au moment où il y a un peu plus de trois semaines de mobilisation des lycéens. Ce n'est pas un hasard.
ÉDOUARD GEFFRAY
Ce n'est pas complètement un hasard, au sens où ça fait un an qu'on y travaille. Première chose : nous sommes une structure de 1 200 000 personnes. Et donc, quand vous avez besoin de remplacer, vous devez remplacer, entre guillemets, du un pour un. C'est un professeur de mathématiques remplaçant un professeur de mathématiques, etc. C'est un tout petit peu plus compliqué que dans des structures administratives classiques. Je pense que tout le monde peut le comprendre. Dans ce cadre-là, vous avez un enjeu qui est celui d'optimiser votre capacité à effectivement affecter le professeur remplaçant au bon endroit. Et là-dessus, on était sur des outils objectivement un peu archaïques. Il se trouve que ça fait un an qu'on y bosse et qu'on a désormais des outils qui sont nettement plus performants.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, vous avez réussi en quelques semaines à optimiser ce que vous n'aviez pas pu optimiser pendant un an ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Ils ont été livrés grosso modo fin septembre. Ils sont en cours de déploiement, pas dans toutes les académies, mais, en l'occurrence, dans celles qui sont les plus tendues. Et donc, il y a effectivement 3 000 collègues qu'on est en mesure d'affecter, qui n'étaient pas affectés à l'instant T où je vous ai parlé la semaine dernière, qu'on est en mesure d'affecter.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais qu'est-ce qu'ils faisaient, ces 3 000 enseignants, avant d'être affectés ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Ce sont des personnes qui attendent d'être affectées, donc au premier départ, enfin, entre guillemets, à la première absence. Donc, c'est normal qu'il y ait toujours, entre guillemets, un petit vivier comme ça, volant.
BENJAMIN DUHAMEL
C'est-à-dire qu'ils n'étaient pas dans des établissements, ils attendaient d'être mobilisés.
ÉDOUARD GEFFRAY
Ils n'étaient pas devant un élève. C'est pour ça que je ne parle que de ceux qui n'étaient pas du tout devant des élèves. Et c'est un enjeu d'optimisation. Mais c'est pour ça aussi que, si vous voulez, de deux choses l'une : soit ils sont là pour remplacer un professeur absent, soit ils peuvent, et c'est aussi mon souhait, prendre en charge des petits groupes. Mais, en tout cas, ce qui est sûr, c'est que personne n'a pas eu du deuxième volet. Le deuxième volet, c'est qu'on crée plusieurs centaines de postes, quasiment un millier. On est en train de recruter quasiment un millier de personnes.
BENJAMIN DUHAMEL
Qui, là, seraient des contractuels ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Ce qui, là, seraient des contractuels qui vont venir augmenter notre capacité de remplacement. Mais moi, je ne vais pas dire aux Français de payer avec leurs impôts plusieurs centaines de personnels en plus sans avoir d'abord, en tout cas en même temps, utilisé à plein mon potentiel de remplacement. C'est quand même un peu ça…
BENJAMIN DUHAMEL
Édouard Geffray, on peut dire. La question, c'est celle de savoir pourquoi ça n'a pas été fait avant. Mais vous répondez que c'est la faute à la lourdeur des outils techniques des administrations.
ÉDOUARD GEFFRAY
Voilà. Et je peux même vous dire que ça marche parce que, depuis vendredi, on a fait le point hier soir sur 23 académies sur 30. Depuis vendredi, 35 % des remplaçants qui étaient donc disponibles ont déjà été affectés et on a déjà recruté une centaine de personnes supplémentaires depuis vendredi.
BENJAMIN DUHAMEL
Alors, Édouard Geffray, sur ces un peu plus de 3 000 qui ont été affectés, il y a des témoignages qui se multiplient sur des professeurs qui seraient mobilisés pour donner des cours d'une matière qui n'est pas leur spécialité. Je vais vous citer, par exemple, cette professeure qui s'appelle Agathe. Son témoignage a été recueilli par France Info. Elle est prof de maths et elle a été affectée en lettres modernes. Voilà ce qu'elle dit. Ouvrez les guillemets : "Sachant qu'au lycée, les élèves préparent le baccalauréat de français et que je ne suis pas du tout formée pour leur présenter des textes, faire des commentaires ou que sais-je dessus." On demande à Agathe le programme de littérature. Elle n'en sait rien et répond seulement, ouvrez les guillemets : "Proust, Émile Zola, j'imagine." Franchement Édouard Geffray, c'est effarant quand on lit ça, non ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Mais oui, mais je demande à voir.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, vous ne croyez pas ce témoignage ?
