Que signifie aujourd'hui agir dans un monde fracturé ?
Entretien avec le général de corps d'armée Hervé de Courrèges, directeur de l'Institut des hautes études de défense nationale.
L'IHEDN réunit des chercheurs, des militaires, des diplomates et des experts. Pourquoi est-il important de croiser tous ces regards ?
Il est important de croiser ces regards par la matière que nous traitons. La défense et la sécurité nationale nous amènent à étudier des crises qui sont très connectées les unes par rapport aux autres. Aujourd'hui, il n'y a pas une crise qui n'ait pas des ressorts diplomatiques, militaires, informationnels, économiques. Pour décrypter ces crises, il faut à la fois avoir des experts, mais aussi une méthodologie. Et à l'IHEDN, la méthodologie, c'est qu'on a pris l'ensemble de la matière, on l'a divisée en quatre cercles, la défense militaire, la défense nationale, la sécurité nationale et la sécurité internationale. Et nous analysons au travers d'une revue qui s'appelle l'Année de la Défense Nationale, une vingtaine d'articles pour prendre des sources premières d'information et les décrypter par des experts du domaine pour en donner les clés de lecture.
Y a-t-il une évolution qui vous semblait encore émergente il y a quelques années et qui est désormais devenue une réalité stratégique ?
En fait, il y a deux évolutions majeures. Il y a tout d'abord le réchauffement géopolitique que j'ai déjà évoqué, c'est-à-dire qu'effectivement, une guerre en Europe, ce qui est quand même quelque chose d'assez extraordinaire, nous étions habitués à des décennies de paix, un réarmement de l'ensemble de la planète, des conflits divers, une lutte cyber, une lutte informationnelle qui fait rage. Donc ça, c'est ce réchauffement global. Et puis, par ailleurs, il y a effectivement la connexion entre toutes ces crises et la capacité de beaucoup d'États de ne pas agir dans le domaine conventionnel de l'armement, du militaire, mais de faire des guerres en dessous du seuil de la conflictualité. Et c'est ce que j'évoquais, c'est le fait que beaucoup de gouvernements et de pays et d'États cherchent à atteindre leur finalité en travaillant sur la lutte informationnelle, le cyber. Et donc, nous devons aborder toutes ces crises, de la manière la plus complète qui soit. In fine, on peut dire que notre Europe avait eu la chance de vivre pendant des décennies de paix. Il faut se réhabituer à la conflictualité et au fait que la guerre est une confrontation de volontés. C'est une dialectique.
Le rôle de la recherche stratégique est-il de prévoir l'avenir ou plutôt de préparer les décideurs à différents scénarios possibles ?
À l'IHEDN, nous avons une grande attention à la recherche stratégique dans la mesure où nous souhaitons, là encore, agir sur l'avenir. Pour cela, nous examinons le présent. Ensuite, nous allons puiser dans les sources de l'histoire, de la recherche, pour essayer d'avoir des clés d'analyse pertinentes. Et ensuite, nous essayons de tracer des trajectoires pour identifier l'avenir. Mais ces trajectoires, elles ne sont pas, elles ne s'imposent pas à nous. Nous allons pouvoir agir à celles-ci. Et c'est là que la stratégie intervient, parce que je vous rappelle que la stratégie, c'est qu'on a un but, on a une volonté, on a des moyens. Et donc, il nous faut agir pour que la courbe qui est aujourd'hui dessinée s'infléchisse au travers de variables qu'on a discernées et sur lesquelles on va amener nos gouvernants, nos autorités, ceux qui sont en charge de la destinée du pays, voire du continent, d'avoir une action particulière pour nous amener à l'avenir le plus bénéfique possible pour nos concitoyens.
L'une des missions de l'IHEDN est de diffuser une culture de défense. Comment la recherche contribue-t-elle à rapprocher ces enjeux du grand public ?
Eh bien, tout d'abord, en visant le maximum de public divers. C'est-à-dire qu'à l'IHEDN, nous avons des cycles jeunes, nous avons des cycles en région, nous faisons des cycles en intelligence économique, nous avons une session nationale qui travaille les sujets de cyber, de défense de sécurité économique, d'armement d'économie de défense, d'enjeux de stratégie maritime, de politique de défense sur la décision politique communautaire. Nous cherchons à avoir un public le plus large possible, à la fois dans les générations, 20-30 ans, 35-45 ans, 45 ans - 60 ans ou plus, dans les territoires, y compris les territoires ultramarins, et puis dans l'ensemble des approches, telles que je vous les évoquais, sur tous les thèmes qui sont très intriqués entre eux et qui nous permettent d'aborder la défense nationale, qui est une attribution, comme je vous le rappelle, du Premier ministre, et donc qui concerne tous les ministères, pour agir avec des recommandations opérationnelles et être vraiment un acteur de notre avenir et non pas simplement un spectateur.