ÉDOUARD GEFFRAY
J'ai regardé parce que, la semaine dernière, on m'a aussi parlé d'une professeure de lettres qui était affectée pour faire de l'anglais, alors qu'en fait, il y avait deux postes, un de lettres, un d'anglais, et que finalement, elle faisait bien des lettres.
BENJAMIN DUHAMEL
Donc, tous les professeurs mobilisés sont mobilisés sur leur spécialité.
ÉDOUARD GEFFRAY
Par définition, ils ont vocation à être mobilisés sur leur spécialité. En revanche, aussi, et c'est important, ils peuvent aussi être mobilisés, toujours dans leur spécialité, une fois encore, pour venir prendre en charge des petits groupes et pas forcément pour remplacer un professeur absent. Ils sont disponibles dans un établissement, au-delà de "Restez chez vous." Donc, on leur dit : "Venez prendre en charge."
BENJAMIN DUHAMEL
Donc là, cette professeure de maths à qui on demande d'enseigner le français.
ÉDOUARD GEFFRAY
Je ne vois pas comment elle pourrait enseigner le français, donc je vais vérifier, mais ça me paraît absolument improbable.
BENJAMIN DUHAMEL
Bon, autre point très discuté, Édouard Geffray : c'est ce que prévoit le budget 2027 pour l'Éducation nationale. La discussion s'ouvre aujourd'hui à l'Assemblée, avec une hausse de 1,2 milliard d'euros, mais avec, on en a là aussi beaucoup parlé, 1 588 postes d'enseignants supprimés, pour être très précis : 1 250 dans le public, 414 dans le premier degré, 836 dans le second. Est-ce que vous pouvez nous dire, Édouard Geffray, combien ça rapporte de supprimer ces 1 588 postes ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, ça ne rapporte rien, d'abord.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais ça garantit, en terme économies budgétaires, c'est pour ça que vous faites.
ÉDOUARD GEFFRAY
En termes d'économie budgétaire, c'est de l'ordre de quelques dizaines de millions d'euros, mais ce n'est pas ça qui compte. Ce qui compte d'abord, c'est que c'est un projet de loi de finances, un projet qui va être discuté au Parlement, et notamment sur l'équilibre entre l'école, le collège et le lycée. Moi, j'ai toujours dit, mais ça, on le savait déjà, qu'il n'y aurait pas de postes supprimés au lycée. Parce qu'au lycée, vous avez encore un pic démographique. A l'école, on va perdre 110 000 élèves. Se dire que, sur 110 000 élèves, ça génère… Enfin, ça a conduit à supprimer quelques centaines de postes de professeurs, ce n'est pas complètement déplacé.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais si vous dites une dizaine de millions d'euros d'économies, est-ce que franchement le jeu en vaut la chandelle ? Édouard Geffray, est-ce que, puisque vous dites que c'est un projet de loi de finances, laissant entendre qu'il y aura des débats, dans le débat parlementaire, vous pourriez renoncer à supprimer ces près de 1 600 postes ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Mais très clairement, et d'ailleurs le Premier ministre l'a dit, il y aura des amendements d'initiative gouvernementale à la lumière, notamment, du fruit de tous les travaux qui sont en train de nous remonter et de toutes les contributions de la plateforme, qui pourront tout à fait conduire à interroger également cet aspect du projet de loi de finances.
BENJAMIN DUHAMEL
Un dernier mot, Édouard Geffray. Est-ce que vous savez qui a dit, le 17 septembre, concernant les collèges et les lycées : "On est à peu près sur quelques dizaines de postes non pourvus actuellement. Donc, globalement, on a une rentrée que je qualifierais de correcte en termes de qualité de service public d'éducation pour les Français" ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Oui, c'est le même qui vous a dit que ce serait mauvais de dire qu'il n'y aurait aucune absence non remplacée pour autant.
BENJAMIN DUHAMEL
Mais est-ce qu'on était vraiment sur une rentrée correcte en termes de service public de l'éducation ? Est-ce que vous n'avez pas sous-estimé ce malaise qui a été perçu à travers cette mobilisation ?
ÉDOUARD GEFFRAY
Alors, on n'était d'abord pas sur une mauvaise trajectoire de départ, mais il y a eu un afflux assez important de congés liés au congé de naissance, qui est un nouveau congé qui a été mis en place. Et ça, pour le coup, a créé une forme de distorsion. Et ensuite, vous savez, le malaise, il est bien plus important que tout ça. Et il est temps qu'on s'interroge sur les besoins de notre jeunesse, à qui on sort des discours apocalyptiques tous les jours sur le réchauffement, sur la politique, sur l'IA qui va remplacer leur métier, etc., et qui a, en réalité, besoin d'une perspective rassurante. Et c'est à ça qu'il faut travailler tous ensemble.
source : Service d'information du Gouvernement, le 14 octobre 2026